CHAPITRE VIIL
MALADIE DES TUICUINES.
n peut se demander dans quelle section de la pathologie spéciale il faut nn 1 maladie des tricliines : s'il faut en parler à l'occasion des maladies des
organes gastro-intestinaux, parce que ces organes sont le premier siège do l'affe^tion, ou bien à Toccasion des maladies des organes du mouvement, parce que les trichines pénètrent dans les muscles après avoir quitté le canal intestinal, ou bien enftn à roccasion des maladies infectieuses. Peut-être Tépoque n*est-elle plus éloignée où Ton comptera, sans hésiter, la maladie des trichines parmi les infections. Mais de nos jours Topinion d'après laquelle les maladies infectieuses seraient provoquées par la pénétration d'organismes inférieurs dans le corps humain, par ce que 1 on appelle un cmitagium vtrum, est encore à l'état d'hypothèse et ne se fonde sur aucune observation directe, et ce serait anticiper sur l'avenir que de rattacher la maladie des trichines au typhus, aux exanthèmes aigus et aux autres maladies infectieuses.
S l«r. — Patbogénio et étiologie.
Il y a déjà plus de vingt ans qu'aux autopsies on rencontrait de temps à autre dans les muscles des corpuscules innombrables, formant de petits points blancs que l'on a reconnus au microscope pour de petits kystes contenant dans leur intérieur un ver fin, filiforme, roulé en spirale. Sur ce ver, la trichina spiraliSj on ne pouvait pas découMÎr d'organes sexuels, et l'on ignorait absolument d'où il tirait son origine, de quelle manière il était arrivé dans les muscles et s'il était susceptible d'un développement ultérieur. Au chapitre précédent nous avons déjà mentionné que la supposition d'après laquelle la trichine musculaire ne représenterait que Tétat de jeunesse, de développement rudimentaire du tricho^ cephalus dispar^ a été bientôt reconnue erronée. Des expériences faites par différents observateurs, surtout par Leukart sur des animaux que l'on nourrissait avec de la viande contenant des trichines, ont démontré que les trichines mti^culaires deviennent bientôt libres dans l'estomac et dans l'intestin de ces animaux, qu'en peu de temps elles y atteignent la longueur de 5 à iï millimètres ei 8*y transforment en trichines intestinales mâles et femelles, à sexe parfaitement développé. Danç le corps des femelles, qui sont beaucoup plus nombreuses el des deux tiers plus grandes que les mâles, il se forme des œufs en quantité innombrable, et dans ceux-ci des jeunes qui plus tard, après une semaine environ, s'échappent vivants du corps de la mère et se meuvent librement dans les mucosités intestinales. Les jeunes trichines intestinales perforent bientôt la paroi de l'intestin, pénètrent dans la cavité de l'abdomen, de là dans le diaphragme et les muscles de l'abdomen, et, en suivant les vaisseaux du tissu conjonctif intcrmusculaire, dans les autres muscles du corps. Le nombre des trichines qui émigrent de la sorte est énorme; on les trouve surtout accumulées à l'extrémité de la portion charnue des muscles, à l'endroit où commencent les tendons, sans doute parce que là elles rencontrent plus*de difficultés pour s'avancer. Les trichines libres, en voie de migration, qui peu à peu atteignent une longueur d*à peu près un tiers de ligne, ne sont pas visibles à l'œil nu. A l'endroit où elles se fixent définitivement l'irritation qu'elles exercent sur les parties circonvosines détermine une végétation du sarcolemme et donne ainsi lieu à la formation d'une caifsttle ayant la configuration d'un œuf ou plutôt d'un citron. Cette capsule aug-
mente de densité, il 8*y dépose des sels calcaires, et ce sont les trichittes musculaires enfermées dans une capsule incrustée de ces sels que l'on parvient i distinguer à l'œil nu. La formation d'une capsule ne peut s'achever en moins de deux mois.
L'étiologie de la maladie des trichines chez les animaux est enveloppée d'obscurité jusqu'à présent. Il serait non-^ulement très-intéressant, mais encore trèsutile au point de vue pratique, de savoir de quelle manière les porcs acquièrent ces parasites. D'après les observations faites jusqu'à ce jour il semblerait qœ certaines races de ces animaux sont plus que d'autres prédisposées à contrader la maladie des trichines, et que ceux d'entre eux que l'on engraisse à Tétable y sont plus assujettis que ceux que l'on mène à la glandée.
Chez Yhomtne la maladie des trichines résulte, d'après toutes les observations faites jusqu'à présent, exclusivement de l'usage de la viande de porc chargée de ces animalcules. La viande qui offre le plus de danger, c'est la viande crue; c'est pourquoi aussi la maladie se rencontre proportionnellement plus souvent cbei les bouchers, les cuisinières et chez d'autres individus qui ont la mauvaise habitude do manger ou de goûter de la viande crue. Après la viande crue, celle qui offre le plus de danger c'est la viande des jambons et des saucissons faiblement salés ou incomplètement fumés; car dans la viande ainsi préparée il n'y a de tnis que les animacules qui ont vécu à la surface. Plus les saucissons et les jambons séjournent longtemps dans la saumure ou la fumée, plus le danger diminue. Le fumage dit accéléré {Sthnelraucherung)^ qui consiste à arroser le jambon d'adde pyroligneux ou à le badigeonner de créosote pour ne l'exposer ensuite que trèspeu de temps à la fumée ou môme pour se dispenser de le fumer, ne tue que très- . peu de trichines. Enfin tandis qu'une viande qui contenait des trichines, lorsqu'elle a été bien rôtie ou longtemps exposée à la température de l'eau bouillante, ne contient plus de trichines vivantes, une cuisson peu prolongée ne suffit pas pour mettre à l'abri du danger. Même l'usage des boudins de foie ou des boudins ordinaires, s'ils n'ont pas été longtemps cuits, peut communiquer la maladie des trichines. Si jusqu'à présent on n'a pu constater dans l'Allemagne méridionale que très-peu de cas de trichines capsulées et pas un seul cas d^empoisonnement aigu par ces parasites, cela tient uniquement à ce que chez nous on éprouve de l'aversion contre toute viande crue, même salée ou fumée. La supposition a da reste été émise par beaucoup d'auteurs, que le botulisme, cet empoisonnement par les boudins, que Ton a surtout fréquemment observé dans le Wurtembaip, pourrait bien n'être autre chose qu'un empoisonnement par la viande chargée de trichines.
Comme les individus qui avalent des trichines vivantes ne tombent pas Iod$ malades au même degré, et comme le degré de la maladie est loin de correspondre toujours au nombre des trichines introduites dans l'estomac, il y a liei d'admettre une prédisposition plus ou moins grande à contracter cette maladie. Toutefois, les conditions d'où dépend le degré de cette prédisposition sont inconnues juscju'à présent. Tout ce que l'on peut affirmer, c'est qu'une diarrtié? violente survenant après l'usage d'une viande chargée de trichines peut rtvit pour effet de chasser du corps une quantité plus ou moins grande de trifbinej
intestinales ou bien les jeunes produits de ces animaux, et qu'ainsi cette diarrhée doit être conàdérée comme une circonstance favorable.
g 2. — Anatomie pathologique.
L'autopsie A^animaux ayant succombé spontanément quelque temps après aToir été nourris avec la chair musculaire chargée de trichines, a montré, dans la plupart des cas, dans Tintcstin grêle une forte injection, de nombreuses ecchymoses et une couche épaisse d*exsudat croupal; quelquefois ^ussi on a rencontré des signes de péritonite et une agglutination des intestins par des exsudats. Dans l'intestin on a trouvé, en parties déposées au milieu de la masse exsudée, en partie mêlées aux mucosités, d'innombrables trichines intestinales longues de 2 à 3 millimètres, par conséquent quatre à cinq fois plus grandes que les trichines musculaires capsulées et ingérées avec les aliments et se distinguant encore de ces dernières par un développement sexuel complet (voyez plus haut). Outre ces trichines mères on a pu constater et dans l'intestin et dans les muscles voisins, principalement dans les muscles de l'abdomen, dans le diaphragme et dans les muscles intercostaux, la présence de jeunes trichines, c'est-à-dire de petits vers infiniment ténus, semblables à de fines aiguilles et visibles seulement à un plus fort grossissement.
A Tautopsie d'hommes morts d'empoisonnement aigu par les trichines on n'a généralement trouvé ni ecchymoses, ni exsudât sur la muqueuse de l'intestin ^èle ou sur le péritoine. Les modifications du canal intestinal consistaient en inc hypérémie peu intense. De même l'examen des autres organes contenus lans l'abdomen et la poitrine, n'a fourni que des résultats négatifs ou du moins luciin résultat constant ou caractéristique. Seule, la constatation directe des richines dans l'intestin et des trichines libres non encore capsulées dans les nuscles confirmait le diagnostic, ou, si ce dernier n'avait pas été posé, rendait ;omptc des phénomènes obscurs de la maladie. Lorsque cette dernière avait laré un peu plus longtemps avant d'entraîner la mort, les trichines musculaires étaient plus grandes et se rencontraient ordinairement en nombre immense, lon-seulement dans le voisinage de l'intestin, mais encore dans les muscles )lus éloignés. Les muscles peuplés de trichines libres étaient œdémateux, et à l'examen microscopique on trouvait leur fibres devenues troubles en bien des endroits et offrant un aspect granuleux; ces fibres étaient également dépourvues ie stries transversales. Un grossissement modéré suffisait pour reconnaître les trichines devenues plus fortes mais encore libres.
Enfin il existe des cas dans lesquels l'autopsie ou une opération ayant eu pour effet de mettre à nu un muscle parsemé de trichines capsulées (Langenbeck, Sendler), a jeté du jour sur une maladie supportée bien des années auparavant et insaisissable alors au diagnostic.
8 3. — Symptômes et marche.
Les symptômes et la marche de la maladie des trichines chez les animaux ne
montrent aucune particularité qui permette de reconnaître ou seulement dé présumer l'existence de cette maladie pendant la vie. Les autopâes.de porcs soapçonnés atteints de trichines n'ont fourni que des résultats négatifs dans tous les cas connus jusqu'à présent.
Il en est tout autrement des symptômes et de la marche de la maladie des trichines chez Yhomme. Ici les phénomènes sont caractéristiques à un si haut point, que la maladie peut être diagnostiquée avec une certitude presque complète, même sans la constatation directe des trichines sur de petites portions de chair musculaire que l'on peut se procurer à l'sûde du harpon de Middeldorpf. — Immédiatement après avoir mangé de la viande contenant des tiîchines, les individus se trouvent parfaitement à leur aise. Seulement après plusieurs jours, probablement quand les trichines sont devenues libres, au moment de leur copulation, ou même seulement quand la jeune couvée est née et commence à se flrayer up chemin dans la paroi intestinale (1), la maladie débute soit par ub violent frisson initial, soit par de petits frissons répétés. En même temps se présentent les phénomènes d'une irritation catarrhale de la muqueuse de l'estomac : mauvais goût, manque d'appétit, soif augmentée, nausées et envie de vomir allant quelquefois jusqu'au vomissement. La langue est chargée et montre une tendance à devenir sèche. Ordinsdrement il y a de la constipation et dans quelques cas seulement cette constipation est remplacée par de la diarrhée. Ea même temps les malades sont très-épuisés et ont un sentiment de malaise général et d'abattement douloureux dans les membres. La température du corps est plus élevée, le pouls accéléré, le scnsorium ordinairement libre au début de la maladie. Après quelques jours survient de l'anxiété précordialc, une oppresaoD qui s'exaspère en paroxysmes isolés jusqu'à un état voisin de la suffocation e( qui provient évidemment du trouble jeté par l'émigration des trichines dans les fonctions du diaphragme et des muscles intercostaux. Il faut ajouter à ceh on œdème très-caractéristique de la face, accompagné d'une sensation de tension sans rougeur, chaleur et douleur considérables. La température du corps, la fréquence du pouls, la soif, le malaise général augmentent, la peau se couvre d'une sueur abondante et dans les cas graves le sensorium se trouble. Aux symptdnies que nous venons de nommer s'ajoute, du troisième au cinquième jour, un œdème des extrémités inférieures, accompagné d'un endolorissement remarquable des muscles. En examinant ces derniers plus attentivement on les trouve dans an étal de contraction modérée, mais évidemment gonflés et ayant, comme dans la rigidilê cadavérique, la dureté et la résistance du caoutchouc. Cet état des muscles qui est presque pathognomonique dépend, de même que l'enrouement ou Taphooiet qui s'observe simultanément dans beaucoup de cas, de l'œdème, des fibres uns* culaires irritées par la migration des trichines. — Dans les cas à terminaisM funeste la violence de la fièvre et l'épuisement rapide des forces peuvent entraîner la mort dès la fin du premier septénaire. Une issue pareille doit ébv attendue lorsque le pouls éprouve une accélération extrême tout en devenant a
(1) Malheureusement, dans les obscn'ations qui m*ont été communiquées, les renseifrnrani! précis manquent sur la durée de cette période û*incubaU<m. (iVo/e de f auteur. \
la fois petit et irrégulier, lorsque le collapsus et rafTaissemeiit vont jusqu'à produire des accès de syncope, et surtout lorsque des râles humides dans la poitrine annoncent le commencement d'un œdème pulmonaire. — Même dans les cas, rien moins que rares, où la maladie suit une marche heureuse, Toppression, Foedème de la peau, le gonflement des muscles, ne disparaissent que très-lentement, en même temps que la température du cot*ps baisse, que la fréquence du pouls et la soif se perdent et que Tappetit renaît. Sur la peau, qui longtemps encore montre de la tendance à une production de sueur exagérée, il se forme souvent de nombreuses pustules qui se transforment en petits ulcères douloureux. Toujours il se passe plusieurs semaines avant que tout endolorissement des membres ait cessé, et même dans les cas légers les malades se remettent avec une extrême lenteur. — Toutes les observations connues jusqu'à présent nous permettent de conclure que les trichines capsulées ne nuisent pas au fonctionnement des muscles et qu'elles n'exercent aucune autre influence nuisible sur le corps.
î 4. — Traitement.
La prophyloûûie de la maladie des trichines devra proGter de la terreur panique que cette affection a répandue dans ces dernières années parmi les populations. Les nombreux écrits populaires qui contiennent des renseignements sur les trichines et qui discutent les mesures à proposer pour prévenir la maladie sont en quelque sorte dévorés par le public. — Ce que nous avons dit ui paragraphe l"*', de la vitalité des trichines et des manières d'accommoder la nande qui seules promettent la mort certaine de ces parasites, suffira pour faire comprendre avec quelles précautions il faut user de la viande de porc. Si l'exa- ■en microscopique officiel de la viande, recommandé par quelques autorités ^ divers collèges médicaux, venait à être introduit partout et à être convenablelient surveillé, il y aurait lieu d'espérer une extinction complète de la maladie les trichines. Quant au iraitemerU de la maladie elle-même ^ on ne peut pas sncore en dire beaucoup jusqu'à cette heure. On a recommandé, il est vrai, de prescrire de forts laxatifs au début de la maladie et d'y joindre l'administration fanthelminthiques, surtout de l'essence de térébenthine; Friedreich a préconisé le picronitrate de potasse (25 centigrammes trois fois par jour), Mosler dans ces derniers temps la benzine, — mais aucun de ces conseils ne s'appuie jusqu'à présent sur des guérisons bien constatées et évidemment obtenues à l'aide de ces moyens. Pour quelques-uns de ces remèdes, entre autres pour le picronitrate de potasse, on a même prouvé que cette substance excessivement amère, qui pénètre dans tous les tissus et leur communique une coloration jaune, reste sans action sur les trichines. Les expériences faites par Mosler avec la benzine n'offrent, il est vrai, aucune garantie pour l'action favorable de ce remède contre la maladie des trichines chez l'homme, mais elles nous engagent au moins à en faire l'essai si de nouveaux cas d'empoisonnement se présentent..
570 XAUDIES DU TDBE IKTESTDIAL.