‹ Éléments de philosophie biologiqueChapitre 52 sur 92 · LA SÉLECTION NATURELLE · texte numérisé non relu

LA SÉLECTION NATURELLE

Lamarck, ces variations étaient directement adaptatives aux conditions dans lesquelles elles se produisaient, elles étaient quelconques par rapport au milieu intérieur du mouton qui réalise des conditions différenles.

Le mouton jouera ici le rôle d'un crible. Celles des bactéridies qui, par hasard^ après les variations subies, se trouvent être virulentes pour le mouton, c'est-à-dire aptes à se conserver dans le mouton, se développeront dans le milieu intérieur de l'animal. Au contraire, celles qui, par hasard, après les variations subies, se trouvent ne pas être virulentes pour le mouton, mourront dans le milieu intérieur de l'animal puisque, par définition de la non-virulence, elles ne sont pas aptes à se multiplier dans ce milieu intérieur. Les bactéridies virulentes, se développant seules, tueront le mouton, et si, ensuite, on cherche dans le sang du mouton mort, on n'y trouvera plus que des bactéridies virulentes. Le mouton aura, je le répète, joué le rôle d'un crible qui ne laisse passer que les individus virulents, aptes à prospérer dans le mouton.

Voilà bien de l'adaptation après coup. Darwin a appelé sélection naturelle cette fonction de crible qui retient tous les individus non adaptés et les détruit, ne laissant passer que les individus adaptés. Herbert Spencer a donné au même phénomène le nom de persistance du plus apte qui équivaut à la première dénomination.

■ L'exemple que j'ai choisi est un cas de darwinisme pur, cela est évident; nous avons en effet réalisé la sélection naturelle par un ensemble de

ACCORD DES DEUX METHODES

conditions différant de celui dans lequel s'étaient produites les variations à sélectionner. Les variations entre lesquelles s'opérait le choix, étaient donc réellement fortuites par rapport au crible qui choisissait les individus à conserver.

Mais c'est là aussi un exemple factice. Il n'y a pas en général, dans la nature, des expérimentateurs qui se chargent de passer au crible d'un corps de mouton vivant les bactéridies ayant varié au hasard dans les bouillons ou milieux morts de culture. Nous avons étudié un cas de sélection artificielle après coup^ mais ce cas était intéressant néanmoins, en ce qu'il posait nettement la thèse darwinienne, dans un cas où le lamarckien le plus convaincu ne pouvait nier que les variations fussent fortuites par rapport à l'appareil de sélection emplo3'é.

La véritable sélection naturelle est réalisée dans le cas où ce sont les conditions B, dans lesquelles se sont produites les variations considérées, qui sont en même temps l'instrument de sélection. Dans des conditions B, si l'on accepte la thèse darwinienne, les descendants Aj, A^, A3... etc., d'un corps vivant A, ont subi des variations quelconques, dues évidemment aux réactions produites par le milieu B, mais n'ayant néanmoins aucun rapport direct avec l'aptitude à vivre dans ces conditions B. Parmi ces descendants, les uns se trouveront, par hasard, inaptes à vivre dans les conditions B, et par conséquent mourront : au contraire, d'autres, qui sont par hasard apte^ à prospérer dans ces conditions

LA SELECTION SATURÉLLE

se multiplieront semblables à eux-mêmes si les conditions ne changent plus.

Et ainsi, le résultat sera le même que dans la thèse lamarckienne, puisque les seuls individus qui resteront vivants seront adaptés aux conditions dans lesquelles ils vivent.

La bactéridie charbonneuse nous fournit un exemple de cette véritable sélection naturelle dans un cas expérimental célèbre. Dans l'expérience précédemment citée de Pasteur, Chamberland et Roux, expérience que nous avons racontée (p. 99) en langage lamarckien, une bactéridie dépourvue de virulence pour le mouton ou du moins, en ayant trop peu pour prospérer directement dans un mouton était encore capable de vivre dans une souris nouveau-née et de la tuer; on la faisait passer de là à une souris plus âgée, puis à une souris adulte, et ainsi de suite, et ses descendants étaient, en fin de compte, capables de tuer un mouton. Voici comment on raconte cette expérience dans le langage darwinien :

La bactéridie passant à travers les souris nouveau-née, âgée, adulte, rencontre toujours, pendant ces péripéties, le même crible soin^is^ crible de plus en plus fin et précis à mesure que la souris avance en âge ; elle se multiplie dans ces conditions en subissant des variations désordonnées^ en tout sens, variations qui n'ont aucune raison pour être dirigées dans le sens de la virulence croissante, plutôt que dans le sens de la virulence décroissante (c'est la thèse darwinienne, bien entendu). Mais parmi les bactéridies qui

ACCORD DES DEUX METHODES

se multiplient ainsi, toutes celles qui ont, par hasard, subi une variation dans le sens de la diminution de virulence sont arrêtées par le crible souris qui les détruit, tandis que celles qui, également par hasard, ont subi une variation dans le sens de Taugmentation de virulence, passent à travers le crible souris et sont conservées. Et ainsi, la virulence augmente à mesure que se poursuivent les générations de bactéridies à travers les souris, c'est-à-dire, en présence du même crible réalisant sans cesse la même sélection.

Le résultat, l'augmentation de virulence, est donc le même que dans la thèse lamarckienne, pour tous les descendants survivants des bactéridies primitives. Rien, dans l'expérience que nous venons de signaler, ne permet de choisir une interprétation plutôt que l'autre, puisqu'aussi bien, nous ne constatons que le résultat final des choses.

Mais, dans le cas des bactéridies, il se produit un très grand nombre d'individus, sans que nous puissions faire le dénombrement de ceux qui sont morts par suite de mauvaise adaptation ; nous ne pouvons donc rien répondre aux darwiniens qui nous affirment, sur la foi de leur svstème d'interprétation, que beaucoup de bactéridies, ayant par hasard été mal douées pour la lutte, ont succombé au cours de nos expériences.

Il n'en est plus de même quand, au lieu des bactéridies, nous observons le mouton qui est leur hôte. Supposons en effet que, contrairement

LA SELECTION yATURELLE

à ce qui se passait dans nos expériences précédentes, le mouton inoculé ait résisté au charbon ; il aura donc digéré et assimilé les bactéridies charbonneuses, ce qui prouve que, par définition, les bactéridies inoculées n'étaient guère virulentes pour lui. Mais, ce mouton guéri d'une première attaque bénigne de la maladie charbonneuse peut résister victorieusement à une seconde inoculation de bactéridies plus virulentes que les premières. Il sort de cette seconde bataille plus aguerri encore, et finalement, il se trouve capable de résister à l'inoculation des bactéridies les plus virulentes que nous ayons pu réaliser par des victoires successives sur des moutons non réfractaires.

Ici, il n'y a qu'un seul mouton; c'est le même mouton qui, attaqué par des bactéridies de plus en plus virulentes, et ayant triomphé d'elles successivement, est devenu plus capable de résister à des bactéridies, même les plus virulentes qui soient. Il s'agit donc bien d'une adaptation personnelle à la lutte contre les bactéridies ; on ne peut pas considérer le mouton réfractaire comme ayant été trié, après coup, sur un grand nombre de moutons, dont quelques-uns, s'étant trouvés, suivant les hasards des variations, moins aptes à résister au charbon, seraient morts sous les coups répétés des bactéridies, tandis qu'aurait persisté celui d'entre eux que le hasard des variations aurait rendu apte à résister. En même temps que cette manière d'envisager les choses est inacceptable dans l'espèce, puisqu'il n'y a eu qu'un seul mouton engagé dans l'aiïaire, on voit aussi

^ Mi €

ACCORD DES DEUX METHODES

combien elle serait invraisemblable, même s'il y avait eu plusieurs moutons, à cause de la précision de ce caractère de l'immunité vis-à-vis du charbon. Il y a autant d'immunités spéciales qu'il y a de maladies microbiennes définies, et il faudrait admettre que le hasard donnerait toujours à quelques moutons, précisément ces qualités très précises.

On peut se tirer de cette difficulté et s'en tenir néanmoins à l'explication darwinienne, en considérant le mouton, non plus comme un individu unique et indivisible, mais comme un assemblage de cellules dont chacune peut être étudiée dans le langage que nous avons employé pour les bactéridies ; la lutte ne sera plus alors localisée entre le mouton et les microbes, mais entre les cellules du mouton et les microbes unicellulaires qui l'habitent. Si l'on suppose donc que toutes les cellules du mouton sont, comme les bactéridies, soumises à des variations fortuites, si quelques-unes sont, par hasard, rendues plus aptes à lutter contre le charbon, elles triompheront dans la lutte et se conserveront, grâce au crible bactéridie charbonneuse^ qui détruira, au contraire, au fur et à mesure de leur production, ceux des éléments du mouton que le hasard a rendus inaptes à la lutte contre la bactéridie. Et ainsi, si le mouton survit, ce que nous avons supposé, il sera composé d'éléments histologiques triés sous l'influence de la bactéridie charbonneuse. Il sera donc plus apte à résister à une nouvelle inoculation de la terrible maladie.

Quelque fantaisiste que puisse paraître cette

LA SELECTIO.\ SATUltELLE

application rigoureuse de la méthode darwinienne d'interprétation, elle nous met sur la voie d'une explication plus logique des faits. Du moment que nous avons voulu expliquer l'adaptation individuelle d'un être isolé, à des conditions nouvelles d'existence, nous n'avons plus considéré cet être comme une unité, mais comme une agglomération d'unités plus petites, susceptibles de multiplications et de destructions indépendantes. Et ainsi, en appliquant à ces petites unités, le procédé de narration qui est le langage de la sélection naturelle, nous sommes arrivés à concevoir l'adaptation de l'individu total.

Nous avons décomposé le mouton en cellules pour l'application de ce procédé ; en réalité, nous n'avons aucune raison de considérer les cellules comme étant les plus petites unités susceptibles de multiplication et de destruction indépendantes. Les faits, connus aujourd'hui, d'adaptation possible chez un être unicellulaire isolé, nous amènent au contraire à penser que la cellule elle-même doit être, si l'on veut lui appliquer les interprétations darwiniennes, considérée comme une agglomération de parties plus petites auxquelles est applicable le langage darwinien. Mais alors, la bactéridie charbonneuse elle-même, sera considérée par nous comme un mécanisme, et par suite, capable d'adaptations individuelles résultant de variations dans sa construction au moyen d'unités plus petites.

Par conséquent, si nous appliquons le langage darwinien aux unités indépendantes qui entrent dans la composition de la cellule, nous

ACCORD DES DEUX METHODES

verrons cette cellule se comporter exactement comme le veut la théorie de Lamarck; c'est-àdire que, étant soumise longtemps à des conditions déterminées, sous Tinfluence desquelles elle continue de vivre, elle finira fatalement par être adaptée à ces conditions autant que sa nature le lui permet; il y aura en elle des assimilations et des destructions partielles qui, guidées par la sélection naturelle, auront finalement transformé son mécanisme dans le mécanisme qu'il faut.

Mais le résultat ne sera obtenu que si le corps vivant considéré a continué de vivre ; lorsque nous soumettons un être à des conditions nouvelles, nous ne savons pas d'avance s'il n'en mourra pas. Tout ce que nous pouvons affirmer, c'est que, s'il n'en meurt pas, il s'y habituera autant que le lui permet son mécanisme ; on ne fait que ce qu'on peut.

Ainsi, par un subterfuge, en appliquant la méthode darwinienne, non plus directement aux individus vivants, mais aux plus petites unités indépendantes qui entrent dans la constitution de ces individus, nous avons mis d'accord la théorie de Darwin et celle de Lamarck, la sélection après coup des variations fortuites, et l'adaptation directe. Mais ce n'est qu'un subterfuge, et en agissant ainsi nous avons en réalité adopté entièrement les vues de Lamarck qui veut que le milieu agisse sur l'intimité des tissus d'un être vivant par l'intermédiaire du mécanisme qu'est cet être vivant.

Un grand paléontologiste américain, Cope. sans entrer dans les considérations que je viens

LA SELECTJOX NATURELLE

d'exposer, avait admis qu'il peut y avoir deux méthodes de variation pour les êtres vivants, la cinétogenese et la. physiog-enèsc.

La première ou genèse des variations par le mouvement, comprenait les cas dans lesquels l'influence du milieu ambiant met d'abord en branle le mécanisme total de l'individu, et n'agit que secondairemient, par Tintermédiaire de ce mécanisme, sur les plus petites unités indépendantes de l'individu, sur sa constitution chimique, en un mot.

C'est la variation lamarckienne.

La deuxième, ou genèse directe des variations, comprenait les cas dans lesquels l'influence du milieu ambiant s'exerce directement sur les plus petites unités indépendantes, sans passer par l'intermédiaire du mécanisme ; ces variations sont donc quelconques par rapport au mécanisme ; quelques-unes peuvent lui être favorables, d'autres défavorables, suivant les hasards.

C'est la variation darwinienne, dans laquelle intervient seulement une sélection après coup, une adaptation secondaire par disparition des individus non adaptés.

Un exemple grossier fera comprendre la différence de ces deux catégories. Voici un piège à rats dont le ressort est bandé. Si j'actionne le ressort, le piège fonctionne en tant que piège, manifeste son mécanisme ; j'ai agi sur le piège de la manière qui correspond à la cinétogenese de Cope. Si au contraire, sans toucher au mécanisme, je donne une couche de peinture aux divers morceaux de l'appareil, je le traite comme

ACCORD DES DEUX METHODES

un objet quelconque qui ne serait pas ce piège à rats ; j'agis par physiogenèse. L'exemple est mauvais puisque le piège n'est pas vivant ; ayant fonctionné comme piège il est devenu inapte à recommencer \ tandis que le mécanisme vivant, après qu'il a fonctionné, est plus apte à fonctionner de nouveau. Mais nous ne pouvons pas trouver, en dehors du monde vivant, des appareils doués d'assimilation fonctionnelle.

En réalité, si l'on cherche des exemples de physiogenèse dans la nature, on a bien de la peine à en trouver ; ce que Cope a appelé cas de physiogenèse, ce sont bien souvent des cas dans lesquels l'action directe du milieu se produisait sur les cellules constitutives d'un animal, au lieu de se produire directement sur son mécanisme d'ensemble. j\Iais la cellule est un mécanisme colloïde, et, si la cellule est impressionnée en tant que mécanisme, la variation qui en résulte pour ses éléments chimiques est directement adaptative ; c'est de la cinétogenèse cellulaire, mais c'est de la cinétogenèse tout de même.

Le seul cas d'une action vraiment physiogénétique est celui dans lequel l'agent qui détermine l'activité vitale est une substance chimique dissoute (et non colloïde), capable d'impressionner directement les cléments chimiques qui entrent dans la constitution des protoplasmas. Tel serait,

1. Un piège à rat serait vivant, si, en se détendant, dans son fonctionnement normal, il imprimait à ses substances constitutives une activité chimique dont le résultat serait de tendre le ressort plus vigoureusement qu'il ne l'était précédemment.

EO il LIBRE ET HABITUDE

par exemple, le cas d'une injection de morphine à un mammifère. Et cependant, un mammifère isolé peut s'habituer à la morphine, ce qui donne au phénomène une apparence lamarckienne. Ce résultat tient à la réversibilité établie entre les phénomènes chimiques et les états colloïdes des protoplasmas, réversibilité que nous avons déjà signalée plus haut en montrant qu'il y a des relations de cause à effet entre l'équilibre colloïde proprement dit et l'équilibre chimique réalisé par les particules de ce colloïde et leur solvant. Rappelons en quelques mots ces questions d'équilibre entre les mécanismes de diverses dimensions : cela nous donnera de l'adaptation individuelle une explication plus scientifique que celle qui résulte de l'application après coup de la sélection naturelle aux variations des plus petites unités indépendantes.

Page 1