CHAPITRE XII
Fonctions factices
et
fonctions logiquement définies.
De même qu'il est possible de décomposer d'une iniinité de manières, en vue de sa description anatomique complète, le corps d'un être vivant, de même il n'y a, non plus, aucune raison pour limiter le nombre des modes d'analyse de l'activité vitale de cet être.
Un être vivant n'est pas comme une machine industrielle qui, fabriquée dans le but d'accomplir une certaine besogne ne saurait en exécuter une autre. Une locomotive ne peut accomplir que la fonction de locomotive ; au contraire un
L'ASSIMILA TION FONCTIONNELLE
chien, un canard, un serpent, sont capables de manifester de mille et mille façons différentes, suivant les circonstances, leur activité spécifique de chien, de canard, de serpent. Or, les circonstances varient tellement autour d'un animal donné, l'animal lui-même change si vite, qu'on peut affirmer sans exagération que cet animal ne fait jamais deux fois la même chose an cours de son existence.
Cependant, les physiologistes, comparant l'animal à une machine industrielle, ont l'habitude de décrire son activité en la décomposant en un certain nombre de fonctions plus simples au point de vue descriptif que l'activité totale de l'individu. De même, dans une locomotive, on décrit le va-et-vient du piston sous l'influence de la pression de la vapeur, la transformation du mouvement de va-et-vient en mouvement de rotation par le jeu des bielles et des manivelles, etc., et il semble difficile que deux ingénieurs, ayant à décrire le fonctionnement d'une locomotive, la décomposent de deux manières différentes; la locomotive est d'ailleurs un instrument conçu par l'homme et exécuté par lui en vue d'une certaine fonction.
Au contraire, quand il s'agit de décomposer l'activité totale d'un être vivant en des fonctions partielles plus simples, il pourrait y avoir, semble-t-il, un grand nombre de méthodes différentes ; il y en a en effet, mais la plupart des physiologistes sont d'accord pour employer la même et créer ainsi un langage analytique adopté de tous.
DEFINITION DES FONCTIONS
C'est que, chez un animal comme l'homme, il y a un certain nombre d'éléments d'action que l'on retrouve comparables à eux-mêmes, dans la perpétration d'un grand nombre d'actes différents; on pourrait dire que ce sont des rouages analogues à ceux d'une machine industrielle. Tels sont, par exemple, les segments osseux rigides, les articulations, les muscles, les tendons, les veines, les artères, les nerfs, etc. Toutes les fois que le corps de l'homme exécute un mouvement, on peut décomposer ce mouvement en plusieurs parties correspondant à chacun des éléments d'action précédemment signalés ; alors, c'est Tanatomie qui guide la description physiologique du phénomène observé.
Pour l'analyse d'un acte locomoteur, cette décomposition est non seulement utile, mais indispensable ; elle a cependant de nombreux inconvénients, en ce sens qu'elle amène l'analyste à considérer comme indépendants les uns des autres, sauf les relations de mécanisme, les divers segments de l'appareil étudié, comme sont indépendantes les unes des autres, sauf les relations de mécanisme, les bielles, les manivelles, les roues de la locomotive, dont chacune existe par elle-même. Or les os, les muscles, les nerfs, sont des éléments vivants d'un même organisme, et participent à des conditions communes d'existence. Quand un muscle se contracte, il rapproche deux segments osseux fixés à ses deux extrémités, mais sa contraction agit en même temps, outre ce phénomène macroscopique évident, sur l'ensemble des conditions
JJ ASSIMILA TIOX FONCTIONNELLE
d'équilibre réalisées dans tout rindividii. En d'autres termes, il n'y a pas dans un être vivant comme l'homme, un seul phénomène, local en apparence, qui n'ait un retentissement général sur tout l'organisme. Quand je ferme le poing, sans exécuter d'autre mouvement, je n'ai pas le droit de croire qu'il ne s'est rien passé dans le reste de mon individu, en relation avec ce mouvement local. Et par conséquent, si je décompose une activité macroscopique d'ensemble en un certain nombre d'activités macroscopiques locales, je suis sûr que mon analyse est incomplète, parce que j'aurai négligé le retentissement, sur l'organisme, de chaque activité partielle ; je suis sûr que la somme de toutes les activités partielles considérées ne représente pas rigoureusement le phénomène total que j'ai voulu analyser. Mon analyse est donc mauvaise, tandis que, pour une locomotive, une analyse analogue eût été satisfaisante.
Néanmoins cette analyse descriptive des activités humaines est indispensable à cause de la complexité immense de ces activités ; mais il faudra se tarder de lui attribuer une valeur absolue. Il est impossible de décrire complètement la flexion de l'avant-bras, sans tenir compte de l'état actuel de tout l'organisme, sur lequel cette flexion retentit, et qui retentit en revanche sur les conditions de ce phénomène local.
On a l'habitude, dans les traités de physiologie, d'étudier séparément la digestion, la respiration, la circulation, la sécrétion, etc., quoiqu'il soit
DEFIXITIOX DES FONCTIONS
bien certain qu'aucune de ces fonctions ne s'accomplit sans emprunter le secours des autres et sans les influencer. C'est là un moyen d'analyse factice, mais qui rend néanmoins de grands services pour son objet spécial ; nous avons vu, dans la partie précédente de cet ouvrage, ce qu'on peut tirer, comme loi approchée, de l'application de cette méthode artificielle ; nous nous proposons, pour le moment, de rechercher si une méthode naturelle de décomposition en fonctions, ne nous donnera pas un résultat plus rigoureux au point de vue biologique.
L'idée d'obtenir un résultat vraiment biologique, vraiment général et s'appliquant à tous les êtres vivants sans exception, peut nous guider dans cette recherche ; il est certain, en effet, que si, dans la description d'un phénomène, nous faisons intervenir la flexion de l'avant-bras, nous ne trouverons rien d'équivalent chez un ver de terre ou un oursin qui n'ont pas d'avantbras articulé. C'est précisément ce but qu'ont poursuivi les physiologistes en examinant les grandes fonctions : respiration, circulation, digestion, etc., qui peuvent se retrouver chez tous les êtres vivants sans exception.
Nous avons vu que cette méthode est artificielle, et, si elle est susceptible de généralisation, cela prouve simplement que l'on peut appliquer une même méthode artificielle à l'étude de la physiologie de tous les êtres vivants. Nous ne devons pas séparer les uns des autres les divers phénomènes qui se passent au même moment dans un animal donné ; il faut donc nous rési-
L'ASSIMILA TION FONCTIONNELLE
gner à les étudier tous à la fois, ce qui exigera un langage synthétique spécial.
Un chien, un canard, un serpent, disais-je tout à l'heure, sont capables de manifester de mille et mille façons différentes, suivant les ci?^constanccs, leur activité spécifique de chien, de canard, de serpent ; leur activité reste néanmoins spécifique, c'est-à-dire qu'elle se poursuit ' d'après la structure propre de leur organisme, et que, dans les mêmes circonstances, un chien agit comme chien, un canard agit comme canard. Il serait commode, au moins pour commencer, de créer des verbes correspondant à ces diverses activités spécifiques ; on dirait par exemple qu'un chien chienne^ qu'un canard canarde^ etc., et le problème serait de savoir qu'elles sont les diverses manières de chiewierf de canarder, relativement à telle ou telle circonstance.
On peut substituer à ces verbes bizarres le verbe fonctionner, à condition qu'il soit bien entendu que ce mot comprendra toute l'activité spécifique de l'être considéré dans les circonstances considérées. Cette manière de parler donnerait au mot fonction une signification tout autre que celle des physiologistes ; il ne s'agirait plus d'une décomposition factice de l'activité totale d'un individu en plusieurs parties simultanées que l'on n'a pas le droit de séparer les unes des autres, mais d'une succession d'activités totales dont chacune résulte de deux facteurs : l'état de l'animal étudié et l'ensemble des conditions ambiantes, au moment considéré.
Chaque fonction ainsi définie, sera unique au
DEFINITION DES FONCTIONS
monde et différera de toutes les autres; il y a en ellct trop d'éléments dans chaque animal, et trop aussi dans les circonstances qui déterminent ses actes, pour qu'un être d'une espèce se trouve jamais deux fois de suite identique à lui-même dans des circonstances identiques. Il serait donc illusoire de chercher quelque chose de commun à l'ensemble des fonctions chien définies de cette manière; elles varieront à Tinfini. Il serait encore plus impossible de trouver quelque chose de commun aux fonctions chien, aux fonctions lé-;ard et aux fonctionsjt7o/r/er. Ce n'est pas dans la nature même de ces fonctions que l'on peut trouver une loi générale, mais il est possible d'en découvrir une dans V enchaînement des fonctions successives d'un même individu, dans les conséquences, pour un individu donné, de l'accomplissement d'une fonction donnée.
Ici encore, n'ayant pas à notre disposition le bioscope imaginaire qui permettrait de reconnaître, à la simple inspection, l'état physique particulier aux substances vivantes, nous devons nous rabattre sur l'observation de phénomènes ayant une certaine durée. Nous n'étudions pas comment l'être vit^ cela est au-dessus de nos moyens d'investigation actuels, mais nous recherchons comment l'être vivant continue de vivre^ et c'est dans cette recherche que nous espérons trouver une loi générale caractéristique de la vie.
Organe et fonction. — Si l'on accepte notre définition de la fonction, il en résulte une définition correspondante de Yorgane. Quelqu'abus
L'ASSIMILATION FONCTIONNELLE
que l'on ait fait du mot organe dans le langage courant, quoique certains auteurs n'aient pas craint d'employer le mot organe pour représenter une partie anatomiquement décrite dans le corps animal, et de dire, par exemple, que la main est un organe, il est évident que la définition de l'organe ne peut être que physiologique; la seule définition possible du mot organe est celle-ci : L'organe est l'ensemble des parties de l'individu qui collaborent à l'exécution d'une fonction. Ceux qui croient à l'existence des fonctions partielles, de phénomènes locaux n'ayant pas de retentissement sur l'ensemble de l'individu, peuvent croire aussi à l'existence d'organes partiels, ne comprenant qu'une partie des tissus de l'animal. Mais si l'on va au fond des choses, on constate la corrélation qui unit entre elles à chaque instant, toutes les régions du corps vivant ; l'on doit dire qu'un organe quelconque comprend tout l'organisme, et que le rôle de telle ou telle partie de l'individu est seulement plus important dans la constitution de l'organe considéré.
Si l'on accepte d'ailleurs notre définition des fonctions considérées comme étant les activités totales successives d'un même être vivant, on doit définir les organes : les états successifs de l'organisme correspondant à chaque fonction. Et ainsi, la vie est une succession de fonctions; Vétre vivant est une succession d'organes.
Appelons A^, A,, A3, etc., les états successifs d'un individu, ses organes successifs pour nous conformier à notre définition, et B,, B^, B3, etc.,
DÉFINITION DES FONCTIONS
les ensembles successifs de circonstances ambiantes qui interviennent dans la détermination des activités de l'individu considéré; nous devons considérer qu'une activité quelconque de notre individu, une fonction quelconque de notre individu, est le résultat de deux facteurs: son état A au moment considéré, et l'ensemble B des circonstances correspondantes.
En d'autres termes, un moment quelconque de la vie de l'individu peut se représenter parla formule symbolique :
Ax B. *
La vie tout entière sera une succession de fonctions dont chacune correspond à une formule
A, X B„ A, X B,, etc.
Mais A, est l'état structural de l'organisme après qu'il a accompli la fonction (A^ X B,). Le corps passe de l'état A^ à l'état A.2 sous l'influence des conditions extérieures B^ qui l'ont déterminé à exécuter la fonction (A^xBJ.
Le problème biologique général revient donc à ceci : que doit être devenu A^ par rapport à A^ sous l'influence des circonstances B^ qui ont déterminé la fonction (AjXBJ.
Nous pouvons prévoir déjà quel sera le résultat de notre investigation, puisqu'il existe, depuis Lamarck, un aphorisme le résumant. Nous avons en effet été amenés, parles nécessités du langage, à définir l'organe par la fonction ; ceci aurait pu
L'ASSIMILA TION FONCTIONNELLE
se faire de même pour un mécanisme non vivant ; la formule : « la fonction définit l'organe » est donc une formule générale a priori qui n'a rien à voir avec la biologie. Mais, à cette définition, Lamarck a ajouté une constatation^ l'expression d'un fait d'observation et d'expérience, en disant :
La fonction crée V organe.
Nous devinons déjà que, sous cette formule très générale, va se trouver la loi que nous cherchons, et qui établira une relation entre les états successifs A^ et A^, de l'organisme, étant donné que les circonstances B^ auront déterminé, dans l'individu, la fonction (A^ X BJ. Pour étudier de près cette loi fondamentale, nous devrons nous attacher à l'observation des cas dans lesquels, toutes choses égales d'ailleurs^ nous saurons faire varier, dans l'ensemble B des circonstances extérieures à l'individu, un facteur ou un groupe de facteurs facile à déterminer et même à mesurer ; ce sera alors à la variation de ce facteur ou de ce groupe de facteurs que nous devrons attribuer la modification observée dans l'organisme étudié, ,
Avant d'entreprendre cette étude essentielle, mettons en évidence un résultat important de nos précédentes déductions.