CHAPITRE XXVI La spontanéité et lillusion de la liberté
L'une des erreurs les plus répandues est que la caractéristique de la vie réside dans la spontanéité des mouvements.
PHENOMENES VITAUX ET BRUTS
Cette erreur est fort compréhensible à cause du rôle primordial que jouent, dans l'éducation de l'homme, les phénomènes qui se passent à son échelle. Si nous observons, avec le seul secours de nos moyens naturels, ce qui se passe autour de nous, il nous paraîtra évident qu'une souris se meut dans des conditions où une pierre de même dimension, située à la même place, resterait immobile ; autrement dit, là où l'immobilité d'une pierre nous prouve qu'il n'y a pas de cause de mouvement (vent, courant d'eau, etc.), une souris se déplace spontanément.
Si nous raisonnions d'une manière plus serrée, nous dirions : Là où l'immobilité d'une pierre nous prouve qu'il n'y a pas de cause de déplacement /;oz^7' /a /^zVrr^, le mouvement de la souris nous fait penser au contraire, soit que la souris est douée de mobilité spontanée, soit qu'il y a, au point considéré, des causes de mouvement jpoza' la souris.
Nous sommes en effet habitués à voir les divers objets, même inanimés, réagir suivant leur nature, et d'une manière personnelle, à des causes extérieures identiques: le courant d'air qui agite un morceau de papier ne remue pas un caillou; les êtres vivants sont sensibles à des causes qui paraissent insuffisantes pour déterminer des variations chez les corps non vivants dont l'observation nous est famillière: et d'autre part, ils semblent au contraire résister à celles des causes extérieures qui nous paraissent les plus aptes à mettre en mouvement les objets inanimés.
LA SPOyrA.XEITE
Une truite remonte le courant delà rivière que descendrait un bouchon.
On a donné le nom (ïirritabiliLé à cette propriété de substances vivantes de se mouvoir sous l'intiuence de causes qui ne semblent pas capables de mettre en branle des objets inanimés. L'irritabilité est, dit Claude Bernard, la propriété que possède tout élément anatomique, (c'est-à-dire le protoplasma qui entre dans sa constitution , d'être mis en activité et de réagir if une certaine manière sous Finfluence des excitants extérieurs.
On en dirait autant de n'importe quel corps inanimé; chacun est mis en activité d'une manière qui lui est propre, par tel ou tel agent extérieur qui agirait différemment sur un autre corps. La définition de Claude Bernard serait donc nuisible, si l'on prétendait, comme cela est dit dans la plupart des traités de ph^'siologie, que l'irritabilité est une propriété caractéristique de la vie; elle est au contraire utile si l'on veut seulement dire par là que les mouvements des substances vivantes ne sont pas spontanés, mais sont provoqués par des causes de mouvement. Encore trouve-t-on que, dans ce cas, il était inutile de créer un nouveau mot; il suffisait de dire que les corps vivants sont inertes comme les autres, c'est-a-dire sont incapables de changer/'j/' eux-mêmes leur état de repos ou de mouvement. Le mot irritabilité, emprunté à l'histoire psychologique de l'homme ferait plutôt penser à une propriété m\'stérieuse qui serait le contraire de l'inertie.
PHÉNOMÈNES VITAUX ET BRUTS
Ce qu'il faut dire, pour le mouvement, comme nous l'avons dit pour les autres manifestations de l'activité vitale, c'est que rien ne se passe dans un être donné A qui soit déterminé par A luimême. Tout phénomène biologique est le résultat de deux facteurs, le corps vivant A d'une part, et, d'autre part, l'ensemble B des conditions extérieures capables d'intervenir dans la détermination de l'activité de A.
La démonstration de ce fait est assez difficile pour un animal complexe comme l'homme, dans lequel le mécanisme d'ensemble comprend plusieurs trillions de cellules coordonnées par un système nerveux très perfectionné. Il peut avoir en lui des provisions d'énergie accumulées, comme nous l'avons vu, soit sous forme chimique de réserves, soit sous forme ph3^sique de tensions colloïdes; il y a donc des cas où l'on peut croire qu'il agit par lui-même, parce que les portions du milieu avec lesquelles il réagit sont situées à son intérieur. Mais, même alors, il emprunte encore à l'extérieur.
On ne verra jamais un homme fonctionner sans chaleur ni oxygène !
Cependant l'étude des agents du mouvement est plus facile chez les êtres unicellulaires, parce que, chez les plus simples d'entre eux, le mouvement provoqué par un agent peut avoir un rapport direct avec la situation de cet agent; tandis que, chez un homme, la transformation, dans le cerveau, des impressions reçues par les organes des sens, empêche de constater la
LA SPONTANEITE
moindre relation entre la direction du mouvement et ses causes.
Les causes du mouvement des êtres unicellulaires sont d'ailleurs tellement nombreuses et tellement variées que, sans le secours de la méthode expérimentale, on serait tenté de croire à la spontanéité de leur déplacement. Quand on met l'œil à un microscope et qu'on observe une goutte d'infusion de foin où grouillent des protozoaires, quand on constate que deux d'entre eux, très voisins^ exécutent des mouvements différents, on a d'abord l'idée que ces corpuscules vivants ont en eux-mêmes la cause totale de leur activité.
C'est que l'hétérogénéité d'une goutte d'infusion de foin n'est pas apparente pour l'observateur au microscope; dans le liquide transparent, on ne remarque pas les variations en ox3'gène, en sels de toute nature, sans compter aussi les modifications locales d'état colloïde. Tout cela passe inaperçu, et cependant il suffit de réfléchir un instant pour comprendre, que, par le fait même de l'existence, dans cette goutte d'infusion, de nombreux êtres vivants qui y assimilent et y excrètent, il n'y a pas deux points de l'infusion, si rapprochés qu'ils soient, que l'on puisse considérer comme identiques.
Aussi, devant l'impossibilité d'une analyse de ce milieu hétérogène, l'observateur paresseux ou peu enclin à raisonner préférera conclure à la spontanéité du mouvement des infusoires.
Il est impossible, expérimentalement, de faire disparaître l'hétérogénéité dans un milieu où vi-
PHÉNOMÈNES VITAUX ET BRUTS
vent de nombreuses cellules; mais on peut s'arranger de manière à faire agir, plus énergiquement que tous les autres, un facteur de mouvement choisi à l'avance et facile à manier. On n'obtiendra pas, pour cela, un mouvement produit exclusivement par l'agent considéré, mais la composante introduite par cet agent pourra néanmoins se manifester d'une manière assez notable, et de la même manière chez tous les individus d'une même espèce, ce qui prouvera vis-à-vis de l'agent mis en expérience, la non-indépendance des mouvements des animaux étudiés.
Tactismes et Tropismes. — On a donné le nom de tactisme à la propriété que manifeste une certaine espèce cellulaire, d'être influencée dans son mouvement par un agent extérieur donné. Si cet agent est la lumière, il y c\.pliototactisnie; si c'est la chaleur, il y a thermotactisme\ si c'est une substance chimique, il y a chimiotactisme, etc. Les tactismes sont donc les éléments dans lesquels on décompose V irritabilité 'pvo'pvQ. d'une espèce protoplasmique.
Lorsque les éléments cellulaires sensibles sont agglomérés en masses considérables, comme les cellules d'un végétal, par exemple, le résultat d'ensemble d'un grand nombre de tactismes cellulaires peut être une direction remarquable imprimée à la croissance d'un rameau ; on dit alors qu'il y a tropisme\ tel est par exemple Vhéliotî^opisme des fleurs de tournesol ou àliéliotrope, qui se tournent vers le soleil, le phototro-
LA sroNTAyÉjyÉ
pisme d'un rameau de pomme de terre qui, germant dans une cave, se dirige vers un orifice où parait la lumière du jour; tel aussi \t ^géotropisme si général chez les végétaux, et qui fait que les racines des plantes se dirigent vers le centre de la terre, tandis que leur tige se dirige en sens contraire; etc.
Les tropïsrnes sont des phénomènes de même ordre que les tactismes'^ il suffira de signaler un type d'expériences bien faites sur les tactismes, pour que le lecteur puisse imaginer lui-même toutes les autres.
Les expériences de Pfeffer sont, à tous les points de vue, un modèle de rigueur scientifique. Je signalerai seulement ici celle qui a trait à l'influence chimiotactique de l'acide malique sur les anthérozoïdes de fougères.
Les anthérozoïdes de fougères sont de petits « corpuscules ti^ès mobiles dans l'eau où on les observe; il est donc probable que leur mobilité est due à un grand nombre de causes différentes, et que, en donnant à l'une de ces causes une valeur prépondérante, on ne détruira pas pour cela Teffet des autres; les mouvements resteront très variés, mais ils auront tous une composante particulièrement développée due à l'action du facteur systématiquement introduit.
Pfeffer introduit une solution dosée d'acide malique dans un petit tube capillaire qu'il ferme ensuite à une extrémité; puis il plonge, dans l'infusion où se promènent les antérozoïdes de fougères, l'extrémité ouverte de ce tube.
Dans ces conditions, il est évident que l'acide
PHÉNOMÈNES VITAUX ET BRUTS
malique va diffuser dans l'infusion à partir de l'orifice O du tube capillaire ; cette diffusion se fera naturellement de telle manière que, à chaque instant, dans le liquide de l'infusion, les teneurs égales en acide malique soient réparties en sphères concentriques de centre O.
Considérons maintenant, dans le liquide ainsi préparé, une cellule quelconque P. Entre cette cellule et le milieu, il se fera des échanges ph}'siques et chimiques comme par le passé; mais il 3^ aura de plus l'action de Tacide malique diffusé. Or, le long d'une droite quelconque issue du point O, et qui perce le corps cellulaire aux deux points a et ji, il est évident que le point a plus rapproché de O sera le siège d'une teneur en acide malique plus forte que le point correspondant |3. L'effet particulier de l'acide malique sur l'anthérozoïde sera donc plus fort en a qu'en p. Et ceci sera vrai pour tous les points a par rapport à tous les points correspondants p, le long de toutes les droites issues du point O.
Sans pousser plus loin cette analyse géométrique du phénomène, on conçoit que le résultat de ces différences, qui sont du même sens par rapport au point O, soit une composante passant par le point O. En effet, dans l'expérience de Pfeffer, les anthérozoïdes, tout en poursuivant dans le liquide leurs mouvements très capricieux, finissent tons^ quand la dose d'acide malique est convenable, par être attirés dans le tube capillaire.
Ce tube capillaire est un piège à anthérozoïdes de fougères.
LA SPONTANEITE
Voilà une manière élégante de mettre en évidence l'intluence de Tacide malique sur le mouvement des anthérozoïdes de fougères. En répétant la même expérience avec tous les produits chimiques dont la distribution hétérogène dans le liquide peut influencer le mouvement des anthérozoïdes, et en établissant des expériences analogues (ce qui est facile et a été fait) pour les divers agents physiques (radiations lumineuses, thermiques, etc.), on aura décomposé le mouvement très complexe des anthérozoïdes en tous ses éléments; on aura ramené ïtin^itabilité propre. de cette espèce cellulaire à une somme de tac- Usines parfaitement définis.
Il ne restera donc plus rien de la prétendue spontanéité du mouvement des corps vivants; l'observateur prévenu des résultats de toutes les expériences sur les tactismes, saura que les mouvements, qu'il remarque dans les corps vivants en les regardant au microscope, sont dus aux réactions, tant colloïdes que chimiques, des êtres mobiles et du milieu. Mais néanmoins, comme il lui sera impossible de savoir à chaque instant quelles sont les conditions d'hétérogénéité réalisées dans la goutte d'eau qu'il regarde, comme il lui sera impossible, par conséquent, de prévoir^ à un moment donné, les mouvements que va exécuter un infusoire donné, il pourra conserver, si cela lui plaît, l'ancienne narration des phénomènes vitaux, et dire que l'infusoire va oh il veut, pour des raisons qui échappent à un observateur étranger.
Nous considérons comme libres les êtres dont
PHENOMENES VITAUX ET BRUTS
nous ne pouvons pas prévoir les actes, et ils sont en effet libres par rapport à nous observateurs qui sauf certains cas expérimentaux, ne sommes pour rien dans la détermination de leurs actes; mais ils ne sont pas libres par rapport au milieu, et aucun de leurs actes n'est déterminé par des facteurs résidant dans leur corps A tout seul. Leur activité totale peut au contraire, et toujours, être représentée par la formule symbolique employée plus haut (AxB).
La vie est un produit de deux facteurs.