DOCTRINE D’HIPPOCRATE
Mais il est une doctrine, la plus ancienne de toutes, puisqu’elle remonte a Hippocrate, doctrine appuyée sur l’observation la plus vraie et la plus profonde de la nature , et qui a survécu à toutes les théories. Conservée et transmise d’âçe en âge par les hommes que l’esprit de système n’a\ait point aveuglés, elle a été embrassée par les plus grands praticiens qui aient paru dans le monde, par Fernel, Houllier, Duret, Baillou , Sydenham, Iluxham, Pringle , Stahl, Stoll, Baglivi , Boerhaave, Bordeu , Tissot, Lepecq de la Clôture, Barthez, Corvisart, Pinel , Bayle, Hufeland , etc.
De nos jours aussi, elle n’a point cessé d’avoir des partisans et des organes. C'est elle qui dirige une foule de médecins souvent obscurs, mais pleins de bon sens et d habileté
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pratique; c’est pour la soutenir que nous créâmes en 1821, de concert avec quelques amis, le journal mensuel la Revue médicale; c’est elle que propagent a Paris par leurs écrits MM. Cayol, Bousquet, Gibert , Edouard Auber etc., et qu’enseignent a Montpellier M. le professeur Lordat, savant commentateur de Barthez, et plusieurs autres professeurs de cette école.
Ce n’est pas tant pour avoir le premier rassemblé en corps d’ouvrage toutes les connaissances médicales de son temps qu’Iiippocrate mérite le nom glorieux de père de la médecine que vingt-deux siècles lui ont donné, que pour avoir jeté les bases d’une doctrine qui n’a cessé d’enfanter tous les grands médecins qui ont paru dans les siècles passés, et en particulier Sydenham, qui a mérité par les grands développements qu’il a donnés à l’hippocratisme, non moins que par ses succès en médecine pratique , d’être appelé l’Hippocrate anglais.
Gardons-nous toutefois de ce fanatisme aveugle qui, méprisant les immenses progrès accomplis depuis le grand oracle de Cos, veut trouver toute la science dans Hippocrate. Si la collection qui porte son nom, et dont une partie seulement est véritablement de lui, mérite d’être étudiée , c’est surtout, il faut l’avouer, sous le point de vue historique. En effet , une foule de maladies aujourd’hui bien connues n’y sont pas même mentionnées 5 les autres y sont décrites d'une manière si sommaire, qu’on a de la peine a les reconnaître; l’anatomie et la physiologie y sont seulement ébauchées et bien souvent erronées. On n’y trouve aucune trace des nombreuses connaissances anatomo-pathologiques et des précieuses acquisitions thérapeutiques dont les anciens et les modernes ont enrichi la science. Mais la gloire d’Iïippocrate, que rien ne saurait ternir, c’est d’avoir séparé la médecine de la philosophie qui la jetait dans de fausses spéculations métaphysiques, d’avoir voulu la fonder uniquement sur l’observation et l’expérience, d’avoir créé la science du pronostic, de s’être élevé a une foule d’axiomes de médecine dont la plupart ont été vérifiés par les observateurs modernes-, c’est surtout d’avoir découvert des principes généraux de vitalisme, fruits de l’observation la
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plus profonde et de l’esprit de déduction le plus prodigieux , principes qui dominent encore aujourd’hui toute la médecine , parce qu’ils sont appuyés sur la vérité , qui est éternelle.
Ces principes, fondements de la doctrine hippocratique, sont peu nombreux , mais prodigieusement féconds et exprimés avec cette concision qui caractérise tous les livres qui , dans la collection de ce nom, appartiennent réellement au père de la médecine.
Suivant Hippocrate, tout est gouverné, dans le corps de l’homme sain ou malade, par la nature, c’est-à-dire par le principe de vie , ou la force vitale ( enormon ) qui l’anime.
« La nature, dit-il, a des facultés qui sont comme ses ministres; c’est par elles que tout est régi dans le corps de l’homme et des animaux ; ce sont elles qui font passer le sang , les esprits et la chaleur dans toutes les parties, qui par ce moyen reçoivent le mouvement et la vie; ce sont elles qui font croître et nourrir toutes choses.
« La manière d’agir de la nature, par l’entremise des facultés ou forces vitales, consiste, d’un côté, à attirer ce qui est bon , ou ce qui convient à chaque espèce , à le retenir, à le préparer ou le changer, et de l’autre à rejeter ce qui est superflu et nuisible \ »
Il admet entre les diverses parties de l’organisme une sympathie générale qui fait qu’elles compatissent réciproquement aux maux qu’elles souffrent, comme elles partagent le bien qui leur arrive en commun. Ce grand principe de physiologie saine et morbide est exprimé dans ces deux aphorismes aussi concis que profonds : « Il n’y a qu’un seul effort, qu’un seul concours ; tout conspire ensemble dans le corps humain *... » « Tout est subordonné à tout le corps ; tout l’est aussi à chaque partie 1 2 3. »
« Il y a une faculté ou force simple et multiple dans ses ef-
1 Daniel Leclerc, Hist. de la Méd. Genève, 1696.
2 Confiuxio una, conspiratio una, consentientia omnia. (Hipp., Ve alivientoy n° 4 )
3 Ad universam quidem totius naluram omnia, ad particularem verù partis eu jusque particulæ ad opus. (Ibid.)
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. fets , par laquelle toutes choses sont gouvernées dans le corps, quelque différentes qu’elles soient, et qui est autre pour la vie du tout ou des parties \ » C'est-à-dire qu'il n'y a qu'une force vitale qui anime l'économie entière, et dont les propriétés (la sensibilité et la contractilité organiques) sont réparties à des degrés très-divers dans les organes et les appareils. Les travaux de Bichat sur les propriétés vitales des tissus sont un admirable commentaire d’une partie de la sentence du père de la médecine :
« C’est la nature qui guérit les maladies 1 2... Elle trouve elle-même, sans y penser, les voies dont elle a besoin; elle fait ce qui convient sans avoir rien appris3... Elle soulage sans avoir besoin de médecin 4. »
« Il faut conduire où tend cette nature , et si elle est opprimée, la soulager... C’est dans les efforts de la nature, qu'un médecin attentif et habile voit la manière dont il devra se conduire... Après avoir connu les maladies par leurs signes, si la nature ne suffît pas pour leur guérison , l’art apprend à y exciter de doux efforts en l’agaçant, de manière qu’elle se débarrasse, sans aucun risque, de ce qui la surcharge 5. »
« Toutes les maladies aiguës se terminent par quelque évacuation qui a lieu ou par la bouche, ou par les intestins, ou par la vessie, ou par quelque autre voie de la même espèce; mais la sueur est commune à toutes 6. »
De ce petit nombre de principes généraux 7, commentés et développés par les plus grands médecins dont la médecine
1 Facilitas una et non una, ex quà liæc omnia et ab bis diversa administrantur, alia quidem ad totiu.s et partis vitam. (Ibid.)
2 Natur\ morborum medicatrix. ( Epid lib. VI, sect. G, n° I.)
3 Jnvenit natura sibi ipsi \ias, et quùm nihil didicerit facit quæ expediunl. (Ibid., sect. 5, n° 2.)
4 Natura omnibus subvenit. Naturœ omnium nullo dottore usæ sunt. ( De
alim., nos 4 et 8.)
5 De arle, nos ic et 17 ; traduction de Gardeil.
ü Morbi omnes solvuntur aut per os, aut per alvum, aut per vesicam, aut alinm quemdam ejusmodi articulum ; sudor verè omnibus communis est. (De ralione vicias in acutis .)
7 Nous pourrions en citer plusieurs autres, écrits dans le meme esprit.
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s’honore , dérive toute la doctrine du vitalisme hippocratique. Nous allons la formuler ici succinctement , telle que nous la comprenons, en la mettant en harmonie avec les conquêtes modernes de l’art de guérir, qu’elle embrasse sans en répudier aucune et sans modifier les principes établis par le génie d'Hippocrate.
ARTICLE III