CHAPITRE PREMIER
§ 38. — EUSÈBE DE CÉSARÉE i
1. Le iv*^ siècle produisit aussi dans le domaine de rhistoire de l'Eglise des œuvres qui avaient manqué aux trois siècles antérieurs. Eusèbe est le « Père de l'histoire ecclésiastique ». Né en Palestine, il fit à Césarée ses études littéraires. — Le prêtre Pamphîle, originaire de Phénicie, avait établi dans cette ville une école théologique et fondé une remarquable bibliothèque, utilisée par Eusèbe et plus tard par saint Jérôme. Pendant la persé-
1. On ne trouve queiIansMigne,P. G.,XIX-XX1V. la collection complète des écrits d'Eusèbe ; encore la CA/'o/n'^/f/c y manque-t-elle. — Une excellente édition en a été donnée par Seböiie (Eusebii chronicorum Ubri '/uo, 2 vol. in-l'\ Berlin, t866). — L'/Z/s/o/cc vrclésiastique d'.Eusébe, avec les continuations de Socrate, Sozoméne. Théodoret et Philostorge, a été éditée avec traduction et commentaires en latin par Ileui-i clo \al(tis Xalesiiis). 3 in-fol., Paris. l(i."i;t. — Cette édition a été souvent réimprimée, notamment par Itvnciing et aligne. — Édition en grec avec commentaire en latin de llriiilehen (Leipzig, 1868). — L'édition de Lpaiiiiner, SchalTIiausen, t8.VJ, est peu pratique à cause de son étrange division des cha|)itres. — La collection des .S'(.7ir//ys<c??er de l'Académie de Iterlin comprend actuellement 4 volumes.— M. Grapiii vient de publier dans la cuUection Lejay-Henimer, Histoire erclés., liv. I-IV, Paris, 190.">.
P. Allard, La persécution de Dioctétien, t. I.
cution de Maximin, Pamphile fut jeté en prison où il écrivit une Apologie d'Origène dont le premier livre seul a été conservé. Il subit le martyre en 309. Eusèbe ne se sépara pas de son maître et le suivit même en prison. Il ajouta à l'Apologie un sixième livre aujourd'hui perdu. Après la mort de Pamphile. il s'enfuit à Tyr où il assista à la mort héroïque d'un grand nombre de chrétiens. Il vint ensuite en Egypte où il fut lui-même jeté en prison.
La persécution finie, il devint évêque de Césarée (313) et acquit bientôt une grande influence auprès de Constantin, tant par son érudition que par son habileté à garder toujours une sorte de position moyenne, dans les luttes de l'arianisme. Lorsque Arius eut été excommunié à Alexandrie (320). Eusèbe le reçut chez lui; au concile de Nicée, il proposa un symbole équivoque et au synode de Tyr, se joignit aux autres évêques pour déposer Athanase (335). Après ce synode, à la consécration de la grande église de la « Résurrection » élevée par Constantin à Jérusalem, Eusèbe prononça le discours d'inauguration. Il mourut vers 340.
2. Eusèbe ne brille ni par sa science théologique, ni par son caractère ; mais il a été le premier et le plus remarquable des historiens grecs de l'Eglise. De ses travaux historiques, deux surtout sont de la plus haute importance : la Chronique et l'Histoire ecclésiastique.
a) La Chronique (riavToSaTrr) tc-ropia) se divise en deux parties très différentes. Dans la première, l'auteur raconte l'histoire des peuples anciens, en
l:iS ELEMENTS DE l'ATItOLOGIE.
citant des extraits des écrivains qu'il a pu consulter. Il note les rapprochements chronologiques. Le deuxième livre se compose de tableaux synchroniques : les principaux événements des histoires juive, chrétienne, grecque, romaine, orientale et profane sont mis en regard les uns des autres dans des colonnes parallèles. Les colonnes commencent à Abraham (2017 av. J.-C.) pour se terminer en .32.") après Jésus-Christ.
Du texte grec de la Chronique il ne reste que des fragments, mais nous l'avons en entier dans une version arménienne. Nous possédons en outre la deuxième partie, continuée jusqu'en 378, dans la revision latine de saint Jérôme. Sous cette dernière forme, ce livre a réglé toute la chronologie du moyen âge et est demeuré jusqu'à nos jours un ouvrage fondamental. — Eusèbe a pu mettre à profit la Chronographie de Soxtus Julius Afrîcanus né en Libye, il vécut plus tard en Palestine et écrivit en 221;, aujourd'hui perdue. Elle consistait en tableaux synchroniques et commençait à la création du monde, qu'elle plaçait l'an 5500 avant Jésus-Christ.
b) Plus importante encore est YHistoire ecclésiastique ('lLx)cXr,Gta(7Tixri icTopia), en dix livres, qui va depuis la fondation de l'Église jusqu'à la domination exclusive de Constantin, c'est-à-dire jusqu'après sa victoire sur Licinius (324). Ce n'est pas à proprement parler une œuvre d'histoire achevée : c'est plutôt un amas de matériaux où les faits, les documents et les citations sont rangés à la suite les uns des autres, en séries mêlées,
LES IIISTOPÎIEXS ECCLESIASTIQUES. 139
de préférence selon l'ordre chronologique. L'auteur a emprunté aux archives impériales une grande partie de ses documents. 11 s'arrête avec complaisance à raconter les glorieux combats des martyrs. Il composa même un livre spécial De martyribiis Palestinae (les martyrs de .303 à 310) qui est ordinairement annexé au huitième livre de Y Histoire ecclésiastique. — On ne saurait suspecter la sincérité d'Eusèbe; mais on trouve parfois chez lui des allégations et des jugements vraiment insoutenables.
3. Les écrits qu'Eusèbe a consacrés à la loiiaiig-e de Constantin méritent un peu moins d'estime. Ce fut d'abord un panégyrique i)e laudibns Constantini, qu'il prononça à l'occasion des tricennales de l'empereur (335). On a mis en doute l'authenticité du discours pascal [Ad sanctorum coetum] que l'empereur aurait improvisé à la fête de Pâques en présence d'une assemblée de clercs. Dans les cinq livres De i'ita Constantini, les plus connus de cette catégorie, Eusèbe a rassemblé, avec une surabondance de détails, tout ce que l'empereur a fait pour l'Eglise depuis 312, lois, privilèges, constructions.
L'authenticité des 16 documents contenus dans la Vita Constantini a. été longtemps contestée ; elle est maintenant admise \
Eusèbe a aussi composé une foule de Commentaires de la Bible, peu estimés d'ailleurs, parce qu'il y suit Origène de trop près, surtout dans ses allégories fantaisistes ; il n'en est resté que peu de
1. cr. Seeck,clansle Zeilsrbrift für Kirchengesrlnchte, -1897, p. 321 et Heikel, édition de Ja Vita, ' Einleitung », p. i.xvi.
110 ÉLÉxMEXTS DE l'ATROLOGlE.
chose. Nous possédons la plus grande partie du Coinmentaire des Psaumes. Tout dernièrement (1898 , Mercati a trouvé dans des Chaînes de Milan, d'importants fragments de la 2^ partie de ce commentaire.
On a conservé aussi, en grande partie, une harmonie des Evangiles [Evangelici Canones] et le De solemnitate paschali. Enfin, on a dans une révision de saint Jérôme la liste de tous les lieux et villes mentionnés dans l'Ancien Testament avec lïndication de leur situation.
4. Les travaux apolog-étiques d'Eusèbe sont très étendus et témoignent de sa connaissance de la littérature païenne. Dans les 15 livres de la Praeparatio evangelica, il commence par exposer ce qu'il y a de condamnable dans le paganisme, puis il lui oppose l'histoire et léconomie du judaïsme, et en tire la conclusion que les chrétiens ont eu raison de le préférer au paganisme.
A cet ouvrage se rattachent les 20 livres de la Demonstratio evangelica dont les dix premiers chapitres seulement subsistent ; Eusèbe y montre aux juifs que l'Ancien Testament navait quun caractère figuratif et que les prophéties ont été accomplies dans le Christ.
Il développe dans les trois livres De ecclesiastica theologia comment il entend la doctrine du Logos.
* 5. Eusèbe voulait qu'on sen tînt aux expressions de l'Ecriture en ce qui concernait la divinité du Fils; toute sa vie, il fut l'adversaire de rôu-ocûcioi; qu'il n'a jamais employé dans ses écrits. Pressé par
l'empereur, il souscrivit au symbole de Nicée; mais par une lettre adressée à ses fidèles, ill'explique dans ce sens que le Fils est semblable au Père en tout. La doctrine d'Athanase lui paraissait du sabellianisme; il ne comprit jamais l'importance dogmatique de la lutte contre les ariens. Avec quelques Pères antérieurs (supr. p. 58), il admettait que le Fils procède de la volonté du Père et non (le sa substance et qu'il n'avait pour mission que de le représenter au dehors [Dem. e^., v, 1).
11 regardait le Saint-Esprit comme une créature du Fils. — En revanche, le caractère de sacrifice de l'eucharistie est par lui clairement affirmé : c'est le corps même du Christ qui est l'objet de ce sacrifice. La célébration de la messe est, pour lui, l'immolation, au jour du Seigneur, de l'agneau pascal chrétien {Dem. ev., i, 10).
A la sœur de l'empereur Constantin qui lui demandait une iniagfe du Christ, il répondit : « Nous n'oserions avoir de telles images, pour ne pas promener d'ici de là notre Dieu en image, ainsi que font les païens. »
§ 39. — LES CONTINUATEURS DE L'HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE D'EUSÈBE i
L'histoire ecclésiastique d'Eusèbe a reçu plusieurs
d. L'édition de Socrate, Sozomëne, Philostorge etde l'iï/s^or/'e eccl. <le Tliéodoret, par Valois, a été réimprimée par Mïgnc. — Une nouvelle édition de Socrate, 3 vol., Oxford, 18.^3, et de Sozomëne, 3 vol.. Oxford, 18(!iJ, aété publiée parllcuscy; une de l'Histoire de Tliéodoret, 3 vol., Oxford, 185i, ])arGaisford : ces trois éditions contiennent une traduction et des commentaii-es en latin.
14J ÉLÉMENTS l»i: PATHOLOGIE.
suppléments qui, celui de Rufin d'Aquilée mis à part, embrassent une période d'environ cent ans et portent tous le titre général d'Jfistoria ecclesiastica .
Le premier, qui est en même temps le plus ancien essai tenté en Occident, a été composé par Rufin d-Aquilée. qui traduisit en latin et divisa en neuf livres l'histoire ecclésiastique d'Eusèbe. Il y joignit deux autres livres qui mènent le lecteur jusqu'en 395. C'est un ouvrage important, mais surchargé de rhétorique. Il est écrit dans un esprit nettement hostile à Tarianisme.
Nous n'avons mallieureusement que par les extraits de Photius les douze livres de l'histoire ecclésiastique de l'eunomien Philostorg-o de Cappadoce, œuvre soignée mais trop exclusivement dominée par le point de vue arien. — Les sept livres du scolastique (c.-'a-d. avocat Soerate de Constantinople vont jusqu'en 43*.». De tous les suppléments, c'est sans contredit le meilleur. Soerate est mesuré dans ses appréciations sur les hétérodoxes ; contrairement à Eusèbe, il s'entend à la critique des sources et démêle avec clairvoyance les causes des événements. — Les neuf livres du scolastique Sozoïnène de Constantinople offrent moins d'intérêt. Sozomène emprunte beaucoup à Soerate ; il a une prédilection marquée pour les récits merveilleux et pour les histoires de moines.
L'histoire ecclésiastique de Théodorot de Cyr, en cinq livres, est également pleine de légendes: sa chronologie n'est rien moins que sûre. — La va-
leur de ces deux derniers ouvrag-es vient des nombreux documents qu'ils donnent in extenso.
§ 40. — SULPIGE SÉVÈRE ^
1. Sulpice Sévère appartenait à une famille distinguée d'Aquitaine. La mort prématurée de sa femme et les exhortations de saint Martin de Tours. son ami, le déterminèrent à laisser sa charge d'avo- !,.. cat et à se réfugier dans la Solitude. 11 devint pro-
Ibablement prêtre (-f- vers 420).
2. L'ouvrage le plus remarquable de Sévère est une chronique dumonde en deuxlivres(6'A/-on/ca, autrefois Historia sacra). Elle commence à la création du monde et conduit Ihistoire de l'Eglise jusqu'en l'an 400 après Jésus-Christ.
Comme nous possédons les sources où il a puisé, son œuvre n'a de valeur particulière que pour les dix dernières années dont il a été témoin, notamment pour l'histoire du prîscillianisme qui se déroula dans sa patrie.
La Chronique par sa forme et par son contenu est une œuvre maîtresse, car elle est écrite avec beaucoup de sens critique et dans le style concis d'un Salluste ou d'un Tacite.
3. Deux autres écrits de Sévère, qui sont loin d'avoir la même importance, ont été très lus au
1. La meilleure édition est celle de Haliii dans le Corpus scripta rum eccl. latin, de Vienne, vol. I, 186G. — Une iietite édition classique a été publiée ù Paris par liübner, d'après l'édit. de Halm, avec notice, arguments et notes en français : Liber de vita S. Martini, cum epistolis et dialogis. — Migne, P. L., XX.
m ELEMENTS I>E l'ATHOLOCIE.
moyen âge; leur langue est celle du peuple, et les récits qu'ils renferment montrent la crédulité de l'auteur et son goût du merveilleux. Tous deux ont pour objet saint Martin, évêque de Tours (-|- 397; :
a ) La Vita sancti Martini a été écrite du vivant du saint, mais n'a été publiée qu'après sa mort; elle rapporte comment cet apôtre de la vie monastique en Occident convertissait le peuple des campagnes, opérait un grand nombre de guérisons miraculeuses, conversait avec les anges et luttait contre les démons.
b) Les deux livres des Dialogues ont pour but de compléter la Vie. Un celte, disciple du saint, y raconte des clioses qui surpassent encore, sous le rapport du merveilleux, ce qu'il y a de plus surprenant dans la Vie.