V. - COMMENT SE PERD L'AUTORITÉ
L'autorité morale n'est pas inamissible ; elle peut s'affaiblir, se perdre même totalement, par des causes nombreuses et diverses. La pTus fatale est le mauvais exemple que donnerait un éducateur à ses élèves. Les autres causes proviennent de manières d'agir imprudentes ou inhabiles, de défauts, dont les principaux sont : la timidité et l'indécision, l'inconstance, la légèreté, l'impatience et l'irritabilité, la moquerie, la sévérité outrée, l'inquiétude et le soupçon, la mesquinerie, la négligence, les amitiés particulières, enfin ce qu'on pourrait appeler le genre libéral et le genre populaire.
Le genre timide et indécis consiste en une hésitation conti-
* La Cojiduile en quatre partiea (Manuscrit n" 44, p. G2) indique encore un autre moyen d'affermir l'autorité du maître : c'est de diriger assez longtemps la même classe.
nuelle dans l'emploi des moyens d'éducation et d'enseignement. Cette hésitation provient, ou d'une crainte exagérée des obstacles que l'aclion du maître peut rencontrer, ou du manque d'assurance qu'entretient dans un éducateur le sentiment excessif de son impuissance. Elle se dénote [dans les ordres, les défenses, les réprimandes et jusque dans la démarche. Alors, le maître a parle ou reprend les enfants si mollement, qu'ils n'y font point d'attention ou que cela ne leur fait aucune impression*. » Puisque l'œuvre de l'éducation suppose une direction nette et ferme de la part de l'éducateur, la timidité en compromet donc les résultats.
Le genre versatile et inconstant se reconnaît aux signes suivants : variabilité déraisonnable dans les jugements, manque de fixité dans les résolutions, perpétuelle mobilité dans les goûts, instabilité dans l'application des moyens en vue d'atteindre une lin donnée. Il résulte de l'absence de réaction contre les mouvements capricieux d'une humeur changeante. Que celte disposition naisse, chez un maître, d'un état maladif ou d'un travers desprit, elle impatiente les enfants, qui ne peuvent compter sur rien de certain. Elle les conduit à l'indiscipline, puisque l'expérience leur apprend que, dans la même journée, les rigueurs excessives dont ils pourraient souffrir sont suivies d'une indulgente faiblesse dont ils sauront profiter".
Le genre léger est la disposition d'un esprit superficiel, irréfléchi et inconstant, qui demeure incapable de combiner avec sagesse des mesures à prendre et de traiter sérieusement
^ " Le maître tiendra une conduite uniforme ; ce qui est d'autant phis essentiel que, si chaque jour, le maître était dillérent de lui-mên)e, par le changement d'humeur ou de façon de parler, les écoliers ne sauraient jamais bien positivement sur quoi ils auraient à compter, et ne manqueraient pas de trouver ces continuelles alternatives ridicules, insupportables, propres à les éloigner de l'école et môme à leur en donner de l'aversion. « Douze Vertus, p. 83. — « Quand on a une fois trouvé les moyens de bien réussir dans l'école, on doit s'y tenir fortement attaché. Si l'on peut y changer, ce ne doit être qu'en mieux et qu'en suivant toujours des principes uniformes et dignes d'être approuvés... Ouand les écoliers ont vu un maître pendant huit jours, ils doivent être en état de comprendre ce qu'il sera toujours et de décider ce qu'ils doivent être eux-mcmes. » Conduite en quatre parties, Manuscrit n" 44, p. 51-52.
' Conduite des Écoles Chrétiennes (1720), p. 143.
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les adaires même les plus sérieuses. Il se trahit dans les paroles et les manières. Dans les paroles, c'est une superfluilé d'observations et de remarques inutiles, ou de propos joyeux qui mettent une classe en désordre ; c'est une curiosité qui s'informe de tout, et une indiscrétion (|ui se hâte de publier les nouvelles; c'est une irréflexion qui se répand en discours peu mesurés, en appréciations injustiliées ; c'est enfin une sorte d'incapacité de garder le sérieux et le silence, qui est cependant « un des principaux moyens de maintenir Tordre dans l'école ' ». Dans les manières, c'est un manque de gravité, de dignité et de modestie ; c'est parfois une puérilité qui s"a])aisse jusqu'à de véritables enfantillages''.
Le gen7'e impatient et irritable est diamétralement en opposition avec la vertu de mansuétude qui nous est nécessaire. Fussent-ils les plus accomplis qu'on puisse imaginer, nos élèves nous fourniraient encore des occasions de pratiquer la patience. Par cela seul qu'ils sont des enfants, il nous faudrait supporter leurs oublis, leurs légèretés, les saillies d'un naturel jovial, toutes choses qu'il a bien fallu nous pardonner lorsque nous avions leur âge. L'impatience^, qui est d'ailleurs un aveu public de faiblesse, ne remédie à rien ; au contraire, elle aggrave des incidents sans conséquence de leur nature, et elle indispose les meilleurs élèves''. « Quand vous vous sentirez portés à l'impatience dans l'école, écrit saint Jean-Baptiste de la Salle^ demeurez quelque temps sans agir et sans parler, jusqu'à ce que ce mouvement soit passé-... Ce n'est pas votre impatience qui corrigera les écoliers,-mais votre vigilance et votre bonne conduite^. »
* « Dans une classe où seraient le bruit, le désordre, la confusion, les entants ne pourraient rien apprendre; et d'ailleurs il serait impossible d'obtenir le silence des écoliers, si le maitre n'y était pas lui-même fidèle. » Conduite en quatre parties. Manuscrit no 44, p. 3o.
•' « Les tempéraments vifs et bouillants s'enflamment aisément d'impatience. On ne peut cependant devenir maitre des autres et mériter de leur commander que si l'on peut se commander à soi-même... Dans la conduite de la jeunesse, il faut savoir. souffrir la peine et attendre tranquillement les fruits des soins qu'on y donne. » Ibid., p. 42; Conduile (1811), p. 327.
' Règles communes, ix, 10. — - Lettre du l<^'juin 1706. — 3 Lettre êj'', Mionlionnéepar le décret relatif aux écrits de saint Jean-Baptiste delà Salle.
Non contenue, cette irritabilité devient la violence. Elle se révèle par des ordres brefs et secs, des manières cassantes, des emportements prompts et irrétléchis, parfois contre une classe tout entière. « Or le maître est insupportable à ceux dont il est chargé, lorsqu'il leur commande avec des paroles trop dures et d'une manière trop impérieuse '. » Pour s'excuser, il dira peut-être : « Je suis brusque, mais j'ai bon cœur » : quil montre son bon cœur, mais qu'il corrige une brusquerie qui rend pesante sa direction, sans quoi il s'expose à des paroles regrettables, ridicules même, et il tend les rênes de l'autorité jusqu'à les rompre.
L'impatience se traduit encore par une ardeur excessive (jui ne sait se contenir ; une promptitude à vouloir exiger des élèves la réforme immédiate de tous leurs défauts ; une hâte qui précipite les leçons et l'éîiide, sans donner aux écoliers le temps de comprendre, dapprendre et de revoir ; une vivacité qui répi-ime les manquements par des punitions exagérées, données sur-le-champ et sans réilexion; un manque de calme enfin, nuisible à tout".
Le rjenre moqueur marque peu d'humilité et d'expérience dans la conduite d(!s âmes. « La causticité et l'ironie ne peuvent qu'indisposer les écoliers contre leur maître , jusqu'à rendre stériles ou presque entièrement inutiles les efforts de
a c< Ce n'est pas par la fréquence des corrections et la dureté qu'on établit et qu'on maintiont l'ordre dans une école, mais par une vigilance continuelle, mêlée de fermeté, de prudence et de douceur, toujours accompagnée de bonté, de modestie et d'aménité. » Conduite en quatre parties, Manuscrit n» 44, p. 40 ; Conduite (1811), p. 325.
— « Le maître ne doit être dans sa classe, ni brouillon, ni agité, ni trop remuant... Communément, les jeunes maîtres sont pleins de feu pour arriver promptcmenl au terme de leurs désirs. Ils se portent à punir un écolier dès qu'il a manqué, sans e.xaminer si le moment de la faute est celui qui rendra la punition plus prolitable au coupable. Ils veulent établir à la fois tous les usagée qu'ils croient bons, ou entreprennent de réformer tous les petits abus ou désordres qu'ils croient apercevoir dans une école. Ils voudraient que leurs désirs fussent aussitôt remplis que conçus, sans considérer que chaque chose doit premièrement être prévue, qu'ensuite il faut préparer mûrement les moyens de l'effectuer avec sagesse, et mettre le temps pour les employer avec précaution. » Manuscrit n" 44, p. 39. Conduite (1811), p. 323 et 3i;5.
1 Conduite (1720), p. 142.
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son zèle *. » C'est de plus un funeste exemple : les gestes dédaigneux, les paroles fières ou méprisantes, éloignent les enfants, les irritent et les disposent à la raillerie. Chez un éducateur, la tendance à se moquer, fût-ce d'un seul élève, en le livrant à la risée de ses condisciples, est désastreuse pour la classe entière : l'élève ridiculisé saigrit , ses camarades prennent souvent parti contre lui et contractent l'odieuse habitude de la critique méchante; les plus réfléchis condamnent, dans leur jugement, le manque de charité et de dignité du maître, dont l'autorité' est bientôt sapée par l'instrument même qu'il a mis aux mains des enfants.
Le genre justicier consiste en une sévérité outrée, qui s'aftirme par la prétention de plier tous les élèves sous les mêmes exigences, de connaître tous les manquements à l'ordre et de n'en laisser aucun impuni, si l<?ger soit-il, et quelque excuse qu'on présente''. Le maître tombe en ce défaut « par manque de douceur, de discrétion et de jugement: lorsque ses pénitences sont trop rigoureuses et le joug qu'il impose trop pesant; lorsqu'il exige, avec une même ardeur, les petites choses aussi bien que les grandes ; lorsqu'il rejette de prime abord les raisons et les excuses des enfants, ne les voulant pas même écouter ; lorsqu'il ne sait pas compatir à leurs infirmités et qu'il semble plutôt agir sur un instrument insensible que sur une créature douée de raison-. »
Le genre inquiet et soupçonneux se trahit par une continuelle défiance à l'égard des enfants, par une fâcheuse disposition d'esprit qui fait regarder comme dirigée contre la personne du maître une faute quelconque des élèves, enfin par un désir quasi obsédant d'être renseigné sur leurs moindres actes et paroles. Cette inquiétude du maître lui fait accueillir volon-
* >< Le maître manque de douceur : lorsqu'il montre une égale vivacité pour les choses qui sont de peu d'importance et pour celles qui sont considérables ; lorsqu'il n'écoute jamais les raisons ou les excuses des écoliers, ou ne leur pardonne jamais leurs fautes, quoiqu'on doive en pardonner plusieurs on il n'y a ni malice ni mauvaises suites à craindre;... lorsqu'il ne parait jamais qu'avec une humeur grondeuse, un air glacial, n'ouvrant la bouche que pour dire des choses mortifiantes. » Douze Vertus, p. 92.
» Douze Vertus, p. 127. — ^ Conduite (l'î20), p. 142.
tiers les rapports ; elle suscite indirectement les délations, au lieu de les punir comme il le faudrait. Un tel système ferme les cœurs ; il compromet ainsi le bien des enfanls, qui d'ailleurs se font un plaisir malin d'échapper à une surveillance si peu discrète.
Le genre méticuleux et mesquin multiplie hors de toute mesure les observations, et pour les plus minimes détails. Avecdexcellentes intentions, le maître se rend insupportable ; il ne s'aperçoit pas qu'il supprime tout essor, toute initiative, par daiçaçantes prescriptions et l'étroitesse de ses jugements.
Le genre ncgliçienl consiste en un manque habituel d'énergie et d'activité dans l'enseignement ou la surveillance. Les leçons sont mal préparées et données sans précision; les devoirs sont contrôlés à la hâte, peu ou point annotés. Le surveillant arrive en retard à son poste, et il ne s'y astreint pas aune vigilance sérieuse. Les causes de cette négligence habituelle peuvent être : l'apathie du tempérament, une certaine insouciance des détails, la préoccupation trop absorbante des études étrangères à la classe, ou la disposition d'un esprit porté à l'abattement. La négligence du maître à l'égard de ses devoirs professionnels a pour conséquence celle des élèves : ne se sentant pas suivis, ou par intermittences seulement, ils s'abandonnent k l'indolence ou à la dissioation, dont les effets compromettent leur éducation et leurs études''.
Le genre libéral affecte de négliger, comme des minuties indignes d'attention, les plus nécessaires précautions de la
^ « Le maître évitera une lâche complaisance, une molle condescendance. Il pèche de celte sorte... lorsqu'il se relâche mal à propos d'une juste sévérité, lorsqu'il regarde comme léger et indifférent ce qui serait un mal réel et considérable ; lorsqu'il tolère ou permet ce qui ne doit pas être souffert : lorsque, ne voulant pas se gêner, il ne donne pas l'attention nécessaire à la bonne discipline de la classe et à l'avancement des écoliers; lorsqu'il parle nonchalamment et dune manière indolente, indifférente, sans faire paraître qu'il veut tout do bon le devoir. » Douze Vertus, p. 1(J.^..
— a 11 faut que le formateur inspire au jeune maître une activité et un certain air soigneu.x, diligent et énergique, nécessaires pour In bonne police des écoles et pour tenir toujours les écoliers en haleine. S'ils remarquaient que leur maître fût nonchalant et sans activité, beaucoup d'entre eux lui ressembleraient par le peu d'application qu'ils apporteraient au travail. » Conduite en (juatre parties, Manuscrit n" 'i4, p. 4't. Conduite. (18H), p. 330.
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surveillance. « Je men rapporte, dirait un tel niaitro, à la conscience des jeunes gens, o Son incurie met à la fois en péril sa propre autorité, celle de son compagnon de classe, et les plus graves intérêts de ceux dont il ne sait pas élre le protecteur et le guide.
Sans doute il faut que les élèves, on grandissant^, prennent riiabitude de se diriger par eux-mêmes vers le bien ; mais un maître sage qui, dans ce but élevé, leur accorde certaines franchises, ne diminue pas pour cela l'activité de sa surveillance. Jamais on n'a, par la licence, formé les jeunes gens à l'usage de leur liberté.
Le genre populaire recherche^, par des moyens illégitimes, puérils^ la vogue et la popularité parmi les élèves. Agissant ainsi, le maiire se découronne lui-même de l'auréole de dignité et de distinction qui lui assurerait le respect de ses disciples, et, à ce prix, il n'obtient pas même leur faveur incertaine et changeante ".
Le genre familier se révèle par des amitiés trop sensibles et trop particulières. Les conséquences en sont diverses et presque toutes graves. C'est d'abord une aveugle faiblesse à l'égard des enfants ainsi choyés : ils ne sont pas repris de leurs défauts; ils se prévalent de l'affection du maître pour s'encourager à l'indolence, aux caprices d'une humeur difficile et parfois à l'indiscipline. C'est ensuite une injuste sévérité à l'égard d'autres élèves, surtout s'il s'en trouve qui aient pris parti contre celui qui leur est préféré : d'où les rancunes jalouses, les colères silencieuses et concentrées, parfois les accès de rébellion et toujours le mépris ''. Il se peut que vous
^ « Il faut bien faire connaître aa jeune maître que s'il s'oubliait au point de badiner avec ses élèves, ou qu'il leur parlât d'une manière peu sérieuse, ou qu'il fit des puérilités en leur présence, ou qu'il plaisantât de leurs défauts, il perdrait son autorité et ne pourrait ensuite la rétablir qu'à force de punitions et peut-être pas du tout, car il est assez ordinaire que les maîtres qui ont laissé prendre le dessus à leurs écoliers ne puissent le reprendre eux-mêmes. » Conduite en quatre parties, Manuscrit n« 44, p. 48. Conduite (1811), p. .334.
*• « Le maître évitera une trop grande communication (familiarité) avec les écoliers. Elle engendre le mépris, l'insubordination, l'éloignement pour le travail, pour l'application: elle rend les écoliers volontaires, indociles. rebelles; elle entretient la paresse et d'autres vices, nuit au progrès, laisse
soyez plus incliné vers tels élèves que vers tels autres; le mal est que vous vous abandonniez à cette tendance et que vous no preniez pas les précautions que la justice et la prudence conseillent, et que la Refile détermine avec tant de précision : « Les Frères aimeront tendrement tous leurs écoliers ; ils ne se familiariseront ce]>endant avec aucun d'eux, et ne leur donneront rien par amitié particulière, mais seulement par récompense ou par engagement. Ils témoigneront une égale alî'ection à tous leurs écoliers, plus même pour les pauvres que pour les riches,... Ils ne permettront pas qu'aucun écolier reste auprès deux pendant qu'ils seront à leur place. Ils ne parleront en particulier à leurs écoliers que fort rarement; et lorsqu'ils auront à leur parler, ils le feront en peu de mots '. » Notre saint Instituteur insiste sur ce point : « N'ayez aucune acception pour aucun de vos écoliers, et n'ayez aucun égard à ce qu'il y a d'avantageux ou d'agréable dans leur extérieur...; ne les aimez que pour les porter à Dieu et les remplir de son esprit -. »