CHAPITRE XXI La sélection naturelle
Il y a une différence capitale entre les deux méthodes dont nous avons développé l'exposition dans la troisième et la quatrième parties de ce livre.
Dans la première, nous avons considéré Vassimilation pure et simple comme une loi approchée, à cause des diverses variations dues à des actions destructives quelconques^ et se superposant d'une manière quelconque aux résultats précis de l'assimilation rigoureuse.
Dans la deuxième, au contraire, nous n'avons pas séparé l'assimilation des variations; nous avons observé un résultat d'ensemble, une synthèse comprenant toute lactivité du corps
ACCORD DES DEUX MÉTHODES
vivant sous l'influence de toutes les circonstances ambiantes considérées à la fois, et nous avons constaté que les résultats ainsi établis sont soumis à la loi d' assimilation fonctionnelle qui a pour résultat immédiat V adaptation des organismes aux milieux.
Avec la première méthode, nous considérions l'individu A comme se multipliant semblable à lui-même, et comme subissant ensuite des variations superposées, causées par l'influence des conditions ambiantes comprises dans le terme B. Avec la deuxième, nous ne savions plus ce qu'est l'organisme A lui-même; mais l'organe A de cet organisme, défini par la fonction représentée symboliquement dans la formule (Ax B), se multipliait par assimilation fonctionnelle en tant qu'organe défini par la fonction (AxB) et donnait par conséquent d'emblée un résultat adapté au milieu B.
Pour employer la première méthode, nous nous en étions tenus à la considération de résultats d'ensemble exprimés dans le langage chimique des quantités de substance, sans nous préoccuper de l'existence d'un mécanisme colloïde servant toujours d'intermédiaire entre les actions extérieures et les phénomènes chimiques intimes; dans la seconde, au contraire, nous avons toujours considéré l'ambiance comme agissant uniquement sur le mécanisme el comme déterminant secondairement, par le moyen de ce mécanisme, des réactions chimiques dirigées, par là même, dans le sens de l'adaptation.
LA SELECTION .XATL'RELLE
Mais puisque nous avons, dans les deux cas, étudié les mômes faits, nous devons, malgré la divergence des méthodes employées, arriver à établir un accord entre les résultats. Nous y arriverons, en effet, grâce à un procédé de raisonnement qui est dû à Darwin et qui est appelé la sélection naturelle.
Darwin a borné son étude du monde vivant à la constatation des variations qui accompagnent la multiplication des êtres vivants, sans se préoccuper de la manière même dont se produisent ces variations. Lamarck, au contraire, avait rattaché les variations à la loi d'habitude, comme nous l'avons fait dans la quatrième partie de cet ouvrage. De telle sorte que, en essayant de mettre d'accord les résultats de nos deux méthodes d'investigation, nous réaliserons en même temps l'accord des deux grandes écoles évolutionnistes, celle de Lamarck et celle de Darwin.
Prenons toujours comme exemple la bactéridie charbonneuse, type bien étudié et permettant un exposé commode.
A la condition n° i (v. plus haut, p. 66), dans un bouillon convenable à 35 degrés centigrades, la bactéridie charbonneuse A se multiplie en restant rigoureusement semblable à elle même. A la condition n° 2, dans de l'eau pure additionnée d'acide phénique, la bactéridie A se détruit petit à petit en variant dans ses propriétés. Dans un bouillon phénique, il y a superposition des deux phénomènes précédents, c'est-à-dire multiplication et variation tout à la
ACCORD DES DEUX METHODES
fois. Et si Ton transporte les bactéridies qui ont varié dans un bouillon réalisant pour l'espèce la condition n° i, elles se multiplient semblables à elles-mêmes avec les variations qu'elles avaient acquises pendant la période de destruction.
Voilà le fait général qui sert de base à toutes les explications darwiniennes : une espèce est soumise à des conditions quelconques qui lui permettent de continuer de vivre ; elle se multiplie avec des variations qui, une fois la cause de trouble supprimée, se conservent semblables à elles-mêmes jusqu'à ce qu'intervienne une nouvelle réaction destructive.
Lorsque la bactéridie se développe dans des milieux morts comme les bouillons de culture, nous n'avons aucun moyen rigoureux d'étudier les variations qu'elle subit ; nous devons, pour constater ces variations, employer le seul réactif précis qui soit à notre disposition, un organisme animal vivant, par rapport auquel nous saurons définir une propriété vraiment précise de la bactéridie charbonneuse, propriété que l'on appelle la virmlence de la bactéridie poin^ cet animal.
Prenonsdonc une culture quelconque de bactéridies, culture dans laquelle se seront produites, sans que nous sachions comment, des variations dans divers sens. Injectons cette culture à un mouton. Voilà un cas vraiment darwinien, car les conditions dans lesquelles ont varié les bactéridies dans les milieux morts précédents, 7i'ont aucun y^apport direct avec V aptitude à vivre dans le inoiiton. Même, donc, si comme le veut