IV. Rôle du médecin dans le traitement des maladies
On voit, d’après ce qui précède, que la force vitale est loin d’être infaillible dans ses procédés de guérison -, que parfois elle laisse périr le malade faute de réaction ; que d’autres fois elle le tue par une réaction trop violente ou erronée, et enfin que dans d’autres circonstances elle n’obtient aucun résultat avantageux parce qu’elle agit trop faiblement ou d’une manière désordonnée. Mais dans la majorité des cas, la nature fait seule tous les frais de la guérison et n’a besoin que d’être surveillée ou secondée pour rétablir l’équilibre. C’est surtout dans les cas de mauvaise réaction que le rôle du médecin devient actif et salutaire, pourvu qu’il ne perde jamais de vue l’activité de la force vitale , ses procédés curatifs et ce grand principe : Natura morborum medicatrix. Sa conduite se trouve tracée d’avance : agir contre la cause morbifique et son effet immédiat, c’est-à-dire l’affection, lorsque cette cause est connue et attaquable; dans les autres cas, exciter la réaction lorsqu’elle est nulle, l’augmenter lorsqu’elle est trop faible, la diminuer lorsqu’elle est trop forte , la régulariser ou la supprimer lorsqu’elle est désordonnée, la détourner lorsqu’elle est erronée, la respecter lorsqu’elle est modérée. Tels sont les différents buts que doit se proposer l’homme de l’art dans le traitement des maladies. Il ne doit jamais oublier que ce n’est pas lui qui guérit, mais la force vitale qui n’a besoin, lorsque la guérison. est possible, que d’être amenée au degré de réaction convenable pour éliminer ou neutraliser la cause morbifique, et réparer les dommages qu’elle a produits. Il doit être, comme on l’a dit souvent, l’interprète, le ministre, l’ami de la nature; il ne saurait être son maître.
Dans les cas mêmes où la réaction est nuisible ou inutile ,
INTRODUCTION
la tendance de la nature est encore médicatrice, et la guéiison que lait procure alors est toujours lYffet de la réaction vitale aidée ou corrigée par le médecin. Ainsi le praticien ne guérit jamais qu’indireclement et par l'intermédiaire du principe de \ie qui auime l’organisme.
11 ne faudrait pas croire cependant que la thérapeutique n ait pas d’autre base que le vitalisme hippocratique dont nous venons d’exposer les principes fondamentaux. Quoique cette doctrine possède seule ce critérium d’embrasser et d’expliquer t ms les faits généraux d’expérience ancienne ou moderne , elle ne saurait par elle-même remplacer l’observation quand il s’agit de déterminer les vertus des agents qui peuvent exercer une action favorable sur l'organisme malade. L’expérience seule, mais l’expérience généralisée, peut conduire a cet heureux résultat, qui doit être le but de tous nos efforts. Comment, en effet, cette doctrine ou toute autre pourraient-elles faire deviner les modifications qu’exerceront sur l’économie des remèdes dont les propriétés sont encore inconnues? aussi nul système ne saurait se vanter d’avoir découvert à priori l’action physiologique ou thérapeutique d’un seul agent médicamenteux. Toutes nos connaissances a cet égard nous viennent de l’observation seule, et il n’y a pas d’autre voie pour en acquérir de nouvelles. La thérapeutique, comme je l’ai dit ailleurs !, ne doit avoir d'antre base qu'un empirisme raisonné , c’est-à-dire que dans le traitement de chaque maladie, elle doit puiser sa méthode et ses principes dans les résultats d’une expérience constante, qu’ils s’accordent ou non avec telle ou telle théorie. Mais, par un privilège qui n’appartient qu’à lui, l’hippocratisme s’accorde avec tous ces faits et en donne une solution satisfaisante, et c’est là un témoignage capital de vérité.
Ainsi parmi les médicaments, il en est, et ce sont les meilleurs, qui neutralisent l’affection, c’est-à-dire l’impression première de la cause morbifique , ou si l’on veut, la diathèse, ou la cause prochaine de la maladie; tels sont le quinquina contre les fièvres intermittentes , le mercure contre les maladies
Bibliothèque de thérapeutique, t. I, p. 7.
syphilitiques, les ferrugineux contre la chlorose, etc. Dans l’application de ces remèdes, le médecin ne fait que de l’empirisme raisonné, c’est-à-dire qu’il emploie ces agents thérapeutiques par la seule raison qu'une expérience constante a prouvé qu’ils guérissaient certaines maladies.
D’autres médicaments, et c’est l’immense majorité, agissent seulement contre la réaction. L’observation apprend qu’ils peuvent en général remplir les différents buts que le médecin doit se proposer , c’est-à-dire d’exciter , d’augmenter , de diminuer , de régulariser , de supprimer , ou de détourner cette réaction vitale suivant le caractère qu’elle présente dans chaque maladie individuelle. Mais ici le praticien fait de la médecine rationnelle. Il faut que par une série de raisonnements , toujours guidés sans doute par l’expérience , il détermine, d’un côté, les indications à remplir, c’est-à-dire les changements à opérer dans l’état du malade, et de l’autre, les moyens thérapeutiques les plus propres à cette tin. Or ce sont là des opérations de l’esprit qui exigent un grand savoir, un jugement sain et une bonne doctrine médicale. Quelle autre doctrine pourrions-nous suivre que celle qui a formé tous les grands praticiens qui ont paru dans le monde?
Cette doctrine enseigne à reconnaître la tendance de la nature dans chaque maladie individuelle, à distinguer les mauvaises réactions d’avec les bonnes, les meilleurs procédés curatifs de la force vitale, à diagnostiquer enfin ce qu’il faut faire pour que la nature puisse guérir. D’un autre côté , une science à part, purement expérimentale ou empirique , la thérapeutique , qui n’est en quelque sorte qu’une pathologie artificielle, lui fait connaître les modifications vitales que les médicaments produisent dans l’organisme. Pour guérir, il faut que le médecin choisisse dans l’arsenal pharmaceutique le moyen le plus capable de produire le changement que lui indique l’état de la réaction dans chaque maladie.
Souvent, il faut l’avouer, le praticien ne se livre point à cette logique médicale, à cette médecine rationnelle; il suit le premier procédé, qui est beaucoup plus expéditif, beaucoup plus simple, celui de l’empirisme raisonné; et certes lorsque
des faits nombreux et bien observés ont établi l’eflicacité d’un traitement dans un cas bien déterminé de maladie, il n’y a point a hésiter; c’est celui-la qu’il faut suivre , si l’on veut gué • rir, et c’est ce qui explique pourquoi I on voit plus d’une fois au lit du malade des médecins appartenant à divers systèmes, mais ayant du bon sens , prescrire cependant les mêmes moyens thérapeutiques. Ils savent, dans ce cas, laisser le système à la porte pour obéir aux injonctions de l’expérience.
Maiscette médecine purement expérimentale , plus ancienne que tous les systèmes qui n’ont cessé de l’attaquer , de l’entraver, d'arrêter ses progrès, sans pouvoir la détruire, est inapplicable dans un très-grand nombre de circonstances où l’expérience n’a point prononcé. Elle a bien aussi ses difficultés et ses dangers :
Pour inspirer au médecin une confiance suffisante, les traitements empiriques exigent deux conditions : 1° les maladies contre lesquelles on les emploie doivent être bien connues et bien déterminées ; 2° l’efficacité des moyens thérapeutiques doit être prouvée par une masse considérable de faits analogues , précis et observés avec soin. Mais ces règles sont rarement suivies. Combien de fois n’arrive-t-il pas qu’on vante des traitements qui ne sont appuyés que sur une expérience incomplète et insuffisante contre des maladies complexes, tenant a diverses diathèses et dès lors d’une nature différente , qu’on attribue a l’action des médicaments ce qui dépend de la marche naturelle des maladies et de la force vitale médicatrice, que les médecins eux-mêmes se laissent séduire par le fameux raisonnement si commun dans le vulgaire : Post hoc, ergô propter hoc? C’est dans ce sens qu1 Hippocrate avait dit avec raison expenentia fallax. Oui, l’expérience thérapeutique qui ne repose point sur une connaissance complète des maladies et sur une masse considérable d’observations analogues est trompeuse et dangereuse.
Le rôle du médecin dans le traitement des maladies consiste donc a consulter d’abord les résultats positifs de l’empirisme raisonné, et lorsque ces résultats n’existent pas, ce qui est
1NTR0 DUCTION.
malheureusement le plus commun, à se guider d’après les principes du vitalisme hippocratique.
Tels sont les principes qui nous ont dit igé dans la rédaction de cet ouvrage, pi incipes que nous avons développés dans divers endroits de la pathologie générale, et surtout dans les articles consacrés a la pathogénie de chaque classe de maladies; nous n’avons pas cru devoir y revenir dans la description de toutes les maladies en particulier, alin d’éviter des répétitions inutiles, le lecteur qui aura étudié celle introduction ou l’histoire de ces classes en général pouvant y suppléer facilement luimême.
Nous ne terminerons pas celte exposé de doctrine sans faire une remarque que nous croyons nécessaire : L’observation est moins indépendante qu’on ne pense des systèmes dominants a chaque époque; on voit facilement ce qu’on désire rencontrer, et l’on néglige souvent comme indifférent ce qui n’a aucune liaison avec nos théories favorites. N’est-ce point a cette cause qu’on doit attribuer l’oubli où sont tombés beaucoup d’auteurs modernes, d’ailleurs recommandables, mais imbus des idées broussaisiennes ou organiciennes, de noter avec soin, dans les histoires particulières de maladies qu'ils ont publiées, les phénomènes critiques survenus dans leur cours? Nous faisons cette réflexion pour répondre a l’objection qu’on pourrait nous adresser de n’avoir pas toujours tenu nous-rnême un assez grand compte des crises. Nous avons dû prendre les faits généraux d’observation tels que nous les ont transmis les auteurs a qui nous les devons.
La palhologie est une des branches des sciences médicales qui a pour objet de faire connaître les maladies et les moyens de les guérir ou de les soulager.
On donne le nom de maladie a toute espèce de trouble ou de dérangement des organes et des fondions de la vie, capable d'altérer la santé d’une manière notable. La santé consiste , par conséquent, dans l’exercice libre, facile et régulier de ces fonctions.
Mais si l’on veut donner une définition de la maladie qui pénètre dans le fond même de cet état du corps vivant, et qui éclaire la pathologie tout entière , il faut la chercher dans la doctrine hippocratique. La maladie, avons-nous dit plus haut (Introduction, p. 25), est une réaction de l'organisme contre toute cause qui l’affecte d’une manière nuisible, réaction qui tend a éliminer et a neutraliser cette cause , ou a réparer les dommages qu’elle a produits.
La palhologie, ou science des maladies, se divise en pathologie générale et en pathologie spéciale.
PATHOLOGIE GÉNÉRALE'
La Pathologie générale traite des maladies d’une manière abstraite et générale , et dans ce qu’elles ont de commun ; elle fait connaître leurs ressemblances, leurs analogies, leurs différences , les diverses manières de les considérer , sans entrer dans la description d’aucune en particulier. Elle contient les principes de la science dont les applications se trouvent dans la pathologie spéciale. Nous avons, au reste, déjà indiqué ces principes dans Pintrcduction de cet ouvrage.
Les maladies, envisagées dans leur ensemble, présentent six points de vue a considérer : leurs causes, leurs symptômes, leurs lésions anatomiques, leurs signes, leur traitement et leur classification • de la, six branches de la pathologie générale , savoir :
1° L’étiologie, qui traite de leurs causes;
2° La symptomatologie, qui s'occupe de leurs symptômes, c’est-'a-dire des réactions vitales par lesquelles elles se manifestent ;
3° L’anatomie pathologique , qui fait connaître les altérations qu’on trouve dans les organes après la mort ;
4° La séméiotique, qui est relative a leurs signes;
5° La thérapeutique, qui est consacrée a leur traitement;
6° La nosologie, qui comprend leur classification.