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CHAPITRE X

Nousécrivions dans notre première édition: «L'étude des causes est encore aujourd'hui la question la plus obscure de la pathologie générale.Xà règne et prospère le monde des hypothèses et des métaphores trop fidèlement conservé par la tradition médicale : hippocratistes et galénistes, organiciens, humoristes ou solidistes, chimiâtres, mécaniciens, spécificiens se retrouvent sur le terrain de l'étiologie, et tous ces systèmes opposés et contradictoires se coudoient dans un inexprimable chaos. De la confusion des idées est née la confusion du langage ; et la difficulté inhérente à l'étude des causes se trouve encore augmentée par l'emploi incessant de mots vieillis, d'expressions mal définies ou à double sens. Même de nos jours, on ne peut lire un travail d'étiologie sans rencontrer, à chaque ligne, la preuve de ce vice de langage. Ce sont tantôt des mots qui ne répondent plus qu'à des hypothèses surannées, comme les expressions de virus y de miasme ^ de poisons morbides, de vicesj etc. ; tantôt une confusion déplorable entre les mots, causes prédisposantes, prédispositions, diathèse, etc., ou, ce qui est plus grave encore, l'absence d'une distinction bien nette entre la cause véritable et les circonstîinces étiologiques accessoires connues sous le nom de causes externes. Cependant, il est impossible d'aborder la plupart des problèmes de pathologie, même ceux qui touchent à la médecine pratique, si on ne possède pas des connais-

sances positives en étiologie, et comme corollaire une langue rigoureusement exacte. »

Depuis vingt-cinq ans la bactériologie nous a fourni des renseignements très précieux sur Tétiologie. D'une partja connaissance des microbea pathogènes, de l'autre la démonstration expérimentale des prédispositions et des immunités morbides nous fournissent les éléments nécessaires pour comprendre le rôle des causes dans la production des maladies.

Ce chapitre d'étiologie contiendra deux paragraphes principaux : une exposition doctrinale comprenant la nature de la cause interne et son rôje, l'immunité morbide, la spontanéité morbide et enfin Thérédité ; dans un second paragraphe nous traiterons les causes externes.

§ I. — De la doctrine étiologique de la cause interne.

Tout le problème étiologique, aujourd'hui comme toujours, est de savoir s'il existe une cause interne ou si les causes externes suffisent à produire les maladies. Encore une fois, c'est là tout le problème, problème passionné et sur lequel il est difficile d'obtenir des esprits ce calme et cette absence de préjugés qui permettent de distinguer la vérité.

Semblables à ces philosophes et à ces sociologistes qui, se refusant à voir dans le monde moral un résultat des mauvais instincts de l'homme, expliquent par les défauts dç l'organisation sociale les fautes, les vices et les crimes de l'humanité, les médecins qui nient la cause interne considèrent l'homme comme un organisme parfait et attribuent toutes ses maladies au monde extérieur, aux causes externes.

Nous nous proposons de démontrer l'existence de la cause interne^ de la mettre à sa place en étiologie et de faire voir comment elle se sert des causes externes dans la production des maladies.

La démonstration que nous nous proposons de faire de l'existence de la cause interne et de son rôle dans la production des maladies fera, mieux qu'aucune définition, comprendre quelle est la nature de cette cause. Néanmoins, et tout en nous réservant de revenir, en terminant ce chapitre, sur la nature de la cause interne, nous croyons qu'il est préférable de dire et de tâcher de faire comprendre ce qu'on doit entendre par cause interne.

La cause interne n'est pas un être, un virus, un microbe ainsi que l'ont enseigné certains médecins ! La cause interne n'est pas non plus, comme le veulent les sceptiques, la même chose que la maladie ; dans ce cas ce ne serait pas une cause. C'est encore moins une lésion, comme le voulaient les organiciens.

La cause interne est un état de l'organisme vivant.

Est-ce un état quelconque? Non. — C'est un état défini. Or un état défini, c'est à proprement parler un état déterminé. Déterminé à quoi? à une maladie quelconque? Non, à une maladie également définie et déterminée. Prenons un exemple.

La cause interne de la tuberculose est un état défini de l'organisme qui le rend propre au développement de la tuberculose. Empruntant le langage de la bactériologie, je dirai que cet état défini fait de l'organisme un bon bouillon de culture pour le développement du bacille de Koch. J'ajoute que si cet état défini n'existe pas, le bacille restera à l'état latent.

De même, tant que le bacille ne pénètre pas dans l'organisme, la prédisposition restera stérile. Les mêmes conditions étiologiques se rencontrent dans toutes les maladies.

Je crois cet exemple suffisant pour faire comprendre ma pensée et, pour conclure, je dirai que la cause interne est la maladie en puissance ^ est une prédisposition définie.

144 PATHOLOGIE GÉNÉRALK

Pour achever de faire comprendre ma pensée, je prendrai un exemple dans les vices qui sont les maladies morales.

Quelle est la cause de Tivrognerie ?

Sans doute s'il n'y avait pas d'alcool, il n'y aurait pas d'ivrognes. L'alcool, voilà la cause externe ; la disposition à l'ivrognerie, voilà la cause interne. Et je dis que cette disposition est la vraie cause, et j'en donne plusieurs preuves : la première, c'est que les alcools laissent absolument indifférents les hommes qui ne sont pas prédisposés à l'ivrognerie ; la seconde raison, qui est toute puissante, c'est que la disposition à l'ivrognerie est héréditaire comme la disposition aux maladies; l'alcoolisme est un vice familial.

Maintenant que nous savons ce que c'est que la cause interne, nous allons démontrer que c'est elle qui produit la maladie.

Gomment ferai-je pour prouver que les maladies sont de cause interne ? Comment ferai-je pour démontrer que c'est l'homme, que c'est son organisme qui fait sa maladie? J'interrogerai la méthode expérimentale; c'est celle à laquelle nous sommes accoutumés. Voici ce que je ferai : je prendrai toutes les catégories de causes externes, je les présenterai devant l'organisme ; et, si je trouve qu'aucune de ces causes, si puissante qu'elle soit, n'est capable de produire une maladie par elle-même, j'aurai prouvé que Ja maladie ne vient pas de cause externe, qu'elle ne vient pas de l'extérieur; qu'elle vient d'une disposition de l'organisme, disposition héréditaire et congénitale que nous appelons la prédisposition définie.

Les circonstances considérées généralement comme pouvant produire les maladies peuvent se diviser naturellement en causes traumatiques^ causes banales^ contagion sans

microbe et contagion avec microbe. Je ne connais pas d'autres causes. Or, si nous démontrons qu'aucune de ces causes ne peut produire la maladie par sa seule puissance, nous aurons démontré Tinanité de la théorie qui soutient que les maladies sont de cause externe.

Causes traumatiques , — Le traumatisme est une cause simple ; on le voit, on le mesure, ce n'est pas une cause hypothétique. Qu'est-ce que produit le traumatisme sur un organisme vivant? Il produit une lésion^ et il la produit à coup sûr ; il la produit comme une cause produit son effet. Le traumatisme est donc une cause externe qui produit une lésion, mais une lésion n'est pas une maladie; et il est nécessaire de faire cette distinction. Supposons un coup de feu qui vient fracasser un organisme : voilà la lésion ; elle est en proportion avec la violence de la cause. Le traumatisme est bien là véritablement une cause, puisque l'effet lui est proportionnel. Qu'est-ce qui va se passer? Un travail de l'organisme va se faire, à l'occasion de cette lésion. Mais ce travail de l'organisme n'est plus sous la dépendance de la cause externe, il est spontané et varie avec chaque animal ; ce travail de l'organisme, voilà la maladie.

Eh ! bien, examinons un peu ce que produisent les lésions chez les différents animaux. Que la même lésion traumatique soit infligée à un requin, par exemple, à un animal à sang chaud et à l'homme. Le poisson ne souffre pas des suites de sa lésion. Si elle ne Ta pas tué du coup, elle suscitera un travail local sans réaction aucune ; elle se réparera et l'animal ne s'en ressentira pas. Si c'est un animal à sang chaud, ce sera déjà différent; le travail local qui se fera autour de la lésion, pour réparer la lésion, s'accompagnera d'une réaction générale ; il y aura déjà quelque chose de plus. Mais, presque toujours, les animaux, quand une lésion traumatique ne les tue pas sur le coup, guérissent.

S'il s'agit de rhomme, c'est autre chose, et je parle de l'homme abandonné à lui-même, je ne parle pas des merveilleuses ressources de l'antisepsie, qui le place un peu dans la situation du poisson, qui empêche les accidents de la lésion, mais de l'homme abandonné à lui-même ou comme il était il y a trente ans. Si vous vous rappelez ce qui se passait dans nos ambulances, pendant la guerre, autant de blessés, autant de morts. Chez l'homme, la réaction est donc une vraie maladie qui présente des différences individuelles considérables. Cette réaction déterminée par une blessure variera avec les dispositions individuelles; chez l'un, elle sera presque inaperçue et exempte de danger; chez un autre, elle déterminera la mort; tel homme supportera un délabrement considérable et se rétablira; tel autre, pour une écorchure, mourra. Qu'est-ce que nous pouvons conclure de ces faits? C'est que, suivant l'organisme et suivant l'individu, le travail de réaction qui se fait à l'occasion du traumatisme sera diflFérent. C'est que le rôle du traumatisme, comme cause, disparaît entièrement ici, qu'il n'est pour rien dans le travail de réaction, que c'est l'organisme de l'animal blessé qui va tout faire ; et nous arriverons à une loi qui explique tous les phénomènes et qui peut s'appliquer à toutes les catégories de causes externes.

Cette loi est double : c'est d'abord que la maladie est bien produite par l'organisme et non par le traumatisme; c'est ensuite que choqué animal pâtit suivant son espèce ; et dans chaque espèce^ chaque individu pâtit suivant sa nature propre.

Causes banales. — Les causes banales comprennent le froid, le chaud, les aliments^ les fatigues, les excès, les passions, etc..

Ici, il n'y a aucune difficulté ; jamais cause banale n'a

produit une maladie déterminée. Le froid, par exemple, produira, suivant les dispositions individuelles, une pneumonie, une diarrhée, un rhumatisme, de Talbuminurie, et souvent il ne produira rien du tout. Il en est de même pour toutes les autres causes banales qui, en étiologie, jouent simplement le rôle de circonstance adjuvante dans la production des maladies.

De la contagion dans les maladies dépourvues de microbes. — La question devient plus difficile. Les fièvres éruptives, par exemple, n'ont pas de microbes, ou, au moins, on ne les connaît pas encore. Eh bien, les fièvres éruptives ne viennent jamais sans une contagion. La contagion, direz-vous, voilà la cause, puisque Teffet ne se pro- S duit pas en son absence. C'est vrai, mais ce n'est que la moitié de la vérité. Si les fièvres éruptives ne surviennent pas sans contagion, beaucoup de personnes échappent à la fièvre éruptive, malgré la contagion ; la contagion ne produit donc pas toujours la fièvre éruptive, ce qui aurait lieu si la contagion était une cause réelle. Ainsi dans une épidémie de scarlatine, de petite vérole, les uns sont pris, les autres sont laissés ; et scrutez un peu le détail, ceux qui sont pris ne le sont pas tous de la même manière : les uns ont une scarlatine grave, les autres une scarlatine bénigne, d'autres une scarlatine hémorrhagique. Pourquoi cela? C'est toujours la même contagion, c'est toujours la même cause. Pourquoi Tefifet est-il si différent? L'effet est différent parce que l'organisme ne perd jamais ses droits, parce que l'organisme est là et que c'est lui qui permet à la cause, je dirai instrumentale (c'est son nom), d'agir ou de ne pas agir. S'il la repousse, cette cause, il n'y aura pas maladie; s'il l'accepte d'une certaine manière, il y aura une maladie [ bénigne, et, d'une autre manière, il y aura une maladie grave. Ainsi, d'une part Vimmunité d'un grand nombre de

personnes, de l'autre les formes différentes qu'affecte la maladie, démontrent que la contagion n'est, en somme, qu'une cause instrumentale y c'est-à-dire un instrument qui peut être nécessaire pour le développement de la maladie, mais qui est insuffisant à la développer par lui-même ; il ne peut la développer qu'avec le concours de l'organisme. C'est encore ici l'organisme qui fait sa maladie.

Pour la maladie microbienne, le rôle de l'organisme est encore plus évident. Dans ces derniers temps, on a accordé aux microbes une importance exagérée. C'était, d'après les partisans des maladies de cause externe^ la victoire complète, car, enfin, si on reproche avec raison aux anciens d'avoir regardé comme causes de simples liypothèses,onne peut faire les mêmes objections au microbe ; ce n'est pas une hypothèse, cela se voit, cela se cultive, cela se multiplie, cela s'inocule ; ce n'est pas une hypothèse, c'est un fait. C'est l'attaque la plus formidable qui ait été jamais donnée à la théorie, à la doctrine de la cause interne. Cela paraissait si logique! Ainsi, nous prenons ce microbe, nous l'inoculons à tel animal et nous reproduisons la même maladie, comme quand nous prenons une graine, que nous la semons et que nous recueillons la même plante.

Ëh ! bien, tout cela, c'était une illusion. Ce qui semblait prouvé, il y a quinze ans, n'existe plus aujourd'hui. Les travaux des médecins qui s'occupent de bactériologie et, parmi eux, les plus sérieux et les plus autorisés, ont démontré que le microbe n'était pas une cause fatale de maladie. Ils ont commencé par démontrer que le même microbe pouvait produire plusieurs maladies différentes, ce qui n'arrive pas pour une cause et qu'une même maladie pouvait être produite par plusieurs microbes différents. Cette constatation, qui n'a pas été niée et qui ne peut pas l'être,

a déjà sapé par sa base la doctrine qui veut faire du microbe pathogène la cause absolue de la maladie.

Prenons encore pour exemple la tuberculose et étudions dans quelles conditions le microbe pathogène agit. Si vous prenez un lot de lapins et un lot de cobayes et que vous leur inoculiez une culture pure de tuberculose sous

la peau, avec la lancette, qu'est-ce qui va arriver? Tous les cobayes vont être tuberculeux et un certain nombre de lapins vont échapper à cette tuberculose. Vous voyez déjà, pour le bacille de la tuberculose, que le même produira, dans un cas, un effet certain, et, dans l'autre, un effet incertain, ce qui n'est pas le propre d'une cause. Si vous poursuivez plus loin votre examen, vous verrez que la tuberculose, chez le lapin, se localisera sur le poumon, et que, chez le cobaye, elle ira frapper les ganglions lymphatiques et, en particulier, la rate. Pourquoi cela? Pourquoi cette cause qui doit gouverner la maladie estelle gouvernée par l'organisme des lapins et des cobayes ? Mais la preuve va devenir encore bien plus puissante si vous prenez un autre animal, un chien. Vous pouvez en inoculer beaucoup chez lesquels l'inoculation demeurera stérile ; l'organisme de l'animal résistera à ce microbe pathogène ; il n'en veut pas , il y résiste. Ce microbe n'est donc pas une vraie cause, c'est l'organisme qui est la cause.

Ainsi, l'inoculation produit des effets différents chez les différents animaux et chez les différents individus ; la loi que je formulais tout à l'heure se trouve vérifiée : chaque animal pâtit suivant son espèce et chaque individu suivant sa nature propre. Ainsi voilà, d'une part, Vimmunité de certaines espèces, Vimmunité d'un grand nombre d'individus dans la même espèce, qui met à l'abri de la tuberculose. Vous voyez, d'autre part, que la tuberculose sévit tantôt d'une façon, tantôt d'une autre, suivant l'espèce qui

est inoculée. Vous voyez donc que la tuberculose ellemême est placée sous la dépendance, sous le gouvernement deForganisme vivant, qu'elle n'est pas une cause, ou plutôt qu'elle n'est qu'une cause banale. C'est l'expression dont s'est servi Gharrin. Je trouve que le microbe pathogène est plus qu'une cause banale, je trouve que c'est une cause instrumentale, parce que c'est une cause qui a plus d'action sur l'organisme que les causes banales ; mais, néanmoins, ce n'est pas une cause réelle, et la raison pour laquelle je dis que ce n'est pas une cause réelle, c'est qu'elle ne produit pas ses effets fatalement, loin de là, et que ces efi'ets sont toujours subordonnés à l'organisme, et varient suivant les espèces et suivant les individus dans la même espèce.

Ici encore c'est l'organisme qui fait sa maladie.

De la spontanéité morbide. — Nous devons, maintenant, dire ce que nous entendons par spontanéité morbide et réfuter l'opinion des médecins qui enseignent que les causes externes suffisent à la production des maladies.

Respectueux des enseignements de la méthode expérimentale, nous admettons qu'il y a des maladies qui ne se développent jamais par le seul travail de l'organisme, qui ne sont jamais produites directement, mais qui sont toujours communiquées : telles, les fièvres éruptives et la syphilis.

L'observation et l'expérimentation nous enseignent également que toute une classe de maladies, les maladies microbiennes, ne se développent qu'à l'aide d'un microbe, soit que ce microbe vienne directement du monde extérieur soit qu'il préexiste dans l'organisme.

L'observation nous démontre avec la même autorité que les maladies qui ne sont ni contagieuses, ni microbiennes, se développent sous l'influepiçe de l'hérédité et de causes

externes multiples et variables ; telles sont la plupart des maladies constitutionnelles, des cachexies et des névroses.

Pour cette dernière catégorie de maladies, la discussion est inutile; elles sont réellement produites par l'organisme avec le concours des causes externes.

Quant aux maladies contagieuses avec ou sans microbe, les expériences de laboratoire comme l'observation clinique s'accordent pour démontrer qu'un état particulier de l'organisme est nécessaire au développement de cette contagion ou de ce microbe. En un mot dans le processus morbide de ces deux classes de maladies, il y a deux facteurs également nécessaires : la disposition de l'organisme et le contage ou le microbe; que, de ces deux facteurs nécessaires, l'un, la disposition de l'organisme, domine l'autre, le microbe ou le contage, puisqu'avec le même agent extérieur, l'homme fait des maladies de formes diverses, bénignes ou malignes ; qu'enfin il y a des organismes complètement réfractaires au contage ou au microbe, ce qui constitue Vimmunité dont nous allons parler maintenant.

La spontanéité morbide existe donc si on réserve cette expression pour désigner la prédisposition définie, vraie cause de la maladie.

De l'immunité morbide. — Vimmunité est un état de l'organisme qui le rend réfractaire à certaines maladies. Cet état n'est pas autre chose que l'absence de la prédisposition morbide.

L'immunité est naturelle ou acquise.

L'immunité naturelle est propre à certaines espèces, à certaines races et à certains individus. Nos connaissances sur l'immunité naturelle dans les espèces animales se sont beaucoup étendues depuis les études de laboratoire. L'immunité des bovidés vis-à-vis du tétanos, du mouton d'Algérie contre le charbon, du hérisson et du porc qui résis-

tent aux venins des serpents^ etc., etc., sont des exemples d'immunité naturelle dans les espèces animales.

Dans les races humaines, le nègre résiste presque complètement à la fièvre intermittente et à la fièvre jaune; il contracte plus facilement que le blanc la peste, le choléra et la variole.

L'histoire des épidémies permet de constater l'immunité naturelle chez l'individu ; un grand nombre d'hommes traversent des épidémies de maladies contagieuses sans être atteints, c'est un fait vulgaire d'observation et qu'on peut vérifier quand règne le choléra, la fièvre typhoïde, la diphtérie et les fièvres éruptives.

L'immunité acquise est celle qui est conférée par une première atteinte de la maladie ou par un vaccin.

Il est rare qu'on soit atteint plusieurs fois dans la vie d'une fièvre typhoïde, d'une scarlatine ou d'une variole ; et si l'immunité conférée par une première atteinte de la maladie n'est pas toujours définitive, elle existe au moins pour un temps plus ou moins long.

Le vaccin jennérien procure une immunité acquise analogue à la précédente. Depuis Pasteur, on a beaucoup multiplié les vaccins et si leur application pratique laisse encore beaucoup à désirer, nous avons l'espérance légitime de voir ces vaccins se multiplier en même temps que leur action deviendra plus positive et plus durable. Nous citerons particulièrement le vaccin du tétanos, celui de la fièvre jaune, celui de la peste, malheureusement borné à un petit nombre de jours, et enfin celui des venins de serpents qui du premier coup, grâce à M. Calmettes, a atteint la perfection.

Durée de fimmunité. — L'immunité naturelle est quelquefois absolue, dans tous les cas très durable et très résistante.

Dans l'immunité acquise la durée est considérable et

quelquefois absolue quand cette immunité est produite par une première atteinte de la maladie.

L'immunité produite par vaccination est durable quand elle est due au microbe lui-même atténué par Tun des moyens que nous avons décrits.

Elle est au contraire passagère et peu durable quand la vaccination est le produit de Tinoculation du sérum d'un animal immunisé.

L'immunité naturelle vis-à-vis de maladies infectieuses déterminées est absolue chez certaines espèces animales.

Ainsi la poule ne prend ni le tétanos ni le charbon, et les bovidés résistent à la morve. Dans l'espèce humaine, l'immunité est absolue chez certains individus contre des maladies infectieuses déterminées. Ainsi il y a des hommes qui ne prennent jamais la fièvre typhoïde ou la scarlatine. Il en est de même qu'on ne parvient jamais à vacciner.

Chez d'autres, l'immunité pour une maladie déterminée est relative. Ainsi les mêmes hommes qui ont traversé une épidémie de choléra sans être atteints, prennent cette maladie quelques années plus tard dans d'autres épidémies.

L'immunité de race, celle des nègres vis-à-vis de l'impaludisme et de la fièvre jaune, est relative dans ce sens que quelques individus sont pris par la maladie. Une immunité absolue dans l'état naturel peut être surmontée artificiellement et devenir relative. Ainsi la poule qui naturellement résiste à l'infection charbonneuse, contracte cette maladie si, à l'exemple de Pasteur, on abaisse sa température en maintenant ses pieds dans un bain froid; tandis que la grenouille, également réfractaire à cette maladie, devient apte à la contracter si on élève sa température (Gibier).

On peut dire que le hérisson jouit d'une immunité absolue contre le venin de vipère, dans ce sens qu'il résiste

absolument à la morsure d'une vipère. Mais si on lui injecte artificiellement une quantité de venin supérieure à celle que peut produire une seule vipère, il succombera à Tenvenimation.

Les mêmes faits se reproduisent pour les vipères et les couleuvres qui résistent aux morsures ordinaires et qui succombent aux injections de quantités considérables de venin. L'immunité du mouton d'Algérie contre le charbon donne lieu aux mêmes observations. Ainsi il échappe à la contagion dans les conditions ordinaires, et il succombe si on lui injecte des quantités considérables de bactéridies.

L'hérédité. — L'hérédité est la transmission par voie de génération, soit d'une maladie, soit seulement de la disposition à la contracter.

L'hérédité morbide suit les mêmes lois que l'hérédité physiologique. Dans les deux cas on observe des faits d'hérédité à longue distance, c'est-à-dire une transmission qui se fait des grands-parents aux petits-enfants, en laissant une ou plusieurs générations indemnes. En physiologie, c'est ce qu'on appelle de V atavisme ; en pathologie, ce sont ces faits rares, mais incontestables, de transmission des grands-parents aux petits-enfants du cancer, de la tuberculose, de la lèpre, des névroses, etc.

Le plus souvent, c'est la prédisposition morbide qui se transmet seule. Ce fait est reconnu par toutes les écoles, au moins pour les maladies chroniques. Tous les médecins admettent qu'il existe des familles de goutteux, de cancéreux, de tuberculeux, de dartreux, de névropathes, etc.

Une longue expérience nous a enseigné que l'hérédité existait aussi pour les maladies aiguës, même les contagieuses; ainsi, nous connaissons des familles ou la fièvre

typhoïde et la coqueluche, par exemple, sévissent chez presque tous les enfants, d'autres familles, au contraire, restent constamment indemnes.

Nous avons dit que les maladies elles-mêmes pouvaient être transmises héréditairement et ce fait est incontestable pour la syphilis et la lèpre. Nous ajoutons que le fait est également démontré pour la tuberculose. Le bacille de Koch peut être transmis par la mère à travers le placenta et par le père par Tintermédiaire des spermatozoaires. Cette transmission a été mises hors de doute par les expériences de Gartner.

L'hérédité se fait par le père ou par la mère. On a dit que les fils héritaient des maladies de la mère, et les filles des maladies du père ; loi conforme à celle de l'hérédité physiologique qui veut qu'en général les filles ressemblent au père et les fils à la mère.

Nous croyons qu'il y a de nombreuses exceptions à ces deux lois et que de nouvelles recherches cliniques sont nécessaires pour la solution de cette question.

On a accusé les unions consanguines de favoriser le développement de certaines maladies et on a cité la surdi-mutité et la phtisie.

Les opinions sont très partagées sur ce point. D'une part, le grand nombre de médecins qui déconseillent les unions consanguines et les mesures législatives qui les prohibent semblent confirmer la mauvaise influence de ces unions sur les enfants qui naissent.

Une autre opinion, qui repose sur une certaine expérience clinique, mais principalement sur les unions consanguines recherchées pour la création de certaines races animales, enseigne que les unions entre consanguins fixent les qualités et les défauts de la race, et que par conséquent on ne devrait pas empêcher les mariages entre cousins quand, des deux côtés, il y a absence de tares héréditaires.

166 PATHOLOGOS GÉNÉRALE

En résumé, nous avons établi la nécessité d'une cause interne en démontrant l'impuissance des causes externes, même de Tinoculation, à produire une maladie. Nous avons déterminé le rôle de cette cause interne. Nous avons dit que ce n'était pas un être, mais un état de l'organisme vivant ; que c'est cet état qui rend l'oi^anisme apte à contracter une maladie déterminée ; que, par conséquent, cet état est une disposition qui précède la maladie ; et comme, encore une fois, il ne s'agit pas d'une maladie quelconque, mais d'une maladie déterminée, nous définissons la cause interne une prédisposition définie.

U immunité n'est pas autre chose que l'absence naturelle ou acquise de la prédisposition définie ; elle complète Ja notion que nous devons avoir de la cause interne.

La spontanéité morbide, indiscutable pour les maladies constitutionnelles, est pour les maladies contagieuses, avec ou sans microbes, la subordination des causes externes à la cause interne, qui reste toujours maîtresse du développement de la maladie et de la forme suivant laquelle elle doit évoluer.

H hérédité est la transmission par voie de génération, soit de la maladie elle-même, soit seulement de la prédisposition.

Maintenant que nous avons exposé la doctrine étiologique générale, nous allons étudier les causes externes telles qu'on les décrit habituellement dans les traités de pathologie générale.

§ IL — Des causes externes

Ce paragraphe contiendra l'histoire des caiises externes proprement dites et des causes déterminantes.

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