LIVRE DEUXIÈME
§ i. — Eczéma tropical.
Sïn. : Bourbouilles des pays chauds et torrides, bouton du Nil, gale des Illinois, Calmaria de Goa, gale bédouine, lichen tropicus.
Le développement des bourbouilles est directement lié à la poussée sudorale que déterminent les températures élevées et constantes. Sous l'influence de cette cause, chaque glande sudoripare devient le siège d'une petite irritation sécrétoire, qui a pour effet de déterminer, dans diverses régions de la peau, une éruption vésiculo-papuleuse analogue à la miliaire, et \ft î accompagnée d'une sensation de picotement ou de ! prurit très incommode. Les bourbouilles siègent le \ plus communément au dos, à la région antérieure de la poitrine, aux poignets, aux aisselles, à la face interné ' des cuisses. Elles affectent presque tous les Européens, surtout ceux qui ont la peau fine, ou qui ont de la tendance à la sueur. La prédisposition à les contracter s auaibht au bout d'un certain temps de séjour dans les pays chauds et torrides, en môme temps que diminue la transpiration habituelle. Si, par imprudence,
dans le cours de l'éruption, on ingère un verre d'une boisson aqueuse, cela suffit pour déterminer, au moment de la sueur qui suit de très peu l'ingestion, le prurit si incommode de l'eczéma tropical. Si on déchire, par le grattement, la mince paroi des vésicules ou le sommet des papules, on peut voir survenir des plaques humides d'érythème ou d'intertrigo, beaucoup plus rebelles au traitement que l'incommodité première. — On pourra souvent prévenir l'éruption des bourbouilles par l'usage de vêtements poreux (gilet et caleçon de coton léger) directement appliqués sur la peau , par les bains frais , les ablutions froides, l'abstinence de boissons aqueuses abondantes. Si l'éruption n'a pu être évitée, le malade ne devra pas la respecter, par crainte de répercussion, mais bien lui opposer les mêmes moyens que ceux dont je viens de parler. Le médecin réservera l'emploi des lotions, rendues astringentes par l'addition d'une très faible quantité de sulfate ou de perchlorure de fer, d'alun ou de tannin, aux cas où l'érythème et l'intertrigo seront venus compliquer la maladie primitive.
Boudin a attiré l'attention, il y a une vingtaine d'années, sur une maladie signalée pour la première fois par New-Hall et dénommée par ce médecin gaie des Minois (États-Unis du Nord). Elle ne serait pas spéciale aux habitants de l'État de l'Illinois, car on la rencontrait, d'après New-Hall, dans tout le nord des États- Unis, au point que le séjour pendant une année seulement dans ces climats suffirait, clans un grand nombre de cas, pour qu'on en soit atteint. Elle siège dans différentes parties du corps, les bras, les cuisses, la tête, les seins; les enfants peuvent présenter l'éruption dans toutes les régions de l'enveloppe cutanée. Le malade éprouve d'abord une sensation de
prurit très incommode; puis il voit apparaître, sur les bras et les cuisses spécialement, une éruption papulovésiculeuse. Si les vésicules sont vidées avec précaution du liquide qu'elles contiennent — avec la pointe d'une aiguille par exemple — le malade guérit sans accident; mais s'il les gratte ou s'il les expose aux frottements réitérés des vêtements, le liquide suinte, irrite les téguments voisins et se dessèche en croûtes impétigineuses qui occasionnent de la douleur ou de vives démangeaisons et enlèvent tout repos ou tout sommeil. L'œdème des mains et des pieds n'est pas rare, quand les croûtes sont confluentes sur les membres. On n'observe jamais de fièvre. La maladie est très rebelle chez certaines personnes : elle n'est pas contagieuse, dit New-Hall. — Il nous paraît évident que la gale des Illinois est identique avec les bourbouilles des pays chauds et que cette affection dont on ne parle plus aujourd'hui, parce qu'on a su s'en garantir par des précautions hygiéniques, ne peut pas constituer une entité morbide spéciale.
§ 2. — Fleurs d'Islande.
Cette maladie s'observe chez les pêcheurs d'Islande. Ces marins ont coutume de se garantir le poignet et l'avant-bras contre les frottements de la ligne de pêche, par des manchettes en cuir; mais ils ne prennent pas la précaution d'empêcher le séjour de l'eau salée entre les téguments et la manchette, et il en résulte la production d'une irritation locale qui a pour conséquence la maladie désignée sous le nom élégant de Fleurs d'Islande. C'est Chastang qui l'a signalée le premier. Elle débute par des bulles de pemphigus aigu, et se complique d'ulcérations, si on n'y prend garde.
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2o4 PATHOLOGIE EXOTIQUE.
La prophylaxie consiste dans l'usage de manchettes en caoutchouc, lesquelles se mettent en contact immédiat avec les téguments. Le traitement est celui du pemphigus commun et des ulcérations simples.
§ 3. — Furoncles des pays tropicaux.
Cette maladie vulgaire acquiert souvent une véritable importance sous les zones chaudes et torrides. Elle se développe, en effet, fréquemment. sous forme d'éruption confiuente, chez les Européens qui arrivent de France ou qui ont séjourné, pendant quelques mois seulement, dans les pays à température élevée et constante ; bien plus, elle sévit parfois sous forme épidémique, sur une partie de l'équipage d'un navire, par exemple.
On a attaché à l'éruption furonculeuse — mais cela n'appartient plus qu'à l'histoire des doctrines humoral^ des idées de dépuration organique. Il convient, à notre sens, de n'y voir autre chose qu'une exagération de la fonction sébacée de la peau, sous l'influence de la chaleur, et par suite, qu'une inflammation des glandes à sébum et du tissu cellulaire qui les entoure. Les épidémies de furoncles s'observent surtout pendant les premiers mois des campagnes, alors que, peu de temps après avoir quitté la France, les équipages viennent à séjourner sous les latitudes chaudes et torrides. Quand l'éruption est confluente, ce qui n'est pas rare chez les marins à bord et chez les Européens à terre, la maladie perd sa banalité ordinaire, car elle a pour effet assez fréquent d'entraîner une perte réelle des forces avec anémie des mieux caractérisées. Ces éruptions furonculeuses ont été signalées par Van Lccnt comme assez communes sur
la côte de Sumatra, où elles se développeraient même sous forme épidémique et où elles joueraient peutêtre, dit ce médecin, un rôle éliminateur de l'infectieux palustre. Cette opinion qui semble corroborée par ce fait que l'éruption atteint surtout les personnes qui n'ont pas eu la fièvre, me parait très hasardée, car elle ne pourrait s'appliquer qu'à Sumatra : j'estime donc que dans cette colonie, comme dans toutes celles de la zone intertropicale, le furoncle dérive du mécanisme physico-pathologique que j'ai invoqué plus haut. L'action des épices dont on fait un grand abus dans toute la zone torride, a été également incriminée : on a dit que l'élimination par la peau de leurs principes acres déterminait une irritation des appareils sécréteurs des téguments. Huillet a recommandé, comme moyen prophylactique, de s'abstenir des épices qu'il croît actives dans la genèse des clous de sang de Pondichéry qui ne sont autre chose que des furoncles. Si cette cause était réelle, elle généraliserait ses effets dans toutes nos possessions de la zone torride, sur les colons qui y habitent depuis longtemps. Ceux-ci sont au contraire beaucoup moins sujets aux furoncles que les Européens. — Le traitement prophylactif et curatif de cette maladie incommode et parfois débilitante comprend un certain nombre d'indications simples sur lesquelles il ne me paraît pas utile d'insister. On aura recours aux bains fréquents, aux purgatifs salins, aux pansements appropriés.
§ 4. — Boutons exotiques.
Hou ton d'Alep, de Biskra, du Liban, de Laghouat, chancre du Sahara, ulcère d'Afrique, mal ou bouton d'un an des Arabes algériens (Khabb el seney), mal
des dattes, bouton du Caire, de Bagdad, de Bombay, de Dehli, de Guzerat, clou du Sindh, mal de Moultan, etc. Ces noms divers désignent la même maladie et n'ont d'importance qu'au point de vue géographique. Ils démontrent que la maladie est endémique dans le nord de l'Afrique, l'ouest de l'Asie, et dans l'Inde. C'est l'une des origines de l'ulcère phagédénique des pays chauds et torrides. Le buttonscurvy d'Irlande et le bouton d'Amboine sont étrangers à l'affection qui nous occupe, et appartiennent au groupe des maladies syphilitiques. Le bouton des Andes (A. Bornier) est la verruga.
Consultez :
Ponty. — Campagne du Surcouf dans le golfe Persique. Thèse
de Montpellier, 1867, analysée par Brassac, in Arch. de méd.
nav., 1869, 1er semestre.
Le Roy de Méricourt. — Article : Bouton d'Alep du Dict. encycl.
des sciences médicales, 1869.
Rociurd. — Etude synthétique sur les maladies endémiques, in
Arch. de méd. nav., 1871, 1er semestre. Laveiun. — Maladies et épidémies des armées. 1875, p. 93. Joseph Fayrer. — Le Dehli-Sore ou Boil. in Arch. de méd. nav.,
1876, 1er semestre.
Bordier. — Le Bouton de Biskra et la Verruga {Arch. de méd. nav.,
Mai 1880).
1. Causes. — La cause du Bouton d'Alep, de Biskra, etc., est encore inconnue. On a accusé les eaux potables et plus spécialement un parasite ingéré avec ces eaux ; cette opinion ne s'appuie sur aucun fait précis ; le parasite suspect n'a été ni défini, ni isolé desdites eaux, et en outre le bouton de Biskra s'est développé chez des gens qui faisaient usage d'eau bouillieou filtrée. Voici par contre quelques arguments sérieux en faveur de deux opinions divergentes, il est vrai, mais qui doivent toutes deux jouir, jusqu'à nou-
vel ordre, d'un égal crédit. Pour les praticiens de l'Inde, la maladie est probablement la conséquence d'une piqûre venimeuse. A Balk, on attribue le bouton à la morsure d'un cousin noir. Les cbiens, dans l'Inde, sont quelquefois atteints du bouton de Debli dans la région du nez. Dans le même pays, les chevaux sont fréquemment porteurs d'un bouton très rebelle qu'on attribue, faute d'une bonne explication, à la pluie (rain-sore), et qui paraît être de même nature que celui que l'on observe chez l'homme ; or, on sait combien, en tous pays, les chevaux sont exposés aux piqûres des insectes ailés. L'homme, en outre, n'est guère atteint que sur les régions découvertes du corps, c'est-à-dire sur celles qui sont exposées aux piqûres. Un dernier argument en faveur de l'explication dont nous parlons, c'est l'excellent résultat du traitement abortif du bouton par les caustiques, et l'efficacité démontrée du traitement de l'ulcère consécutif par l'emploi des solutions phéniquées sur la surface malade. Une seconde doctrine, basée sur l'anatomie pathologique de la tumeur, conduit à supposer que le bouton de Biskra est dû à l'introduction, par une voie inconnue dans l'organisme, d'un dermophyte trouvé par Carter, en 1875, dans la tumeur et retrouvé ultérieurement par Weber. Pour A. Bordier dont nous reproduisons les conclusions : « La maladie connue sous le nom de Bouton de Biskra est due à un parasite végétal ; ce parasite peut être pris sur les dattes, peutêtre dans le sol, peut-être ailleurs ; il est absorbé par le tube digestif ou par le poumon ; il est charrié par les lymphatiques ; il est éliminé par la peau qu'il irri te localement. » Ces propositions ne nous paraissent pas devoir être considérées comme démontrées. 2. Le Bouton d'Alep est une maladie le plus souvent
apyrétique, non contagieuse, caractérisée par la présence d'un ou de plusieurs boutons tuberculeux qui siègent dans l'épaisseur de la peau, et qui provoquent, après une durée moyenne d'un an, l'ulcération de cette membrane. L'ulcère cutané guérit, en laissant après lui une cicatrice indélébile.
Les boutons, unique ou nombreux, se développent presque toujours sur les parties découvertes du corps, les membres, la face, le cou.
On constate d'abord une petite papule indolore, rosée ; puis le bouton augmente de volume, atteint vers le quatrième mois les dimensions d'un pois où d'une petite fève, et est presque toujours le siège d'une légère desquamation accompagnée d'un prurit assez intense. Vers le cinquième mois, apparaît une petite vésiculo-pustule très ténue, qui a pour siège le sommet du tubercule : elle peut revêtir les caractères variables de l'eczéma, de l'acné, de l'impétigo, del'ectbyma. Si on la soulève avec précaution, on remarque qu'un petit tractus blanc parti de sa face interne s'enfonce verticalement dans l'épaisseur du derme (Asher, de Bagdad). Si on déchire ce tractus, il se produit une petite hémorrhagie. Plus tard la vésiculo-pustule augmente de dimension et se remplit d'un pus qui se concrète en couches blanchâtres stratifiées ; ces croûtes tombent, après s'être renouvelées plusieurs fois, et laissent à leur place une ulcération à bords irréguliers, taillés à pic, large de 2 à 5 centimètres, à fond croûteux et grisâtre. L'ulcération suppure pendant plusieurs mois, puis entre dans une période de réparation par bourgeonnement et cicatrisation définitive. La cicatrice colorée d'abord en rouge brun ou violacé, devient ultérieurement tout à fait blanche et indélébile