CHAPITRE XXII Équilibre et habitude
L'homme ou l'animal supérieur peut être considéré comme un mécanisme à trois degrés ; comme un mécanisme de mécanismes de mécanismes.
Ilest d'abord mécanisme à l'échelle mêmedeson corps, ou mécanisme anatomique. L'homme a des bras, des jambes, des articulations, des muscles, des tendons, etc. : ce sont là les rouagesde son mé-
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canisme anatomique. Entre ces divers rouages, existent des communications établies par le système nerveux, qui est comparable à un réseau de conducteurs électriques transmettant des ordres de mise eu train ou de suspension de mouvements dans une machine industrielle, et par ce côté-là déjà, le mécanisme anatomique cesse d'être entièrement à l'échelle de l'homme, car les transmissions nerveuses ne sont pas visibles directement et sont de Tordre de grandeur des phénomènes colloïdes.
Sauf peut-être les os, qui, dans l'exécution d'un grand nombre de mouvements, semblent se comporter comme des leviers rigides, comparables aux bielles d'une machine à vapeur, toutes les autres parties du mécanisme anatomique ne manifestent leur activité d'ensemble que comme une synthèse de mouvements plus petits qui sont de l'ordre colloïde ou protoplasmique. Quand un muscle se contracte, la substance musculaire qui la constitue change d'état colloïde ; ces deux phénomènes, contraction du muscle et changement d'état colloïde de son protoplasma, sont si intimement unis par des relations de cause à effet que l'on doit y voir, rigoureusement, un seul et même phénomène étudié à deux échelles différentes. Mais, par rapport à Thomme, le phénomène anatomique a seul une signification immédiate : il constitue la manifestation locomotrice. et met l'animal en relation directe avec les objets extérieurs décrits à l'échelle de Thomme.
« Je prends ma plume, je la trempe dans l'encrier, j'écris » ; voilà des phénomènes qui se
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passent à l'échelle de Thomme, et qui sont susceptibles d'une narration purement anatomique, celle que je viens de donner, à la ligne précédente, dans le langage humain. Un observateur qui serait de l'ordre de grandeur des corpuscules colloïdes décrirait tout autrement le même phénomène ; il n'y aurait plus dans sa narration, ni plume, ni encrier, ni main, ni écriture ; seule l'encre resterait pour lui de l'encre ; cet observateur raconterait des changements dans la distribution des particules qui sont à son échelle, et l'acte, si simple pour nous hommes, que je viens de raconter, serait pour lui une histoire incompréhensible de chaos astronomiques.*
Ce serait pourtant le même phénomène, mais observé dans les mécanismes colloïdes, et, comme son adaptation est de l'ordre de grandeur de l'homme, elle échapperait à l'observateur colloïde qui est trop petit pour connaître les synthèses humaines.
Si, au contraire, il s'agissait de la lutte d'une toxine contre un élément histologique, le phénomène étant précisément d'ordre colloïde, l'observateur colloïde le raconterait d'une manière très simple et très claire, tandis que pour nous homm.es, la fabrication de sérums antitoxiques est une pure merveille. Cependant, grâce surtout au génie de Willard Gibbs, nous savons maintenant parler des phénomènes qui se passent à une échelle plus petite que la nôtre dans le langage synthétique de l'équilibre. Il est d'ailleurs plus facile de faire des synthèses à une échelle plus petite que la sienne propre qu'à une échelle plus
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grande ; s'il y a un être formé de nébuleuses comme nous sommes formés de colloïdes, nous sommes aussi désarmés devant l'étude svnthétique de son histoire que l'était notre observateur colloïde de tout à l'heure vis-à-vis de notre étude à l'échelle humaine.
Pour l'observateur à l'échelle colloïde, il y aurait encore des phénomènes trop petits et qu'il ne pourrait raconter directement dans un langage à son échelle ; ce sont les phénomènes chimiques ; ils sont, pour l'observateur colloïde, ce que sont les colloïdes pour nous, observateurs humains : mais, dans les substances vivantes, au moins, les mouvements chimiques peuvent être liés aux mouvements colloïdaux, comme nous avons constaté tout à l'heure que les mouvements colloïdaux sont liés aux mouvements anatomiques, par des relations de cause à effet tellement étroites, que le phénomène chimique et le phénomène colloïde ne sont que des expressions, à deux échelles différentes, d'une seule et même activité.
Voilà donc trois échelles distinctes, auxquelles il est possible de se placer pour envisager l'activité de l'animal ou de l'homme, l'échelle anatomique, l'échelle colloïde, l'échelle chimique; à ces trois échelles, on rencontre des mécanismes différents, le mécanisme chimique, le mécanisme colloïdal, le mécanisme anatomique, et nous savons qu'il existe des relations de cause à effet entre les activités de ces mécanismes d'échelle différente. Du moins, cela est-il évident pour le mécanisme colloïdal et le mécanisme anatomi-
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que ; c'est moins certain pour le mécanisme chimique et le mécanisme colloïdal ; peut-être certains mouvements de l'échelle colloïde, certaines moditicationsde l'état colloïdal d'uaprotoplasma, peuvent-ils se produire sans altérer l'état chimique de quelques-uns au moins de ses constituantschimiques; le retentissementdes variations colloïdales sur les composés chimiques est limité à ceux d'entre ces composés qui, dans les conditions de la vie, sont, par rapport à l'état colloïdal, dans des conditions analogues à celles du carbonate de chaux, au-dessus de 960 degrés centigrades, par rapport à la température et à la pression. Les faits que nous étudierons plus tard nous prouveront que ce cas est le plus souvent réalisé.
Ainsi, V équilibre du mécanisme animal peut être étudié à trois échelles différentes, l'échelle chimique, l'échelle colloïde et l'échelle anatomique; évidemment donc, nous devrons rencontrer trois catégories de causes d'activité, de ruptures d'équilibre déterminant la mise en train du mécanisme. Il y aura des causes de l'ordre de grandeur anatomique, des causes colloïdes et des causes chimiques.
Les causes anatomiques sont tous les corps que nous décrivons dans le monde ambiant, à notre échelle humaine ; les pierres, les arbres, obstacles à notre locomotion, le vent, la pluie, etc. A ces causes nous répondrons par des mouvements anatomiques dont V adaptation à la conservation de notre vie est ce que nous appelons l'instinct de la conservation. Ces mouvements
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anatomiques s'accompagnent naturellement de mouvements colloïdaux et chimiques, mais c'est à l'échelle anatomique que nous apprécions leur utilité; ce sont là les fonctions anatomiques ou de mécanisme d'ensemble.
Les causes de l'ordre de grandeur colloïde sont celles qui agissent directement sur les états colloïdes de nos protoplasmas et n'ont aucun rapport immédiat avec notre mécanisme anatomique. Tels sont les vibrations sonores, les aliments (saveur), les toxines, etc., et peut-être aussi les phénomènes électriques.
Dans certains cas, l'activité résultant de ces causes, se cantonne dans le domaine colloïde ; cela a lieu, par exemple, lorsqu'une toxine ou une substance alimentaire est injectée dans le milieu intérieur d'un animal. Ce sont des phénomènes colloïdes qui suivent l'injection, et le résultat utile est également colloïde (fabrication d'un sérum antitoxique).
Dans d'autres cas, l'activité due à une cause colloïde retentit sur le mécanisme d'ensemble et détermine des mouvements anatomiques ; la saveur d'un aliment nous détermine à l'avaler ou à le rejeter de notre bouche ; une note discordante nous fait grincer des dents, et même nous met en fuite.
Les causes de l'ordre de grandeur chimique sont celles qui peuvent agir directement sur la chimie de nos substances constitutives ; telles sont, les solutions chimiques, les radiations lumineuses ou thermiques, etc. Encore ne savons-nous jamais si ces causes n'agissent
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pas, directement aussi, sur l'état colloïde de nos protoplasmas ; une solution chimique possède des propriétés physiques, électriques, par exemple, qui peuvent agir sur l'état colloïde ; de même les radiations lumineuses ou thermiques. Le problème est délicat de savoir quelle est l'action vraiment spécifique d'un réactif donné.
Une injection de morphine, par exemple, doit vraisemblablement son activité particulière à sa nature chimique; il est probable qu'elle agit directement sur la chimie de nos protoplasmas, et par conséquent, si une activité colloïde en résultait, ce serait secondairement^ parce que les modifications apportées dans la chimie des éléments constitutifs se trouveraient être de celles qui retentissent sur l'équilibre colloïde. Nous constatons en efîet qu'il n'y a pas de sérum antimorphinique, et cela se comprend aisément. L'action de la morphine étant chimique, l'habitude qui en résulte est d'ordre chimique. Alors, de deux choses, l'une :
Ou bien la modification résultante ne retentit pas sur le mécanisme colloïde, (ce serait un cas de la physiogenèse de Cope), et alors, il est tout naturel que les protaplasmas habitués à la morphine, n'ayant pas éprouvé de modification colloïde, n'influencent pas l'état colloïde du sérum qui les baigne.
Ou bien la modification résultante a une répercussion sur le mécanisme colloïde des protoplasmas ; alors, il est possible qu'une modification correspondante soit transmise au sérum par
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le protoplasma : mais ce sera une modification colloïde qui n'aura aucune raison pour avoir un rapport quelconque avec la nature chimique de la morphine, et qui ne sera pas antimorphinique. De même, la piqûre d'une vipère nous amène à nous tordre de douleur et à pousser des cris, phénomènes d'ordre anatomique dont le résultat est nul vis-à-vis du venin de la vipère.
La lutte contre une cause d'action ne peut se faire efficacement qu'au moyen de phénomènes de la même échelle de grandeur. On lutte contre les obstacles mécaniques par des mouvements anatomiques, contre les ennemis coUoïdaux par des modifications protoplasmiques, contre les agents chimiques par des réactions chimiques. Mais, dira-t-on, on peut lutter contre le venin de la vipère par la fuite qui est un mouvement locomoteur: ce n'est pas contre le venin lui-même que l'on se défend ainsi, mais contre Tinoculation du venin, phénomène anatomique : de même on évite l'asphyxie, phénomène d'apparence chimique, en s'éloignant des lieux où l'air est irrespirable.
Ce qui, précisément, est tout à fait admirable chez les animaux actuels, c'est Yinstinct qui les pousse à éviter, par des moyens locomoteurs, de livrer des combats colloïdes ou chimiques, dans lesquels ils savent qu'ils courraient risque d'être vaincus. La question correspondante ne nous intéresse pas actuellement : nous la traiterons avec celle de l'origine des espèces.
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En résumé, l'animal^ est un mécanisme à trois degrés et peut, par suite, être soumis à des causes d'action de trois dimensions; en d'autres termes, il est en équilibre avec trois ordres de phénomènes qui, dans la nature, peuvent être indépendants les uns des autres. Il établit ainsi par l'intermédiaire des liaisons qui unissent ses trois mécanismes, des relations de cause à effet, entre des phénomènes qui, sans lui, se seraient trouvés isolés les uns des autres ; l'animal est un centre du monde. Par l'intermédiaire de l'homme, les mouvements des astres et les activités intramoléculaires peuvent être amenés à collaborer à une même activité !
Le génie de Lamarck a mis en évidence ce fait de première importance que le milieu agit sur les animaux par l'intermédiaire du mécanisme de ces anim.aux ; nous venons de voir que ce mécanisme intermédiaire peut être envisagé à trois échelles différentes. Tous les phénomènes de la biologie se réduisent à des établissements d'équilibre, d'une part entre les mécanismes vivants et les phénomènes extérieurs qui sont à la même échelle, d'autre part entre les trois ordres de mécanismes qui existent, unis par des liens de cause à effet, dans un même animal vivant.
Le phénomène d'équilibre prend, dans l'animal vivant, une forme particulière, caractéris-
I. Je prends toujours des animaux comme exemples; tout ce que jai dit est également vrai chez les végétaux, mais chez eux le mécanisme anatomique a généralement une trè? minim*^ importance.
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tique de la vie; c'est l'habitude: l'habitude chez les êtres vivants, l'équilibre pur et simple chez les êtres inanimés, sont les deux facteurs de ce que nous appelons l'harmonie universelle.