II. Symptômes. — La dysenterie peut être simple
ou compliquée. Dans l'un et l'autre cas, elle peut revêtir soit la forme aiguë, soit la forme chronique. Aiguë, elle peut être consécutive à la diarrhée, ou survenir d'emblée. Chronique elle peut, c'est le cas le plus fréquent, succéder à la dysenterie aiguë, ou bien être chronique d'emblée. C'est sur ces caractères cliniques que nous établirons les divisions de la maladie.
1° Dysenterie aiguë simple. La marche ordinaire de la dysenterie aiguë est la suivante. Il y a parfois diarrhée pré- dysentérique (dysenterie légère de Dutroulau), et dans ce cas l'on constate des selles abondantes, fréquentes, claires, muqueuses, quelquefois jaunâtres ou verdâtres. Les coliques sont inconstantes; quand elles existent, elles se font sentir un peu avant l'expulsion des garde-robes. Les malades négligent souvent cette diarrhée ou ne demandent des soins que lorsque sa persistance les effraie. Cependant elle altère bientôt l'état général; la face est pâle, à type abdominal, les forces diminuent, il y a cinq ou six selles par jour ; elles sont séreuses, séro-bilieuses, en purée verte, ou jaune, ou grise : il n'y a pas encore de ténesme. Si un traitement approprié ne vient pas à bout de cet état, on voit surgir, à une époque le plus souvent assez voisine du début, la dysenterie confirmée.
Les symptômes propres à cette dernière affection, laquelle peut se déclarer d'emblée, sont les coliques, les garde-robes spéciales, le ténesme anal. Des symptômes moins caractéristiques sont observés dans les différents appareils de l'organisme.
Les coliques sont variables dans leur intensité ; quelquefois elles sont très vives, brûlantes : leur siège le plus fréquent est l'hypogastre et le côlon ascendant,
elles occupent parfois tout le trajet du côlon. Elles sont d'autant plus vives qu'on est plus rapproché du début de la maladie confirmée : parfois elles sont nulles, ce qui peut être très grave, car elles ont souvent ce caractère dans la dysenterie compliquée de gangrène.
La selle classique de la dysenterie est constituée par du mucus épais blanc, jaune, vitreux, spumeux suivant les cas, d'odeur fade ou nulle, quelquefois fécale, mélangé d'une quantité variable de sang. Les variétés de ces selles ont produit les dénominations suivantes : frai de grenouille, graisse semi-fluide, albumine d'oeuf mal cuit, lavure de chair, crachats de pneumonie. Examinées au microscope, on y observe des dépouilles épithéliales, du mucus amorphe et en globules muqueux, des hématies, des leucocytes, des débris alimentaires végétaux et animaux, des granulations diverses, des corps amorphes et dans des cas exceptionnels des parasites de volume bien différent, anguillules, œufs et anneaux de ténia, lombrics et leurs œufs, le tricocéphale, la douve, des fungi, puis des organismes de dimensions beaucoup plus réduites, tels que le Paramecium coli (Treille), et de nombreux vibrioniens. — Le nombre des selles est très variable et peut atteindre le chiffre de 100 par vingt-quatre heures. Les selles dites de retour sont séro-bilieuses, pultacées, plus ou moins vertes, brunes, enfin fécales.
Le ténesme anal est la règle, sujette à de très rares exceptions. C'est une contraction réflexe des deux sphincters du rectum, déterminée soit par l'inflammation locale, soit sous l'influence de l'irritation qu'occasionne l'arrivée des garde-robes dans la partie terminale du tube digestif, ou leur expulsion.
Le ténesme vésical est rare ; il appartient plutôt à la dysenterie gangréneuse et se caractérise par une dou-
leur perçue sur le trajet du cordon, au méat urinaire, au périnée, dans les deux testicules.
Les principaux symptômes moins spéciaux des divers appareils sont les suivants. — Le faciès exprime la souffrance, les forces sont diminuées; dans le lit, le malade garde quelquefois, dansles cas graves, le décubitus dorsal. Au moment du paroxysme des douleurs, il se pelotonne et gémit jusqu'à la cessation de la colique. La dysenterie n'est pas en général accompagnée de fièvre : on observe celle-ci dans des cas exceptionnels. Dans d'autres, et après certaines selles très douloureuses ou abondantes, le pouls devient rare, petit, et le malade reste pendant quelque temps dans un état semi-syncopal. Dans la dysenterie avec gangrène, la température s'abaisse surtout le matin, mais peut être fébrile le soir. — On observe divers symptômes, d'ailleurs inconstants, du côté de l'appareil digestif. L'appétit est diminué ou conservé, la soif en général vive ; la langue peut être enduite d'une couche plus ou moins épaisse d'épithélium altéré, saburral; il y a rarement des vomissements, mais assez fréquemment de l'épigastralgie. Lapalpation de la région hépatique permet de reconnaître presque toujours soit de l'hépatalgie, soit une légère augmentation de volume de l'organe hépatique. En règle, la dysenterie éveille plus ou moins la sensibilité du foie, paralyse au début sa fonction sécrétoire, mais détermine souvent, au bout de quelques jours de maladie, soit la congestion de l'organe, soit son inflammation. — La rate ne subit aucune influence, au point de vue clinique du moins, s'il n'y a pas paludisme antérieur ou concomitant. Eu Gochinchine,lacoïncidencedesmanifestalionspalustres et de la dysenterie n'est pas rare.
2° Dysenterie aiguë avec complications. — La dysen-
terie se complique parfois de fièvre et alors les lésions locales, ordinairement bornées à la congestion et à l'hémorrhagie de l'intestin côlon et du rectum, sont de nature phlegmasique. Dans les cas dont nous parlons, la langue est rouge et sèche, la soif vive, les selles moins nombreuses en général, l'abdomen très douloureux dans toute son étendue, le pouls fébrile, la température variant de 38 à 40 degrés. Cette complication peut entraîner la gangrène, le décollement et ^'expulsion d'une étendue variable de la muqueuse du rectum ou du côlon, et l'on a alors affaire à la dysenterie gangréneuse, accident des plus graves qu'annoncent souvent le ténesme vésical et le collapsus thermique. — La dysenterie dite bilieuse est caractérisée, soit par un étatsaburral etbilieuxsans gravité, soit par de lafièvre, de l'hépatalgie, de l'hépatomégalie, des vomissements bilieux et des selles de même nature auxquelles succède l'évacuation spécifique de la dysenterie. Cette forme est souvent particulièrement tenace, dit Cornuel. — Les symptômes de l'état typhoïde, adynamie, ataxie, lâches rosées, sont rares au début de la dysenterie ; cependant nos collègues de l'armée les ont observés quelquefois d'emblée chez les soldats fatigués par les marches, les privations, les excès ; cette forme est particulièrement grave dans ces conditions. (A. Laveran.) — La dysenterie hémorrhagique se définit par ellemême : elle s'observe sous toutes les latitudes ; elle tue parfois en quelques heures et réclame les soins les plusurgents. Le sang estfréquemmentrejeté en grande abondance ; la prostration, le refroidissement, la syncope rendent le danger imminent. — La complication algide ou choléroïde s'établit rarement d'emblée ; on la voit plutôt apparaître inopinément dans le cours d'une dysenterie simple. C'est un faux choléra. Les
selles sont séreuses, leur nombre est augmenté, la température s'abaisse. Cette forme s'observe assez souvent en Cochinchine. — La complication palustre est fréquente dans les pays chauds ; mais c'est là une coïncidence qui s'explique par l'action simultanée de deux causes d'ordres différents. S'il en était autrement, ne verrait-on pas le même fait dans les localités indigènes palustres à un haut degré? — Il n'en est pas de même de l'hépatite, laquelle peut, et c'est le cas le plus fréquent, être une conséquence de la dysenterie, ou bien la précéder ou la produire, ce qui est le cas le plus rare, ou encore débuter en même temps qu'elle. Dutroulau, pour les Antilles, considérait l'hépatite comme faisant le plus souvent partie intégrante de la dysenterie ; il rangeait, il est vrai, dans le groupe des inflammations du foie, tous les points de côté hépatiques constatés dans la dysenterie. Bourgarel, en Cochinchine, est d'un avis analogue. « L'hyperémie du foie complique très fréquemment la dysenterie en Cochinchine, plus souvent même, selon moi, qu'on ne le croit généralement; j'étais arrivé, à la fin de mon séjour, à admettre que le foie était hyperémié dans l'immense majorité des cas de dysenterie grave et de dysenterie insidieuse ; souvent, sans doute, cette complication est sans gravité et disparaît au bout de quelques jours ; mais il n'est pas rare de la voir persister plus longtemps; alors le point de côté hépatique est très nettement accusé par le malade, la douleur s'irradie dans l'épaule droite, la respiration est anxieuse ; le pouls est développé, tendu, fréquent ; enfin la mensuration et la percussion font reconnaître que le foie présente un volume anormal (1). » Voici des renseigne-
(lj Bourgarel, thèse citée.
ments encore plus précieux empruntés à la thèse de Foiret et relatifs au pays d'Annam.
Nous reviendrons, à propos de l'hépatite tropicale, sur les réactions réciproques de cause à effet avec la dysenterie. — La dysenterie avec péritonite, la seconde maladie découlant de la première, n'est pas rare : la péritonite constitue alors l'une des terminaisons de la dysenterie par la mort et se révèle par ses signes ordinaires.— Les complications paralytiques, paraplégies, paralysies viscérales, paralysies musculaires localisées, paraissent rares dans les pays torrides. — Je ne puis admettre le rhumatisme parmi les complications de la dysenterie, malgré l'autorité de Stoll et de Delioux de Savignac ; il n'y a là autre chose que la coïncidence de deux affections évoluant simultanément sans modifier, par une influence réciproque, les symptômes qui leur appartiennent en propre.
3» Dysenterie chronique. — Qu'elle soit consécutive à l'aiguë ou chronique d'emblée, les mêmes caractères lui sont applicables. Son début est le plus souvent impossible à préciser, le passage de l'état aigu à l'état chronique se faisant habituellement par des rechutes, des récidives, des demi-guérisons. La nature des selles ne fournit rien qui soit réellement caractéristique, car les évacuations varient d'aspect suivant le degré de l'atteinte portée aux tuniques intestinales, suivant les influences du froid, de l'humidité, des aliments et des boissons ingérées, du traitement suivi. L'état général est un meilleur critérium du passage à l'état chronique. Si le malade voit son embonpoint disparaître progrès-
Hépatites avec dysenterie antécédente
simultanée, consécutive
NlELI.Y.
sivement, s'il perd de son poids, s'il se refroidit facilement, si la langue se dépouille de son épithélium et devient lisse, si la peau est terreuse et sèche, si les muqueuses pâlissent, et si enfin le caractère s'attriste, l'état chronique est constitué.
Les coliques sont moins intenses que dans l'état aigu, sauf au moment des rechutes ou des débâcles. Les selles sont moins nombreuses, assez bien réglées. Peu après la cessation de l'état aigu, elles sont spumeuses, muqueuses, muco-bilieuses, sanglantes ou sanguinolentes, purulentes, suivant les cas. Leur consistance les fait distinguer en selles claires, en purée, en bouillie, etc. Au point de vue de la couleur, c'est-àdire de leur nature, elles sont vertes, jaune-clair, café au lait, grises, ardoisées, rougeâtres, brunes, incolores , etc. — Le ténesme est en général nul. — L'habitude extérieure est caractéristique dans la majorité des cas. La démarche est molle, nonchalante, le visage est pâle, jaunâtre, plombé, ridé, amaigri. La peau est sèche, ansérine, granuleuse, terreuse, subictérique, quelquefois cyanique dans des régions plus ou moins étendues. L'amaigrissement, souvent très rapide, conduit le malade au marasme, à la cachexie sèche bien différente de la cachexie palustre ; toutefois, le soir, on constate, assez souvent, après la marche du jour, un peu d'oedème des malléoles. Le ventre est évidé, en bateau, les intestins étant vides, atrophiés et aplatis; il y a parfois de l'ascite, ce qui indique l'engorgement vasculaire du foie, de la rate ou des ganglions mésentériques. — La circulation a beaucoup perdu de son énergie, la chaleur organique s'abaisse surtout le matin, le malade sensible au froid se pelotonne sous ses couvertures, le pouls est petit, le plus souvent fréquent. — La respiration est moins
énergique, l'hématose se fait mal, le terrain est préparé pour l'éclosion de la tuberculose pulmonaire, laquelle n'est pas rare. La langue est rarement intacte ; elle est souvent d'un rouge ou d'un rose luisant uniforme; quelquefois la chute de l'épithélium la rend comme sanglante. On constate des vésicules aphtheuses, des exulcérations, du muguet, facile d'ailleurs à faire disparaître. L'appétit se soutient d'abord, puis se perd ; les vomissements, habituellement tardifs, surviennent quand le ramollissement de la muqueuse gastrique et l'arrêt des fonctions de ses glandes sont venus compliquer les signes propres à la dysenterie. La soif est moins vive que dans l'état aigu. L'anus devient infundibuliforme par suite de la fonte de la graisse des cavités ischio-rectales. Le foie n'est pas atteint d'inflammation aiguë, comme il peut l'être dans le cours de l'état aigu de la dysenterie, mais il est parfois atteint d'inflammation subaiguë à marche lente avec terminaison par suppuration, souvent il est simplement congestionné ; on constate rarement son atrophie ou sa transformation cirrhotique avec abcès. La rate n'a rien de caractéristique : son atrophie, que l'on a constatée quelquefois, coïncidait avec l'amaigrissement et la dénutrition de tout l'organisme. — On observe communément des douleurs névralgiques, à siège variable. Les paralysies des viscères et des membres sont rares ; c'est la paraplégie qui a été le plus souvent observée.
III. I,ési<ms catiaTcriques. — 1° Dysenterie aiguë. Si la mort a été rapide, il n'y a pas d'amaigrissement. Si la maladie a duré quelque temps, les yeux sont excavés, la peau seche; on constate quelquefois des escarres de position. — La muqueuse de l'estomac peut présenter des replis nombreux et épais d'une couleur
rouge diffuse avec pointillé ecchymotique. La muqueuse de l'intestin grêle peut être également injectée, ecchymotique, ardoisée. Les deux muqueuses sont parfois ramollies ou dépouillées de leur épithélium par places. Mais c'est dans le gros intestin que se rencontrent les lésions caractéristiques. Elles se présentent sous plusieurs formes exclusives ou combinées entre elles suivant les cas. 1° La muqueuse (celle du rectum surtout) est rouge, ramollie. Si on la râcle avec le dos d'un scalpel, on reconnaît au microscope la présence, dans la raclure, des cellules épithéliales. La membrane cellulo-vasculeuse est injectée. Une tranche verticale des tuniques intestinales convenablement montée et examinée au microscope permet de constater la chute de l'épithélium, la béance des culs-de-sac des glandes en tube par disparition de leur goulot, la chute des cellules épithéliales des mêmes glandes, l'injection de la membrane cellulo-vasculeuse. Ces altérations caractérisent la Dysenterie hypérémique et desquamative. 2° La muqueuse et la cellulo-vasculeuse sont injectées à un plus haut degré, ramollies ou quelquefois plus consistantes, en somme, épaissies par un exsudât qui provient, suivant les théories, d'un blastème, de l'hyperplasie du tissu conjonctif, du sang par diapédèse. La cellulo-vasculeuse contient dans son épaisseur une grande quantité déjeunes cellules. C'est là la Dysenterie exsudative qui se combine souvent à la précédente. La desquamation épithéliale de la première forme et les exsudats de la seconde peuvent constituer anatomiquement toute la maladie, ou bien préparer le terrain pour l'ulcération, la suppuration et la gangrène. Passons donc maintenant à J'étude de ces formes plus graves. — - 3° Dysenterie idctreuse aiguë. Les ulcérations sont
de plusieurs ordres ; les unes arrondies, nettes, taillées à pic, très profondes, en forme de petits puits ; elles sont la conséquence de la destruction des follicules clos, gonflés d'abord par l'exsudat, puis déchirés. Ce sont des ulcérations pouvant s'étendre jusqu'à la séreuse et grandissant peu à peu, par destruction moléculaire, de proche en proche. D'autres ulcérations tiennent à la chute de l'épithélium ; elles sont mieux appelées exulcérations. D'autres enfin remplacent les glandes en tube élargies par le fond, béantes sur la muqueuse et dépourvues d'épithélium. 4° Dysenterie suppvrée. La suppuration succède à une exsudation interstitielle abondante, les leucocytes exsudés se collectionnent dans les interstices de la membrane cellulovasculeuse et forment des abcès plus ou moins étendus. 3° Dysenterie gangreneuse. La nécrose de la muqueuse se produit quand l'exsudat a comprimé et étouffé les éléments vasculaires dans une étendue plus ou moins grande de la cellulo-vasculeuse. La muqueuse privée de circulation s'exfolie parfois dans une longueur de 0m,30 à 0m,40. 6° Dysenterie kémorrhagique. Ici c'est l'exhalation sanguine qui domine, les vaisseaux hypérémiés dans la poussée dysentérique laissant le sang s'épancher d'autant plus facilement dans la cavité du gros intestin, que la barrière épithéliale n'existe généralement plus.
2° Dysenterie chronique. — L'habitude extérieure du cadavre est le plus souvent caractéristique. On constate de la maigreur, des escarres, du piqueté hémorrhagique des membres parfois, de l'ascite; le ventre est en bateau, l'anus infundibuliforme. — L'épithélium buccal n'existe plus; il y a des ulcérations sur la face interne des joues, sur les piliers du voile du palais, dans l'œsophage ; la muqueuse de l'estomac
est ramollie. La surface de l'intestin grêle peut être intacte ou présenter des arborisations linéaires ou en surface, des ulcérations inconstantes ; le calibre de cette partie du tube digestif est en général diminué, ce qui tient à la cessation de sa fonction digestive. La muqueuse peut être ramollie dans des régions variables. — Les lésions du gros intestin sont caractéristiques et constituent un certain nombre d'espèces de dysenterie chronique. 1° Dysenterie ulcéreuse chronique. On constate : a des cicatrices d'anciennes ulcérations : ce sont des plaques réticulées, foncées en couleur, comme pigmentées ; b des ulcérations d'autant plus abondantes qu'on observe plus près du rectum : elles sont placées sur un fond de muqueuse, de musculeuse ou même de séreuse, plus ou moins rouge, rosé, ou incolore ; quelquefois superficielles, elles tiennent à une poussée aiguë intercurrente ; profondes et anciennes, elles sont plutôt fongueuses, bourgeonnantes, à bords durs/ Elles sont de forme très variable. 2° Dysenterie squirrheuse ou scléreuse. L'épaississement dur des tuniques a été comparé pour les premières fois, par Cornuel, au squirrbe. Si on incise les parois de l'intestin, on remarque qu'elles sont dures, résistantes ; elles crient sous le scalpel ; leur coupe est blanchâtre. C'est la prolifération du tissu conjonctif qui a déterminé la formation de ce tissu. 3° Dysenterie mamelonnée, verruqueuse. Ce sont des variétés de lésions qui tiennent à la présence d'inégalités sur la surface du gros intestin ; on constate des mamelons vasculaires, des bourgeons parfois gros comme des fraises ; ces végétations contiennent dans certains cas de petits îlots noirs, petites escarres qui, après leur chute, laissent des ulcérations. La dysenterie mamelonnée ou verruqueuse est produite par la végétation
vasculaire et conjonctive des ulcérations. 4° Dysenterie kystique. Elle été dénommée ainsi par Gornil, mais elle a été indiquée depuis de longues années dans les nécropsies de nos hôpitaux coloniaux. Elle est constituée par la présence de petits corps kystiques contenant des leucocytes ou des amas muco-leucocytiques. Gornilliac signale dans une autopsie pratiquée à la Martinique, la présence intrakystique d'un petit corps translucide d'aspect cristallinien. Gornil a démontré que le siège de ces kystes était la cavité des follicules clos. 5° Dysenterie atrophique. Elle est caractérisée par l'amincissement de toutes les tuniques ; on constate fréquemment des traces de cicatrices d'ulcérations En dehors des lésions propres au gros intestin, la dysenterie chronique peut être accompagnée d'altérations diverses siégeant dans les organes voisins. Le foie peut être congestionné, suppuré, cirrhotique: il est parfois simplement décoloré et anémique ; on a constaté le ramollissement, la suppuration des ganglions mésentériques, l'inflammation du mésentère. La rate n'offre rien de particulier, à moins de complication palustre. La vessie est, le plus souvent, petite et vide, l'urine rouge et trouble ; on a trouvé les parois vésicales épaissies. Les reins, presque constamment normaux, peuvent être secs, rouges, atteints des lésions propres à la néphrite aiguë ou chronique.
VI. Causes. — L'action d'un miasme spécial, seul facteur étiologique de la dysenterie exotique, perd chaque jour du terrain, malgré les puissantes autorités qui l'ont jadis défendue. Si l'on se bornait à faire l'historique de ce miasme dont il nous semble qu'on a beaucoup abusé, on constaterait d'abord qu'il a subi des vicissitudes singulières au point de vue de sa na
ture. Sous l'influence des idées qui ont prévalu pendant la période de l'histoire médicale de l'Algérie que l'on a désignée sous le nom de période palustre, la pathologie coloniale a d'abord voulu confondre dans une même étiologie, les affections dues à la malaria, et la dysenterie. Plus tard, en présence des faits qui s'opposaient à la généralisation de cette doctrine dans nos possessions coloniales, on a créé un miasme dysentérique spécial, dérivé de la putréfaction animale surtout, et on a même fait de l'ipéca, dont on constatait les merveilleux effets, un médicament antimiasmatique dans l'a dysenterie.
Que de différences à établir cependant entre les maladies infectieuses vraies des climats chauds et torrides, fièvre jaune, choléra, peste, et la dysenterie. Nier l'action d'un miasme infectieux dans ces maladies nous paraît impossible ; cette influence se démontre par la topographie médicale ; par le mode d'évolution symptomatique de la fièvre jaune, du choléra et de la peste. La dysenterie, de son côté, n'estelle pas ubiquitaire, et ne se joue-t-elle pas des influences telluriques ou orographiques ? Dutroulau, s'efforçant de résoudre la question si intéressante de la géographie médicale de la dysenterie, était arrivé à cette conclusion, que le miasme dysentérique avait son maximum d'action, pour les pays torrides, dans les localités montagneuses, accidentées, plus ou moins inclinées et élevées, et parcourues par des eaux vives (Saint-Pierre, Martinique, La Basse-Terre, la Réunion). Mais nous est-il possible aujourd'hui d'appliquer ces données climatiques à la Guyane intérieure, à l'Inde, à la Gochinchine ?
L'évolution des maladies infectieuses vraies n'estelle pas en outre bien différente de celle de la dysen-
terie? Celles-là sont des maladies générales, dans lesquelles le liquide sanguin subit au début l'effet d'une intoxication certaine, quelque mal définie qu'elle soit. La dysenterie, au contraire, évolue comme une maladie locale, elle ne s'établit pas dans l'organisme, consécutivement à une atteinte générale portant sur le sang ou le système nerveux; ce que l'on observe, c'est la souffrance d'un seul appareil, que dis- je, d'une région limitée de cet appareil. Si la santé générale vient à péricliter, c'est à la longue, et lorsque la cessation de l'élaboration digestive et l'autopbagie ont entraîné la dénutrition des tissus.
J'ai fait, depuis plusieurs années, une minutieuse enquête des opinions de mes collègues sur ce sujet J'ai consulté avec soin leurs rapports médicaux, leurs thèses, leur publications diverses sur l'étiologie delà maladie qui nous occupe, et j'ai dû conclure que la dysenterie exotique, parfois infectieuse comme celle de nos climats, trouve le plus souvent les motifs de sa genèse dans des influences étrangères à une action miasmatique.
Gaz; ferment ou bactérie, l'infectieux dysentérique peut être engendré sous toutes les latitudes et n'a rien d'hypothétique. Il prend naissance dans la cale malpropre d'un navire secoué par la mer ou désarrimé en cours de campagne, dans l'entrepont étroit d'un négrier chargé d'esclaves ou d'immigrants malpropres, dans une caserne encombrée, dans un camp mal tenu, dans une prison, dans un bagne, dans un amphithéâtre de dissection. Sans doute nous ne savons pas encore isoler cet infectieux, mais ne sommes-nous pas déjà plus près de la vérité et surtout de la prophylaxie, qu'alors que nous affirmions, sur la foi de nos devanciers, qu'il suffisait de remuer la terre dans
les pays torrides pour dégager un miasme de putréfaction animale et engendrer la dysenterie.
A cette cause infectieuse qui appartient à tous les cli mats, se joignent les influences des vicissitudes atmosphériques et du refroidissement sous toutes ses formes froid nocturne, pluie, humidité, bain intempestif, courant d'air sur le corps en sueur, boissons glacées et celles bien autrement puissantes qui agissent directement sur la muqueuse digestive, écarts de régime très fréquents dans les pays torrides, boissons trop abondantes, eaux de mauvaise qualité, abus des condiments âcres, alcoolisme sous toutes ses formes. La nature varie donc ses causes, mais toutes concourent au même effet pathologique. La gravité si manifeste et la ténacité si désastreuse de la dysenterie prise dans les pays tropicaux tiennent non aux effets pernicieux d'un infectieux spécial, mais à la difficulté que rencontre la constitution de l'Européen à lutter contre les atteintes auxquelles elle est exposée sous ces latitudes, surtout quand il s'agit du tube digestif, lequel est plus particulièrement à ménager, parce qu'il manque d'énergie physiologique toutes les fois que la température est élevée. C'est ainsi, qu'à notre avis, la dysenterie relève partout d'une cause définie et non de l'hypothèse.
« La dysenterie devient plus fréquente au Gabon, à la suite de service ou d'expédition nocturne en rivière. (G. du Bellay).
« La dysenterie règne au Sénégal au moment où les variations de la température sont le plus prononcées. (Béai.) »
« Après la saison des pluies, de mai à novembre, l'état sanitaire du poste de llach-Tra (Cochinchine) devint mauvais. Les diarrhées opiniâtres se montré-
rent sous l'influence de l'humidité des nuits, et surtout de l'abus des fruits aqueux et acidulés. Avec la diarrhée se montrèrent aussi des cas de dysenterie. » (Col.)
« Les causes de la dysenterie à Dagana (Sénégal) sont le refroidissement nocturne, l'abus des boissons aqueuses, les écarts de régime. » (Borius.)
« La dysenterie s'observe toute l'année à Zanzibar, mais elle est plus fréquente pendant la saison chaude, sous l'influence des écarts de température que l'on observe entre le jour et la nuit ». (Semanne.)
« L'endémicité de la dysenterie, dont on a voulu faire une propriété du sol qui exercerait sur l'économie une sorte d'influence occulte est avant tout et surtout
un effet direct de l'hydrologie des localités La
Guadeloupe peut fournir son contingent d'observations à l'appui de l'influence immédiate des eaux. » (Pellarin.)
«La dysenterie, au Sénégal, paraît provenir de l'absorption par le poumon de miasmes infectieux provenant de la putréfaction animale, de l'ingestion d'eau saumâtre grossièrement filtrée contenant des détritus animaux et végétaux, des refroidissements, delà suppression brusque de la sueur. » (J. Mahé.)
Ces opinions, qui sont basées sur l'observation pure dégagée de toute idée préconçue, me paraissent contenir toute l'étiologie de la dysenterie des pays chauds aussi bien que celle de la même maladie observée dans nos climats.
La transmissibilité de la dysenterie n'est pas douteuse dans certaines conditions d'habitat et d'encombrement. Huguet (1) observant à bord de la Dryade
(1) M. Huguet, Relation médicale d'une campagne da?is les mers de Chine, Coc/iinchine et Japon. Thèse, Paris, 1865.
conclut de la manière suivante : « J'ai la conviction qu'à cette époque la maladie, devenue tout à fait épidémique, avait revêtu un caractère essentiellement contagieux, et que c'est par les émanations des matières alvines que s'exerçait la contagion. Je base mon opinion sur ce que les rechutes avaient lieu, en général, sur les hommes voisins les uns des autres ; qu'il a suffi, plus d'une fois à des malades, traités pour une autre affection, de se servir, malgré ma défense, des chaises percées destinées aux dysentériques, pour être atteints eux mêmes ; que cinq infirmiers ont été pris successivement ; sur ce que enfin, alors que l'équipage et les malades du bord habitant la batterie basse, jouissaient d'une immunité complète, les passagers valides qui couchaient dans la batterie haute, entre les deux salles dont les séparaient de simples cloisons en toile, me fournirent chaque jour de nombreux entrants. »
Beauchef a observé des faits analogues sur le Loiret. Ce navire ayant été appelé à rapatrier 28 dysentériques de la corvette V Aigle, naufragée dans la rivière de Como (Gabon), l'équipage du Loiret ne tardapas à être infecté et la marche de la maladie à bord donna des indices certains de la propagation par contagion (1).