TROISIÈME PHASE
« 1° Pinta blanche. — La phase de la desquamation commence par des démangeaisons plus fortes ; l'action de gratter et de frotter les principales places malades a pour résultat que l'épiderme s'exfolie en poudre de fines écailles farineuses. Mais cette exfoliation se produit aussi sans qu'on gratte et sans qu'on frotte. Le tissu cellulaire sous-cutané disparaît et par suite la peau se ride de plus en plus. Mais, que cette phase dure si longtemps qu'on voudra, que l'ensemble de la maladie augmente à n'importe quel degré, la santé générale, à part les démangeaisons sans doute très fatigantes, n'est point atteinte; point de diminution de l'appétit, point de trouble dans les fonctions physiologiques ; sous l'épiderme mortifié, le derme paraît toujours avec sa couleur normale, et laisse reconnaître que la sécrétion morbide du pigmentum est l'origine de l'état maladif de l'épiderme. Que si la démangeaison est devenue à ce point constante et violente, qu'elle enlève au malade repos et sommeil, l'amaigrissement et la perte des forces, une lassitude et une faiblesse
générale, surtout dans les jambes, seprésentent comme de raison. Mais ces phénomènes ne sont que des suites médiates de la maladie fondamentale. Cette période est aussi de durée très indéterminée; parfois elle •semble sortir directement de la première et se présente aussi comme début de la maladie. De pareils cas sont néanmoins aussi rares qu'ils sont mauvais.
■2° Pinta rouge. — Dans cette forme la desquamation est très abondante et le passage à la formation du pus par conséquent très rapide.
3° Pinta bleue. — Est également remarquable par une desquamation abondante qui couvre le fond bleuâtre d'une poussière gris blanc. La durée de la phase est néanmoins très longue ; au surplus ce que l'on a déjà dit sur la Pinta alba s'applique aussi à cette forme et à la précédente. »
QUATRIÈME PD.ASE.
u La Pinta alba se termine toujours avec la phase précédente sans jamais atteindre la quatrième; la Pinta cœrulea ne produit pas toujours des ulcères et s'il s'en forme c'est seulement sur les bras et les jambes. Mais dans la Pinta rubra, le passage à la formation du pus est constant, et cette formation est elle-même très sérieuse surtout sur les bras et les jambes. Dans cette période, les cheveux et les poils se décolorent, mais sans tomber ; l'amaigrissementest plus grand ; l'odeur dont il a été parlé devient presque insupportable. La formation du pus elle-même paraît néanmoins être la suite du grattage et du frottement ; car, lorsque cette action n'a pas lieu, comme chez des patients d'une volonté forte, il se forme des croûtes qui après leur enlèvement laissent voir la peau tout à fait dans le même
dU^ , PATHOLOGIE EXOTIQUE.
état qu'elle montrait dans les phases précédentes.
Cette description des symptômes est exacte pour toutes les formes de la Pinta et pour tous les lieux où elle apparaît et se développe. Le parcours des phases isolées est très long et très souvent la vie trouve sa fin avant que la maladie ait pu arriver à sa dernière phase (1). »
La pinta n'est probablement pas transmissible, car, d'une part, les inoculations pratiquées avec le liquide des ulcérations n'ont pas été suivies d'effet, et d'autre part, la présence d'un malade au milieu d'une famille n'a pas déterminé la maladie parmi ses membres en contact journalier avec lui. On a dit toutefois que l'arrivée d'un pinto ou d'une pinta dans une localité jusque-là préservée, avait été, dans quelques circonstances, la cause de la propagation de la maladie ; mais ce fait n'a pas été, paraît-il, observé avec toute la rigueur nécessaire, et il y a lieu d'être mieux renseigné sur la valeur qu'il convient de lui accorder. La transmissibilité reste "donc une question à résoudre par de nouvelles observations.
Les vieilles femmes du ïabasco et les empiriques prescrivent, dans le plus grand mystère, des traitements qui jouissent incontestablement d'une grande efficacité dans nombre de cas. Pour qui connaît les pratiques ordinaires de la médecine indigène dans ies pays torrides, les divers moyens de traitement doivent avoir pour base l'emploi des sudorifiques et des purgatifs, et les applications externes de sucs végétaux acides, astringents, détersifs. Les médecins réussissent également à détruire la pinta par les moyens rationnels, et c'est ainsi
(l) Cette description de la Pinta par de Mûller est la sente qui, à notre connaissance, fournisse quelques renseignements précis sur cette singulière maladie.
MALADIES DES ORGANES ET DES APPAREILS. 303 qu'entre leurs mains la décoction sudoriûque de salsepareille, l'iodure et le bichlorure de mercure à l'intérieur, les frictions mercurielles sur les décolorations, la teinture d'iode en badigeonnages sur les ulcères, ont fourni des résultats très satisfaisants, au dire de Mûller.
§ il. — Aïnhum (1) — Faddititi en langue malgache, — Gangrène sèche {Guimaraès)', Lèpre dactylienne
(Collas)??
Consultez :
Da Silva-Luia. — Étude sur Vaïnhum, traduite du portugais par Le Roy de Méricourt, dans {Arch. de mèd. nav., 1867, 2e semestre). , „ „ , ,
Collas. — Note sur la maladie décrite sous le nom cl ainhum observée chez les Hindous {Arch. de mèd. nav., 1867, 2e semestre).
Moncorvo de Figueiredo (de Rio-J aneiro) . — De Vaïnhum {Arch.de méd. nav., 187G, 2e semotre, traduit da portugais par Bourel- Roncière).
Bourel-PiOncière. — Un cas remarquable d'aïnhum observe par le D' Corré, de Buenos-Ayres {Arch. de méd. nav., 1877, 2° semestre, p. 71).
Pereira-Guimaiuf.s. — De Vaïnhum {Arch. de méd. nav., 2e semestre, p. 147).
Corre. — Une observation d'aïnhum à Nossi-Bé {Arch. de méd. nav., 1879, 1e' semestre).
F. Guyot. — A propos de Vaïnhum. Obs. recueillie à Vile des Pins (Nouvelle-Calédonie) {Arch. de mèd. nav., 1879, 2° semestre).
Dr Moncorvo. — Réponse à l'article du Dr Corre intitulé : une observation d' Aïnhum à Nossi-Bé {Arch. de méd. nav., juin 1879).
I. Géographie. — L'aïnhum (fig. 1 ) est une maladie à déterminations locales qui a passé pendant longtemps pour siéger exclusivement au petit orteil. On a reconnu, depuis 1876, qu'il atteint quelquefois les orteils voisins et les doigts de la main. Les noirs africains Nagos, à la langue desquels a été emprunté le nom de la maladie, y sont plus sujets que les hommes des autres races.
(1) Pron. iiïnhoum.
Fig. 1. — Aïiilium (extrait des Arc/i. de. méd. )tav., 18C7,
2° semestre).
a, petit orteil du pied droit attoinl d'tiïnhuni. — b, ]>éilionIo et sillon. — c, polit orlr.il du pied gauche atteint d'aïnhum. — </, pôdicul ! et sillon. - e, espace in tordigital.
MALADIES DES ORGANES ET DES APPAREILS. 30b L'aïnhum s'observe souvent à Bahia, chez les noirs immigrants. Da Silva Lima, médecin de cette ville, en a publié plusieurs cas, et a fait connaître, sur le témoignage de nègres d'Afrique, que dans ce dernier pays, les femmes, comme les hommes, étaient atteintes par la maladie. Moncorvo deFigueiredo a constaté la présence' de l'aïnhum à Rio -de -Janeiro sur un homme de la même race, et le DT Corré, à Buenos- Ayres, sur un noir africain né à l'île Bourbon. Est-ce à dire que l'affection soit spéciale à la race éthiopienne pure? Cette opinion ne peut plus être soutenue. Collas a observé quelques cas d'aïnhum à Pondichéry sur des Hindous du rameau Tamoul, c'est-à-dire, dans son opinion, sur des noirs Dravidiens croisés avec le rameau des Ariens envahisseurs del'Hindoustan. Corre a rencontré la maladie à Nossi-Bé sur un métis des races malgache et cafre, et F. Guyot l'a observée en Nouvelle-Calédonie sur un enfant canaque (1).
II. Symptômes.— Jusqu'au jour où a paru l'observation de Guimaraës.raïnhumapassépour affecter exclusivement le cinquième orteil. Ce médecin l'a constaté en 1876, siégeant au quatrième orteil. Puis en 1879, F. Guyotapublié une observation des plus intéressantes relatives à l'aïnhum multiple, observé à différentes périodes de son évolution, à la main et au pied droits.
Les auteurs sont tous d'accord en ce qui regarde l'évolution des symptômes de l'aïnhum. Au début, si l'on prend pour type l'aïnhum siégeant au cinquième
(1) Notre collègue le Dr F. Guyot a adressé récemment à la rédaction des Arch. de méd. navale, trois nouvelles observations, non encore publiées, d'aïnhum à localisations multiples (doigts et orteils. Deux d'entr'ellos se rapportent a des sujets du sexe féminin appartenant a la race talntienne, une enfant de G semaines et une femme do 20 nus ; L'enfant était née aux îles Gilbert, la femme est originaire de Panaupa.
d(Jb PATHOLOGIE EXOTIQUE.
orteil, on constate près de sa racine, et le plus souvent sur sa face plantaire, une légère dépression peu étendue, parallèle au pli digito-plantaire. Cette dépression devient un sillon linéaire qui envahit peu à peu toute la circonférence de l'orteil, et étrangle cet organe à la base, comme par une sorte de lien fibreux. Dès lors l'orteil perd sa forme, s'écarte de l'orteil voisin, et augmente de volume : c'est bientôt une masse ovoïde, sphérique, ou bien en petite patate, qui subit un mouvement de rotation sur son axe, de telle sorte que l'ongle regarde en dehors. Devenu à ce moment très mobile, l'orteil ne reste plus attaché au reste du pied que par un mince pédicule. Dans le cours de la formation du sillon, les surfaces qui le limitent sont le plus souvent sèches ; elles s'ulcèrent rarement ; mais quand cela a lieu, elles sécrètent un pus séreux, fétide, auquel Guimaraës a trouvé seul, il faut le dire, l'odeur gangréneuse. Les téguments du doigt malade deviennent le plus souvent rudes et rugueux. Quand l'orteil est devenu mobile, la marche est difficile, pénible ou douloureuse : l'organe finit par tomber spontanément, ou bien, si le malade n'en a pas provoqué la chute par divers moyens, le médecin l'en débarrasse en pratiquant, d'un simple coup de ciseaux, la section du pédicule. Pendant tout le cours de la maladie, la santé générale reste parfaite, et le malade ne présente qu'exceptionnellement les signes d'une diathèse de nature variable, ceux de la lèpre, de la tuberculose, par exemple, sans que ce vice constitutionnel paraisse lié à la détermination locale qui constitue l'aïnhum, et qui, presque toujours, est à lui seul toute la maladie.
III. Lésions. — Si l'on divise en deux moitiés égales un orteil atteint d'aïnhum, la section ne porte pas toujours sur le pédicule. Corre a remarqué, dans un cas,
MALADIES DES ORGANES ET DES APPAREILS. 3u7
que cette partie de la tumeur était restée attachée à la moitié externe de l'orteil divisé. Si la maladie est ancienne, les phalanges peuvent avoir disparu plus ou moins complètement ; dans d'autres cas, elles se sont conservées dans un état en apparence normal. Le pédicule est constitué par du tissu fibreux conjonctif.
D'après Wucherer, ou du moins pour les cas qu'il a observés, la maladie des tissus de l'orteil examinée au microscope est une atrophie et une dégénérescence graisseuse par défaut de nutrition. Car « le volume occupé parle tissu adipeux sous-cutané se trouve très augmenté aux dépens des tendons, des os et autres tissus ; on y rencontre à peine des traces de tissu conjonctif, principalement à l'entour des vaisseaux sanguins. » En outre, le cartilage articulaire de la seconde et de la dernière phalange est aminci; ses corpuscules sont plus petits et en moins grand nombre que dans le cartilage normal. Dans la substance hyaline qui sépare les corpuscules du cartilage, se trouvent dispersés de nombreux noyaux adipeux. Les cavités de la substance spongieuse des os sont plus grandes qu'à l'état normal, aux dépens des lamelles concentriques qui entourent les canaux de Havers, et se trouvent remplis de gros globules graisseux de couleur jaune : les os sont comme cariés ; cependantil n'y a pas ici de véritable carie : on ne trouve pas de traces de pus. Les corpuscules de pus sont à peine perceptibles çà et là.
Les lésions observées par Corre ne lui ont pas permis de conclure à la dégénérescence graisseuse de l'orteil. Il a constaté :
1° L'existence de la phalangine et de la phalangette à un degré de développement qui semble normal ;
2° L'existence de l'articulation de ces deux os entre eux ;
3° A la région dorsale, une couche dermique bien dessinée, sur une épaisseur de 0m,002 ; au delà, une couche adipeuse assez dense, qui se confond avec les fibres du tendon extenseur ;
4° A la région plantaire, une couche dermique très mince, avec une couche adipeuse très épaisse, mais de moindre densité qu'à la région dorsale : l'expansion tendineuse du long fléchisseur commun est demeurée reconnaissable ;
5° Tout au niveau du pédicule, une masse fibreuse sans mélange de tissu adipeux.
En présence de ces lésions, Corre est porté à admettre que l'aïnhum est dû à un étranglement de l'orteil ayant son point de départ dans un travail néo-plasique profond, comparable à celui qui donne lieu aux rétractions des doigts chez les lépreux, et qui conduit à la main lépreuse, dite en griffe, avec cette différence que, clans l'aïnhum, le travail néo-plasique serait circulaire et entraînerait par suite la séparation de l'orteil du reste du pied.
IV. Causes. — Les causes de l'aïnhum sont inconnues aussi bien que la nature de la maladie.
L'aïnhum tient-il à une manœuvre à laquelle se li^ vreraient les noirs pour se soustraire au travail, et qui consisterait soit à amputer en partie le petit orteil, soit à étrangler par un lien circulaire la racine de cet appendice et à en amener ainsi la mortification et la chute? C'est là la première impression qu'éprouve le médecin qui voit, pour la première fois, un cas d'aïnhum. Mais est-il supposable que l'enfant Simon, néocalédonien âgé de deux ans, observé par Guyot et atteint d'aïnhum du petit doigt de la main droite, ait été l'objet de pareilles manœuvres? En outre, au Brésil, Da Silva Lima fait observer que des noirs, qui ont tout
intérêt à travailler, souffrent du même mal. 11 est constant qu'une fois atteints d'aïnhum de l'orteil, certains malades cherchent à hâter la chute de la partie malade en étranglant sa base avec un fil ; mais, si on compare les effets habituels de cette constriction avec les phénomènes qui se succèdent dans la constitution du sillon fibreux de l'orteil, et dans le travail d'élimination qui en est la conséquence, on est obligé de renoncer à l'explication dont nous parlons.
On a dit que le mal provenait de ce que les noirs marchaient le plus souvent pieds nus et qu'ils s'exposaient souvent à des traumatismes intéressant le petit orteil plus que les autres doigts. Moncorvo a en effet remarqué qu'au Brésil les négresses employées aux travaux domestiques sont, quoique marchant pieds nus, beaucoup moins souvent exposées aux traumatismes des membres inférieurs que les nègres qui travaillent au dehors, et qu'elles sont incomparablement moins fréquemment atteintes que ces derniers. Mais Da Silva Lima a constaté, dans le même pays, que des noirs toujours chaussés, pouvaient être atteints par la maladie. Dans tous les cas, la cause de l'aïnhum de la main ne resterait-elle pas étrangère à cette explication ?
Il est absolument impossible d'invoquer l'action agressive d'un animal ou l'introduction d'un parasite. Les nègres africains croient à l'introduction d'un ver dans les téguments ; mais les recherches de tous les observateurs sont absolument probantes, en ce qui regarde le rejet d'une cause de cette nature.
Collas n'a pas recherché la cause de l'aïnhum, car il pense que cette maladie est la lèpre dactylienne. La lèpre, ditCollas, seprésente sous trois formes cliniques : la tuberculeuse, l'anesthésique, la dactylienne, et
cette dernière comporte les variétés atrophiante, contracturante et amputante. N'est-ce pas à cette dernière variété ou à sa combinaison avec les deux autres que l'on doit, dit-il, rapporter l'aïnhum? « L'absorption qui creuse le sillon linéaire est- elle, autrement que par sa marche concentrique, essentiellement différente du processus qui, dans la variété atrophiante de la lèpre dactylienne, réduit la longueur et le diamètre d'un orteil, alors que les orteils latéraux restent parfaitement sains ? » Tel n'est pas l'avis de Brassac qui a observé, soit dans l'Inde, soit dans l'Amérique centrale, plus de cinq cents* lépreux, dont un bon nombre étaient atteints de lèpre dactylienne et qui n'a jamais rencontré un seul cas qu'on pût rapporter à l'aïnhum. Pour ce médecin, tout diffère dans les deux processus, comme nous allons le voir.
L'aïnhum s'observe chez des individus le plus souvent sains et exempts de lèpre. Le fait de Corre, c'està-dire la coïncidence de l'aïnhum d'un orteil avec les mains en griffe est unique. Les malades observés par les médecins brésiliens sont signalés comme étant tous robustes et de bonne constitution. L'enfant néocalédonien dont l'observation a été publiée par Guyot se trouvait dans les mômes conditions. Par contre, comme l'affirme avec une juste autorité Brassac, la lèpre dactylienne. rarement indépendante chez un malade, coïncide le plus souvent avec d'autres manifestations lépreuses faciles à constater et avec un état cachectique progressif. Gomment l'aïnhum, s'il était la lèpre, ferait-il exception?
La lèpre dactylienne amputante, dit Brassac, procède par une phlyctène, puis surviennent les ulcérations, la gangrène moléculaire par formation d'une matière granuleuse spéciale, et finalement la chute du
doigt ou de l'orteil. L'aïnhum n'évolue pas de cette façon : la bague conjonctive qui vient étrangler la racine de l'orteil se passe de l'ulcération; elle étrangle incomplètement les vaisseaux nourriciers de l'organe sans cependant déterminer la gangrène, et lorsque la maladie est ancienne, elle a pour résultat la dégénérescence graisseuse de l'orteil atteint.
L'aïnhum enfin est curable. Le débridement de l'anneau constricteur, mais surtout l'amputation par section du pédicule, ont entraîné la guérison de beaucoup de malades, lesquels, débarrassés d'un orteil ou d'un doigt gênant, ont continué à vivre dans d'excellentes conditions de santé générale et absolument guéris. Est-ce là l'évolution habituelle de la maladie lépreuse, quelle qu'en soit la forme?
Ces arguments nous paraissent concluants, quant à ce qui regarde la non-identité de l'aïnhum et de la lèpre, mais ils ne nous renseignent pas sur la nature de la première de ces maladies.
Guimaraës invoque un spasme des vaso-moteurs et une gangrène consécutive. Mais ce spasme n'est-il pas lui-même inexplicable, au point de vue de la cause qui le produirait? Et d'ailleurs la chute de l'orteil n'est pas provoquée par un travail gangréneux.
Moncorvo estime que la marche pieds nus est une des causes prédisposantes principales de la maladie dont nous parlons. L'aïnhum, d'après lui, serait, quant à sa nature, une sclérose linéaire envahissant l'orteil et faisant disparaître par étouffement ou compression la circulation digitale. Un traumatisme, une inflammation terminée par un travail de prolifération conjonctive, telles seraient les deux étapes de l'aïnhum. Gorré de Buenos- Ayres est allé plus loin. La sclérose linéaire démontrée par Moncorvo, dit Gorré, provient
peut-être d'une fissure de la peau passée inaperçue et subissant une transformation scléreuse qui fait progressivement le tour d'un doigt ou d'un orteil, et en détermine peu à peu l'isolement. S'il n'y a pas de gangrène, c'est que l'appendice n'est jamais privé de ses vaisseaux nourriciers. Cette interprétation qui s'appliquerait aussi bien aux doigts de la main qu'aux orteils paraît assez vraisemblable. Elle est passible toutefois de certaines objections sérieuses. Le traumatisme, la fissure ne sont pas prouvés pour tous les cas. En outre, comment l'aïnbum ne se rencontrerait-il pas chez les créoles de race blanche marchant pieds nus, et même dans nos campagnes? Comment l'influence de la race produirait-elle un mode si bizarre d'isolement d'un doigt ou d'un orteil exclusif aux nègres ou aux négroïdes (1) ?
V. Le traitement général est inutile dans l'aïnhum; car il n'existe aucune diathèse dont la maladie soit la manifestation, aucune altération de la santé générale.
Les moyens locaux sont donc seuls applicables. Da Silva Lima a obtenu la guérison d'un aïnhum en pratiquant plusieurs incisions perpendiculaires au sillon initial dans un cas où la maladie débutait. Plus tard, en effet, quand le pédicule s'est constitué, cette pratique n'est plus possible : il ne reste alors d'autre ressource que la section du pédicule faite au moyen des ciseaux ou des pinces de Lister et suivie de pansements cicatrisants qui n'ont rien de spécial.
(1) F. Guyot conclut des trois observations inédites dont j'ai parlé plus haut que lainhum n'est pas une maladie locale, mais plutôt une affection localisée qui a probablement son point de départ dans une altération non encore définie des centres nerveux trophiques.
§ 12. — Verruga du Pérou.
Tschudi. — Archives de Physiologie, Heilkunde. 1845, 378 et Oesterr
Mediz. Wochenschrift . 1 8 46, 505.
Smith. — Edinburgh médical and surgical Journal, vol 58,
Oriosola. — Gaz. méd. de Lima, avril 185S. Salazar. — Thèse de Lima, 1858.
Dounon. — Étude sur la Verruga, avec planches (Arch. de méd.
nav. 1871, 2e semestre).
Bourse. — Quelques mots sur la Verruga [Arch. de méd. nav.,
187G, 1er semestre).
La verruga est une maladie plus particulièrement caractérisée par deux périodes, l'une fébrile, l'autre éruptive. L'éruption se compose de petites tumeurs' de dimensions variables, analogues aux sarcomes fîbroïdes, pouvant donner lieu pendant la vie à des hémorrhagies graves. La verruga est le type le plus pur des maladies limitées à une région géographique bien déterminée.
GÉOGRAPHIE ET ÉTIOLOGIE.
1. géographie. — L'étude géographique de la verruga est une des plus aisées à faire, car par une exception singulière, cette maladie se trouve être absolument cantonnée dans un district particulier du Pérou. On la rencontre en effet exclusivement dans un rectangle compris entre les 75° et 81° degrés de long. 0, et entre les 9° et 16° degrés de latitude S. Ce rectangle est donc placé sur le versant occidental des Andes du Pérou : il comprend un certain nombre de vallées et de contreforts ou sierras, dont les principaux points géographiques sont la vallée de Ulaya, à 1700 mètres d'alti-
NlELLY. 18
tude, le village de Matucana à 2000 mètres, les vallées qui sont au pied du Gerro de Pasco, fréquentées par de nombreux ouvriers mineurs, et quelques autres vallées situées un peu au sud de Lima. Les médecins explorateurs devront, d'après les indications fournies par Bourse, la rechercher tout le long du chemin de fer de la Oroya, dans la province de Gacachacra, à San-Bartolomeo, Agua de Verrugas, Guesta Blanca, Surco, Matucana, San Matteo, Yarcil, Oroya, Chagaye; il la trouvera également sur les hauteurs de Chançay, aux environs deHuaraz, dans la province de Chiquiang, et à Saint-Jean d'Ulaye, dans la province de Huarichi.
2. Étiolog-ie. — La yerruga atteint tous les âges, les deux sexes, et de préférence les tempéraments lymphatiques, les constitutions affaiblies par les maladies antérieures et les anémiques. Elle ne respecte aucune race, mais elle s'adresse plus particulièrement aux blancs. Quoiqu'il soit inexact de dire qu'il suffît de traverser les vallées suspectes pour prendre la verruga, il est certain que tous les étrangers qui séjournent quelque temps dans les localités à verruga sont atteints de la maladie. Bourse cite à ce sujet l'exemple des ingénieurs du chemin de fer de la Oroya qui ont tous été malades, et qui ont fourni cinq décès (1874), et aussi celui des déserteurs de l'aviso anglais le Pétrel dont trente ont succombé après huit mois de séjour dans les vallées à verruga. — La maladie ne paraît pas contagieuse, car, dans les hôpitaux de Lima, l'admission des malades atteints de verruga dans les salles communes ne donne jamais lieu à des cas de transmission directe ou indirecte. Dounon réservait cependant cette question. Pour lui, l'apparition des tumeurs cutanées sur plusieurs membres de
la même famille atteints successivement, comme il l'a constaté par lui-même, lui paraissait relever de la contagion. Les inoculations du liquide des verrugas résoudront sans doute ce problème qui est toujoursposé .
Les médecins du Pérou se partagent en deux camps au sujet de l'étiologie de la verruga. Pour les uns, il existe dans les localités où cette maladie est endémique, certaines sources dont l'eau vient se mêler aux torrents des vallées, et dont la consommation habituelle par les habitants et les étrangers donne la verruga. Ces eaux, dans l'opinion du Dr Raymundi de Lima, contiendraient une matière septique, non isolée jusqu'ici, il faut bien le dire. Cette matière s'y trouverait par suite du mélange de produits de décomposition organique, végétale ou animale, avec le liquide des sources coulant sur les flancs des sierras; ingérée, elle produirait par éliminationl'éruption caractéristique de la peau et des muqueuses. Jusqu'à ce jour, cette explication est absolument hypothétique, car l'analyse chimique n'a rien révélé qui fût suspect dans les eaux dites de verruga. Quant à l'examen microscopique, il ne nous paraît pas avoir été fait : il a cependant une grande importance ; c'est une lacune à combler. Une autre hypothèse étiologique qui a cours au Pérou, est celle qui attribue la verruga à un miasme analogue à l'infectieux palustre. Le fait de l'invasion de la maladie sous la forme fréquente d'accès de fièvre plus ou moins nombreux, donne un certain crédit à cette opinion qui est celle des ingénieurs du chemin de fer transandin, et qui a été proposée par Dounon. Mais elle ne peut s'appuyer que sur des expériences positives portant sur la composition et l'examen microscopique de l'air des vallées à verruga : or, ces recherches sont encore à faire.
Il faut, par ailleurs, renoncer avoir dans la verruga, une syphilis de la peau et des muqueuses, malgré l'analogie des tumeurs avec celles du pian. L'obscurité des causes de la verruga, le mode de genèse de la maladie dans ce qu'il a d'apparent, son caractère presque certain de non-transmissibilité, et sa guérison sans l'intervention des préparations mercurielles, éloignent absolument l'idée de la syphilis.
En résumé, nous ignorons les causes de la singulière maladie dont nous allons décrire l'évolution.