CHAPITRE XVII
Cas où l'on peut transporter hors du corps
les résultats de lanalyse fonctionnelle.
Sérothérapie.
Jusqu'ici, la fonction, telle que nous l'avons définie pour le besoin de l'analyse des phénomènes biologiques, nous est apparue seulement ;d comme une manière de parler commode. Or, découverte tout à fait imprévue, et qui aura dans
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SEROTHERAPIE
la science un retentissement prodigieux, il y a des cas où cette décomposition en foyictions se traduit par autre chose qu'une formule verbale.
V^oici, par exemple, un lapin dans le péritoine duquel on a injecté du lait de vache ; ce lait est assimilé et le lapin ne s'en porte pas plus mal ; il a changé cependant par rapport au lait de vache, et c'est là la remarque fondamentale de J. Bordet. Le sérum de ce lapin, qui a assimilé du lait de vache, donne ensuite, in vitro^ un précipité avec le lait de vache et avec le lait de vache seulement.
Ainsi, non seulement nous sommes sûrs que l'injection de lait de vache dans un lapin adonné à ce lapin une modification spécifique par rapport au lait de vache, ce que nous pouvions prévoir par comparaison avec les injections de toxine et de venins, mais encore, le reflet de cette modification spécifique peut se transporter in vitro avec le sérum — colloïde mort — emprunté au lapin. La fonction (lapin X lait de vache) n'est donc plus une chose purement verbale ; nous pouvons en transporter le résultat dans un flacon, sous forme d'un sérum qui nous permettra, en particulier de distinguer désormais le lait de vache de tous les autres laits ; car le sérum spécifique ainsi obtenu ne donne de précipité ni avec le lait d'ànesse, ni avec le lait de femme, ni avec le lait de truie.
De même, injectons dans un péritoine de cobaye des globules rouges de sang d'oie, nous constatons que ces globules sont digérés petit à petit et assimilés par le cobaye ; après quoi le
V ASSIMILATION FONCTIONNELLE
sérum du coba^^e a la propriété de dissoudre, dans un verre^ des globules de sang d'oie.
Ce résultat se généralise à un grand nombre de tissus ; chacun d'eux, assimilé par un animal donné, fait naître dans le sérum de cet animal, une propriété transportable spécifique par rapport au tissu assimilé.
On conçoit toute l'importance pratique de cette découverte ; elle contient toute la sérothérapie. Si l'on a habitué un cheval à assimiler de la toxine diphtérique, son sérum pourra détruire cette toxine chez un enfant atteint de la terrible maladie, pourvu que le sérum de cheval ainsi préparé ne soit pas lui-même toxique pour l'enifant. C'est la méthode générale découverte par Behring et Kitasato et rendue applicable par les travaux d'Emile Roux.
A vrai dire, on connaissait déjà une tî^ansportabilité analogue de propriétés fonctionnelles par des colloïdes morts. Une culture filtrée de bactéridie charbonneuse, pouvait, inoculée en quantité suffisante à un mouton, lui donner une maladie mortelle ayant des symptômes analogues à ceux du charbon bactéridien. Mais cette observation ne fut pas interprétée au début comme je l'interprète maintenant; on pensa seulement que, dans la maladie charbonneuse, les substances excrémentitielles produites par la bactéridie jouaient le rôle principal -, nous discuterons cette opinion un peu plus tard.
A vrai dire, quand on filtre une culture sur bouillon de bactéridie charbonneuse, on a le résultat de la fonction (bactéridie X bouillon) et
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SEROTHERAPIE
non celui de la fonction (bactéridie X mouton). Le fait que ce liquide filtré est néanmoins nuisible au mouton prouve que ces deux fonctions ne sont pas très différentes l'une de l'autre ; nous avons déjà vu en effet que les fonctions (bactéridie X souris), (bactéridie X cobaye) et (bactéridie X mouton) sont de même ordre ; la bactéridie n'a pas d'actions spécifiques bien caractéristiques.
Il en est tout autrement d'un autre microbe également très connu, le rouget du porc. La fonction (rouget X lapin) est antagoniste de la fonction irouget X pigeon), puisque l'accoutumance du rouget à tuer des lapins diminue sa virulence pour le pigeon.
Quelle que soit leur importance au point de vue de la médecine scientifique, ces faits de transportabilité de résultats fonctionnels dans les liquides morts, présentent au point de vue biologique une importance plus grande encore.
Supposons qu'à chaque Jonction^ nettement définie chez une espèce vivante, corresponde une activité fonctionnelle spécifique transpoi^table dans un colloïde mort. Nous pourrons ainsi conserver, dans des bocaux étiquetés, toutes les fonctions possibles d'une espèce vivante, sous forme de colloïdes capables d'accomplir, partiellement au moins, chacune de ces fonctions spécifiques. Ce sera là une analyse réelle de l'activité vitale de l'espèce considérée. Cette analyse sera plus ou moins complète, mais elle sera bien réelle.
L'un des premiers résultats obtenus dans cette voie, a été la fabrication d'alcool, dans un moût
L'A SSIMILA TION FONCTIONNELLE
sucré, au moyen de colloïdes morts fournis par des levures. On est parti de cette observation pour affirmer que ces colloïdes morts sont partiellement vivants ; ce qui, au moins sous cette forme, me paraît absurde. Ce qui est vrai, c'est qu'on peut décomposer une partie plus ou moins grande de l'activité vitale d'un être, peut-être même toute cette activité, en des activités partielles transportables dans des colloïdes morts ; et cela suffit à prouver que les phénomènes vitaux ne sont pas essentiellement différents des autres phénomènes naturels ; mais on ne doit considérer comme vivant qu'un corps qui a tous les attributs d'un être vivant.
DiASTASES ET SUBSTANCES EXCRÉMENTITIELLES ; ASSIMILATION PHYSIQUE OU DIGESTION. L'exem-
ple que je viens de signaler, savoir, la fabrication d'alcool dans un moût sucré par un colloïde mort provenant d'une levure, nous fait penser immédiatement à une question qui complique singulièrement la méthode d'analyse, de décomposition d'une activité vitale totale en activités partielles transportables dans des colloïdes.
En même temps qu'une substance vivante assimile, soit qu'il s'agisse d'une assimilation rigoureuse dans un milieu constant, soit qu'il s'agisse d'une assimilation fonctionnelle ou adaptive dans des conditions nouvelles de milieu, il se produit, nous le savons, des substances accessoires à l'assimilation, substances appelées le plus souvent excrémentitielles, et que j'ai désignées par la lettre R dans l'équation de la vie
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SÉROTHÉRAPIE
élémentaire manifestée. Ce sont des substances chimiquement définies et qui doivent se produire, toujours les mêmes quand les conditions de la vie de l'espèce considérée restent les mêmes. De cet ordre est, par exemple, l'alcool, substance accessoire à l'assimilation d'un moût sucré par de la levure de bière.
On ne peut pas établir la moindre comparaison entre cette substance excrémentitielle, l'alcool, et le colloïde mort qui, extrait des cultures de levure de bière, peut lui-même fabriquer de l'alcool dans un moût sucré.
On appelle, d'une manière générale, diastases ou enijmes les colloïdes morts qui peuvent transporter avec eux une partie de l'activité vitale d'un être vivant. Ces diastases, nous ne les connaissons que par lein^s effets^ qui sont précisément l'expression de l'activité vitale de l'être vivant considéré, relativement à la substance sur laquelle elles agissent ; or, elles sont mélangées dans les bouillons de culture avec les substances excrémentitielles ou substances R de sorte que, si nous étudions l'effet d'une culture filtrée^ d'un microbe ou d'une levure sur un animal ou sur un réactif quelconque, nous ne saurons pas distinguer ce qui est dû à la diastase et ce qui est dû à la substance excrémentitielle; c'est une des raisons qui retardent l'étude des diastases.
Les diastases sont, avons-nous dit, des col-
I. Ou centrifugée; car certaines diastases ne traversent pas les filtres : aussi préfère-t-on séparer les corps des microbes au moyen d'un appareil à force centrifuge comme celui que les fermières emploient pour écrémer le lait.
L'ASSIMILA TION FONCTIONNELLE
loïdes morts ; il est probable que leur activité est due à leur état colloïde particulier, car elle se manifeste, en effet, le plus souvent par des variations introduites dans l'état colloïde d'autres substances ; qu'il y ait, secondairement à ces variations colloïdes, des réactions chimiques qui en résultent, nous savons que cela doit se produire souvent, et cela ne nous empêchera pas de croire que l'action de la diastase a été d'ordre colloïde, même quand nous n'en constaterons que le résultat secondaire, qui est chimique.
La siicrase^ par exemple, est une diastase produite par les levures et autres moisissures, et qui a la propriété d'interpe?^tir le sucre de canne. Cela prouverait simplement que la solution de sucre de canne n'est stable, en tant que composé chimique défini ou saccharose^ qu'à un état colloïde différent de celui de la sucrase. C'est une relation d'équilibre entre l'état chimique et l'état physique de cette substance spéciale.
Cette idée de Faction purement colloïde des diastases suggère une interprétation générale de leur genèse. Un corps vivant dans un moût, dans un bouillon ou un autre colloïde, se multiplie en assimilant le milieu, c'est-à-dire en fabriquant, aux dépens du milieu, du protoplasma identique au sien propre. Il y a dans cette assimilation deux phénomènes distincts ; le protoplasma fabriqué est en effet identique à celui qui l'a produit, tant au point de vue chimique qu'au point de vue de l'état colloïde ou ph3^sique ; il y a donc en réalité deux assimilations : l'une d'elles, qui peut s'appeler assimilation physique ou assimilation col-
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SEROTHERAPIE
lo'ide consiste dans l'établissement d'un équilibre entre l'état colloïde du corps vivant et celui des substances de son milieu avec lesquelles il entre en conflit : la seconde, qui est l'assimilation proprement dite ou définitive, est probablement subordonnée à la première, mais ne se passe que dans les limites du contour même du corps vivant, dans son protoplasma, en un mot : tandis que l'assimilation physique peut, à un degré plus ou moins avancé, gagner le milieu ambiant.
Ainsi, ce qu'on appelle sécrétion de siicrasc par la levure^ ce serait seulement l'influence progressive, sur le milieu contenant du saccharose, de l'état colloïde de la fonction levure X saccharose). Les différentes diastases que secrète, dans un milieu contenant diverses substances actives, un élément vivant A, seraient les traductions colloïdes des fonctions partielles (Ax B^), (AxBo^^, etc., B^, B. ... etc., étant les diverses substances actives dont la somme constitue l'ensemble B des conditions extérieures. Séparer ces diastases les unes des autres, cela revient donc à analyser la fonction totale AxB) de ses éléments partiels (A X B^) (AxB^i, etc., ce qui constitue une analyse élective de l'activité vitale totale de l'espèce A dans les conditions B.
Cette assimilation physique si remarquable est connue depuis bien longtemps dans certains cas particuliers, sous le nom de digestion ; mais le plus souvent, comme on ne connaissait pas les propriétés des corps colloïdes, on considérait les digestions comme des dissolutions. Par exemple, la viande, digérée par le suc gastrique, était con-