CHAPITRE VI Dangers dune analyse trop hâtive
On pourrait croire que les considérations établies dans les chapitres précédents ont préparé la découverte de ce que nous nous proposons de trouver, savoir, quels sont les phénomènes biologiques essentiels, les caractères qui distinguent les corps vivants des corps bruts.
Nous savons déjà, en effet, qu'il y a dans ces phénomènes biologiques, des activités chimiques et des activités colloïdales. Si nous pouvions dire quelles activités chimiques et quelles activités colloïdales, il est vraisemblable que cela suffirait h séparer les corps vivants des corps non vivants.
Malheureusement, en l'état actuel de la chimie et de la physique, nous ne savons pas répondre à ces questions ; nous ne savons pas dire par quelle particularité chimique ou colloïde l'être vivant ditïère de son cadavre; nous ne pouvons
AXALYSE DES PHENOMENES NATURELS
jusqu'à présent songer à définir la vie que par ses résultats. Nous sommes certains, d'ailleurs, que cette définition sera possible, puisque, dans la vie courante, les hommes les plus ignorants n'hésitent pas, dans la plupart des cas, à déclarer qu'un corps est vivant, un autre non. Il y a donc des caractères objectifs, très accessibles, qui doivent nous permettre de résoudre le problème.
Il faudra analyser tout ce que nous savons de la manière d'être des corps vivants, pour arriver à trouver ce qui appartient à eux et à eux seuls ; mais il faudra choisir notre méthode analytique pour éviter des erreurs qui, nous conduisant à adopter un langage fautif, stériliseraient d'avance tous nos efforts.
Le meilleur moyen de montrer les dangers d'une analyse trop hâtive est de donner l'exemple de deux théories très célèbres qui encombrent actuellement le champ de la biologie et qui, dues à des erreurs de méthode, pèsent lourdement encore sur les épaules des chercheurs. Ces deux théories ont enlevé toute valeur comme instrument de recherches aux deux phénomènes qui nous renseignent le mieux sur la vie, je veux dire : l'hérédité d'abord, et ensuite la fabrication des sérums antitoxiques spécifiques.
Les savants responsables de ces erreurs de méthode ont, par ailleurs, à juste titre, une très grande autorité scientifique, ce qui a rendu leurs théories encore plus néfastes. La première, relative à l'hérédité, est due à Darwin et à Weismann ; la seconde, relative aux sérums antitoxiques, est | due à Ehrlich. Dans les deux cas d'ailleurs. Ter-
ANAirSE TROP lîAriVE
reur de méthode est la même ; elle consiste à représenter par un nom des choses qui n'existent pas.
Le problème de l'hérédité, que nous étudierons dans un chapitre ultérieur, peut se poser ainsi : Comment se fait-il qu'un œuf de hareng, se développant au milieu des hasards de la mer, donne naissance à un hareng? Evidemment, il y a en lui quelque chose qui le distingue d'un œuf d'oursin, puisque les deux œufs, se développant dans des conditions similaires, donnent naissance à des animaux si dissemblables. C'est ce quelque chose d'inconnu que Ton peut appeler l'hérédité spécifique de l'œuf de hareng.
Darwin, voulant expliquer la nature mystérieuse de cette hérédité, a probablement raisonné de la manière suivante : Si j'avais à reproduire moi-même un hareng, il me faudrait une description complète de tous ses ca7^actères\ il faut, de même, que l'œuf possède, sinon une description, du moins une repr^ésentation de tous les caractères nécessaires à la détermination du hareng adulte qui en sortira.
Ce raisonnement ne manque pas de logique; encore faut-il que l'on s'entende sur le mot caractère. Ce que nous appelons les caractères d'un être vivant ou d'un corps brut, ce sont les éléments de la description analytique que nous en faisons pour notre besoin personnel, et d'après le caprice de notre fantaisie. Ces caractères n'existent donc qu'en tant que nous les créons nous-mêmes pour notre usage. Nous pouvons décrire le hareng de cent mille manières différentes, en le découpant
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en petits cubes, ou en tranches minces, dont nous analyserons successivement le contenu. Darwin a choisi la division en cellules, et il a supposé, en conséquence, que chaque cellule du corps du hareng est représentée dans Tœuf par une geJ7imule invisible qui est sa particule représentative.
Quoique cette division en cellules ait un aspect plus biologique que la division en tranches minces ou en parallélipipèdes, Darwin ne l'a pas moins choisie au hasard ; il n'y avait par conséquent pas beaucoup de chances pour que ce fût ce mode d'analyse du hareng qui fût précisément représenté dans l'œuf; avant la théorie cellulaire, un . autre Darwin eût pu imaginer une toute autre représentation. Un amateur de simplicité aurait même pu réduire l'analyse du hareng à une expression infiniment condensée, en déclarant qu'il n'y a qu'un caractère dans le hareng, savoir la harengéité ou propriété d'être un hareng. Il aurait suffi alors que ce caractère unique fût déterminé dans l'œuf, et nous sommes sûrs en effet qu'il l'est, puisque c'est l'expression même du phénomène d'hérédité. Darwin a remplacé une harengéité unique par plusieurs millions de cellularités^ aussi mystérieuses et bien plus hypothétiques.
Tout le monde est d'accord sur le fait que l'œuf contient les éléments nécessaires à la détermination de l'adulte dans les conditions où le développement a lieu ; mais l'important est précisément de savoir quels sont ces éléments nécessaires ; en d'autres termes, par quel procédé