II. Fièvres compliquées ataxiques. — Ce? fièvres
sont moins fréquentes 'que les précédentes dans les pays torrides, sauf en Cochinchine, où elles sont, en outre, le plus souvent, très graves. J'ai dit plus haut, qu'elles se combinaient parfois avec la comateuse, pour produire des alternatives de délire et de prostration soporeuse. Dans la fièvre ataxique, le faciès est inquiet, agité, diversement coloré. Il y a excitation de la sensibilité générale et de celle des sens, agitation musculaire parfois désordonnée, délire plus ou moins aigu avec coma aux approches de la mort. Le pouls est fréquent, dur, irrégulier souvent, la respiration sifflante et saccadée, la température à 39, 40, 41°. La prédominance de l'atteinte porléeau système cérébrospinal, dans le sens de l'excitation, est manifeste pour toutes les formes, mais la physionomie de chacune d'elles varie de manière à constituer la forme délirante, la convulsive, l'épilcptique, l'encéphalique avec mouvements circulaires. Les deux premières sont
communes; la troisième est beaucoup plus rare, la quatrième n'a été l'objet, à notre connaissance, que d'une seule observation que nous tenons à reproduire à cause de sa rareté et de son originalité.
Accès pernicieux de forme encéphalique. Guérison (Dr Fallier). — «M. D..., second capitaine du trois-mâts le Phénix, récemment arrivé de la côte occidentale d'Afrique, avait passé un peu plus d'un mois dans la rivière de Mellacoree pour y prendre un chargement d'arachides. Pendant son séjour sur cette rivière qui est, comme on le sait, l'une des plus malsaines de la côte, M. D... s'était parfaitement bien porté : ce n'est que deux ou trois jours après en être sorti qu'il fut pris d'accès de fièvre intermittente quotidienne, accès qui, incomplètement traités par la quinine, se répétèrent pendant une vingtaine de jours. La fièvre débutait le matin par un frisson assez intense, et l'accès se prolongeait probablement un certain temps, puisque le malade m'a avoué avoir eu quelquefois du délire pendant la nuit. Vers le 15 juin, la fièvre disparut ; mais elle laissa après elle une grande faiblesse et un peu d'œdème aux extrémités.
Jusqu'au 4 juillet dernier, il ne se présenta rien autre chose à noter, qu'une douleur d'intensité variable, siégeant à la région occipitale. Ce même jour, le malade se leva à six heures du matin, et causa avec les personnes qui l'entouraient. A sept heures, il fut trouvé sans connaissance dans sa cabine ; c'était le début d'un accès pernicieux dont la forme étrange mérite une description.
Aussitôt après le début, M. D. . . se relève et se met à tournoyer toujours dans le même sens, en décrivant dès cercles comme autour d'un centre qui se trouverait à un mètre environ devant lui, le côté gauche
marchant le premier. Ce mouvement a lieu d'une manière automatique, assez lentement. Les deux mains se portent à chaque instant sur le front, puis retombent le long du corps. Il n'y a pas de muscle convulsé : la face ne grimace pas et n'est pas déviée ; les yeux ont leurs mouvements naturels, leur expression est égarée. Les pupilles sont dilatées et insensibles à la lumière. Le pouls est modérément plein, à 120 pulsations par minute : la peau est chaude, mais peu sèche. Les sens sont abolis ; la main brusquement portée devant les yeux, ne provoque pas l'occlusion des paupières, même quand on touche les cils. L'ouïe paraît également affectée. On peut aussi pincer très fortement la peau sans provoquer aucun mouvement réflexe. La bouche est fermée : la respiration se fait bruyamment par le nez, dont les ailes se dilatent et se resserrent alternativement avec énergie. Pas de cri ni de plainte. Si l'on veut s'opposer de force aux mouvements du malade, il développe, pour y résister, des efforts musculaires considérables, mais lentement et sans brusquerie. On essaie en vain de le coucher ou de l'asseoir dans un fauteuil ; malgré la vigueur des personnes qui l'entourent, il se remet aussitôt sur pied, et recommence sa promenade giratoire. La percussion révèle une augmentation médiocre de lamatité splénique. Le pénis n'est pas en érection.
A onze heures, l'état est à peu près le même : les sens sont toujours abolis ; le mouvement en cercle a perdu de sa régularité et se change en une déambulation irrégulière en tous sens. Si le malade lutte contre un obstacle, une cloison, un meuble, par exemple, il élève la jambe comme s'il voulait le franchir. Il ne survient aucun changement pendant toute la journée et la nuit du 4 au 5 juillet, seulement, vers le soir, la
sueur devient, par moments, plus abondante, le pouls se maintient entre 1 10 et 120. Les pupilles sont maintenant fortement contractées et immobiles.
Le 5, à neuf heures du matin, le malade, qui a continué jusque-là sa déambulation continuelle sans aucun instant de repos, paraît chercher à s'étendre. Lorsqu'on l'appelle fortement par son nom, il répond par une sorte de grognement qui prouve qu'il entend. La vue est toujours abolie. Il y a eu plusieurs émissions involontaires d'urine, pendant la nuit. Yers les dix heures, on peut coucher le malade qui reste calme dans son lit. La sueur devient de plus en plus abondante, et le pouls tombe au dessous de 70. Les sens reprennent peu à peu leurs fonctions pendant cette journée; la connaissance revient lentement, le malade ne se réveille que pour demander à boire. L'amélioration continue les jours suivants et la convalescence s'établit Le sulfate de quinine fut largement employé. Administré à dix heures du matin, par doses de 0er,50 en solution, toutes les deux heures, le malade en avait pris 6 grammes, le S, à neuf heures du matin. Le lendemain et les jours suivants, il en prit 4 grammes encore. Gomme traitement accessoire, on eut recours à un large vésicatoire à la nuque, à des sinapismes aux extrémités et à un lavement purgatif qui ne put pas être administré. » (D. Fallier).