CHAPITRE XIX Les fonctions de mécanisme d'ensemble
Nous avons constaté, au début de la quatrième partie de cet ouvrage, que la décomposition en fonctions de l'activité totale d'un individu complexe comme l'homme ou le chien, peut se faire d'une inlinité de manières au gré de l'observateur; ces fonctions, ainsi définies d'une manière fantaisiste, n'ont donc d'autre intérêt qu'un intérêt descriptif. Leur définition présente d'ailleurs un autre danger, savoir que la somme de toutes ces fonctions définies séparément ne représente pas l'activité totale de l'individu analysé, si l'on ne tient pas compte des relations inévitables qui unissent chacune des fonctions partielles à toutes les autres.
Cependant^ nous avons tiré un certain parti de la considération des fonctions de mécanisme protoplasmique, définis, chacun pour son compte, par un facteur envisagé à part dans les circons-
MECANISME D'ENSEMBLE
tances ambiantes; cela nous a permis de réunir en une formule générale les si nombreux faits d'expérience recueillis depuis une vingtaine d'années dans les laboratoires de pathologie expérimentale.
L'organisme animal peut être considéré comme un mécanisme, à plusieurs points de vue, suivant plusieurs échelles de dimensions. Il s'}' passe des phénomènes chimiques et des phénomènes colloïdes, et nous savons que le mécanisme colloïde ou protoplasmique retentit sur le mécanisme chimique ; réciproquement, le mécanisme chimique retentit sur le mécanisme colloïde. Des relations analogues existent entre le mécanisme d'ensemble et le mécanisme colloïde ou protoplasmique; les mouvements de locomotion, par exemple, qui sont parmi les plus faciles à observer des mouvements de mécanisme d'ensemble, sont liés, par des relations de cause à effet, à l'état protoplasmique des tissus qui composent les membres; le mouvement des bras ou des jambes est inséparable des contractions musculaires et des courants nerveux, fonctions de mécanisme protoplasmique. Dans les fonctions de mécanisme d'ensemble, nous aurons donc à envisager comme dans les chapitres précédents, les fonctions correspondantes de mécanisme protoplasmique; et il est bien certain que, dans ce cas comme dans les précédents, ce seront les circonstances extérieures qui détermineront l'activité particulière de l'organisme. La seule différence sera que, au lieu d'agir directement sur les mécanismes protoplasmiques comme le fai-
L'ASSIMILA TION FONCTIOSyELLE
saient les facteurs colloïdes B^, B^, etc., dont nous parlions tout à l'heure, les facteurs d'action externes que nous envisagerons maintenant n'agiront plus sur le mécanisme colloïde que par r intermédiaire d'un mécanisme d'ensemble d'échelle plus élevée.
Exemple. Voici un bol de lait sur la table; si j'avais injecté le contenu de ce bol de lait dans le péritoine d'un cobaye, j'aurais déterminé, directement, dans le protoplasma de ce cobaye, la fonction i, protoplasma de coba3'eXlait), fonction de mécanisme protoplasmique. Voici maintenant un chat devant ce bol de lait ; l'odeur qui s'en dégage, la lumière qu'il émet, influencent les organes olfactifs et visuels du chat; les impressions sensorielles ainsi réalisées transmettent, par un mécanisme protoplasmique que nous étudierons plus tard, une modification à l'état colloïde des cellules nerveuses du cerveau; cette modification se répartit dans les différents centres nerveux, suivant les chemins de moindre résistance tracés, au moment considéré, dans ces centres nerveux, et finissent par aboutir, au moyen des nerfs centrifuges, à un grand nombre de muscles locomoteurs qui se contractent successivement. Le résultat de tout cela est que le chat s'approche du bol de lait, penche la tète dessus et commence à en laper le contenu.
Voilà quelque chose d'infiniment complexe, une activité d'ensemble très difiicile à analyser et qui a été déterminée chez le chat parle bol de lait. Encore devons-nous remarquer que le bol de lait n'est pas intervenu seul dans cette déter-
MÉCANISME D'ENSEMBLE
mination; l'état de Tambiance et l'état du chat y jouaient aussi un rôle important; si le chat avait été repu, ou s'il m'avait vu, près du bol de lait, armé d'un bâton, les mouvements déterminés chez lui eussent été tout autres.
Dans tous les cas, je suis obligé de constater que le chat tout entier a pris part à l'exécution de la fonction considérée; on ne saurait assigner à l'accomplissement de cette fonction un organe qui ne comprît pas le chat tout entier. La fonction étudiée est une page de l'histoire de l'activité du chat; l'organe correspondant est la page correspondante de Thistoire de son évolution structurale. Il y a eu, défini dans le chat au moment considéré, un mécanisme différent de celui qui y était défini un instant auparavant et accomplissait autre chose. En d'autres termes, dans un langage rigoureux, le chat vivant est une succession d'oî^ganes différents, que nous appelons tous du même nom de chat, et dont chacun est un mécanisme à part.
Reprenant notre notation précédente, nous dirons que le chat, succession des organes A^, Ag, Ao, etc., accomplit successivement, dans les conditions B,, Bo, B3, les fonctions successives (A^XB^) (A^XB,) (A3XB3), etc. Et c'est l'accomplissement de la fonction (A^^xBJ qui transforme le chat A^ en chatA^.
La seule relation que l'observation directe nous permette d'établir entre les états successifs A^ et A^ du chat, c'est que, si lé chat a accompli souvent la fonction (A^xBJ, il devient plus apte à l'accomplir ensuite; c'est toujours la loi d'ha-
L'ASSIMILA TIOX FONCTIONNELLE
bitude que Lamarck a empruntée à la sagesse des nations. La fonction définit Vorgane; la fonction répétée souvent^ crée Vorgane,
Transportant cette observation dans le domaine du mécanisme colloïde, nous concevons que si, en un point M du corps, une masse protoplasmique se trouve plusieurs fois de suite amenée à exécuter la même opération dans le mécanisme d'ensemble, elle sera modifiée par cette opération même, et dans le sens qu'il faut pour être plus apte à l'exécuter ensuite. Le cas sera comparable à celui des éléments protoplasmiques luttant contre une toxine ou un aliment déterminé, seulement, dans ce cas, la fonction spéciale de la masse protoplasmique sera définie, indirectement, par le mécanisme d'ensemble dont elle fait partie.
Mais, chez un animal adulte, les masses protoplasmiques localisées aux divers points du corps ne sont plus sujettes, dans leurs rapports avec le mécanisme d'ensemble, à des variations aussi étendues que dans leurs rapports avec les toxines ou les aliments ^ Nous avons vu les mêmes protoplasmes fabriquer successivement de l'antitétanos, de l'antidiphtérie, etc., c'est-àdire lutter spécifiquement dans chaque cas, contre un ennemi nouveau, en acquérant un organe nouveau. Il n'en est plus de même quand
I. Il est vrai que, d'après M. Metchnikofî, ce ne sont pas les tissus fixes ou tissus de construction qui exécutent la défense antitoxique, mais bien les éléments migrateurs ou phagocytes, qui n'ont rien à voir avec le mécanisme
d'ensemble de l'animal.
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il s'agit des masses protoplasmiques considérées comme éléments constitutifs du mécanisme total; chaque élément, situé à un endroit déterminé du mécanisme adulte ne peut exécuter qu'une sorte de fonction protoplasmique; le muscle est muscle, le nerf est nerf, et l'on ne voit pas le muscle se transformer en nerf. Ici, il n'est donc plus question d'une variation dans la nature du mécanisme de chaque cellule, mais simplement d'un fonctionnement plus ou moins considérable, suivant un modèle tracé à l'avance pour chaque élément histologique défini. En d'autres termes, un élément donné situé au point M du corps, fait toujours la même chose, quelle que soit la fonction de mécanisme d'ensemble déterminée dans l'animal par les circonstances; seulement, cette même chose qu'il sait faire, il la fait beaucoup, un peu, pas du tout, suivant la manière dont est défini l'organe qu'est l'animal à un moment donné.
Encore ne savons-nous pas si les éléments des tissus que nous observons aujourd'hui chez les animaux adultes sont arrivés au terme absolu de leur évolution différentielle; nous disions, tout à l'heure, que l'on ne sait pas si le muscle d'aujourd'hui n'est pas encore un petit peu œuf^ c'est-à-dire s'il ne contient pas encore des rudiments des fonctions caractéristiques d'autres tissus. Si cela était, nous devrions croire, suivant la loi d'assimilation fonctionnelle précédemment établie, que, à force d'agir comme muscle, de muscler^ le muscle devient plus muscle. Nous devons penser, en tout cas,
L'ASSIMILATION FONCTIONNELLE
que cela s'est produit au cours de l'évolution des espèces qui a donné, par adaptation progressive, à chaque espèce actuelle, précisément son anatomie et son histologie.
Si nous supposons que le muscle devient plus muscle à force de muscler^ le cas est tout à fait le même que pour les éléments protoplasmiques qui luttaient contre les toxines ou les microbes; l'organe colloïde est créé par la fonction colloïde répétée.
Si nous supposons au contraire que, chez les animaux adultes, chaque tissu défini est arrivé au terme de son évolution différentielle, il n'y a plus de variation possible dans la nature protoplasmique de chaque élément, mais seulement des augmentations ou des diminutions quantitatives sans variation fonctionnelle. Or, chez un adulte, les réactions destructives des tissus contrebalancent leurs réactions constructives, puisque l'animal reste semblable à lui-même; et pour chaque tissu, qui ne varie plus, il faut parler d'assimilation pure et simple et non d'assimilation adaptative. La seule question qui se pose est donc de savoir quelles sont les conditions qui déterminent, dans les tissus, soit l'assimilation, soit la destruction.
Le même élément M, qui ne peut fonctionner que suivant sa nature M, fait partie successivement d'organes différents, car un homme ou un chat ne fait jamais deux fois de suite la même chose; suivant les fonctions successives dans lesquelles se décompose l'histoire de l'activité vitale de l'homme ou du chat, l'élément M
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accomplit donc sa fonction propre M, soit beaucoup, soit peu, soit pas du tout. S'il se détruisait en accomplissant sa fonction, le renouvellement fréquent de cette fonction tendrait à le faire disparaître, ce qui est contraire à la loi d'habitude. Les parties forgeantes d'un forgeron se développent à mesure qu'il forge. Au contraire, les muscles d'un oisif se détruisent en tant que muscles, et se chargent de réserves de graisse qui sont, nous l'avons vu, des produits de destruction.
Et, par conséquent, si, au point de vue descriptif, nous étions embarrassés pour savoir quelle est la fonction propre d'un tissu dans un organisme, nous nous en rendrions 'compte en étudiant les conditions dans lesquelles ce tissu se développe quantitativement en restant semblable à lui-même.
Nous sommes maintenant en mesure d'exprimer, dans toute sa généralité, la loi d'assimilation fonctionnelle, qui est la loi fondamentale de toute la biologie. Sur la foi de Claude Bernard, la plupart des physiologistes lui ont préféré la loi de destruction fonctionnelle qui veut que tout tissu qui fonctionne se détruise, pour assimiler ensuite au repos. Il est évident que Claude Bernard a établi cette loi a priori et sans mûre réflexion; elle rend incompréhensible la loi d'habitude et l'adaptation de l'organe à la fonction.
l.E DAN TEC.
L ASSIMIL A TlOy FO NCTIOySELLE