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CHAPITRE XXVII

Morphogenèse dans la vie et dans la nature brute.

Si le mouvement est une des particularités qui nous frappent le plus immédiatement chez les êtres vivants (quoique certains êtres en soient dépourvus, et que la spontanéité apparente soit purement illusoire chez les autres}, la forme est aussi une des caractéristiques les plus remarquables auxquelles nous reconnaissions les espèces. En général même, nous décrivons les espèces uniquement par leur forme, et nous sommes certains, avec une description minutieuse de cette qualité, de reconnaître partout et toujours la plupart des êtres catalogués par les zoologistes et les botanistes.

Cependant, dans beaucoup de cas, la forme

MORPIIOGE^'kSE

d'un être vivant se conserve chez son cadavre, et nous savons que le cadavre est autre chose que l'être vivant. Et même, c'est toujours sur les cadavres d'animaux que nous étudions, en les débitant en coupes minces pour pouvoir les observer au microscope, leur structure histologique. Nous prenons, à cet effet, la précaution de tuer les êtres d'une manière très spéciale, au mo3'en de ce que nous appelons des réactifs fixateurs, qui rendent stables chez le cadavre les caractères structuraux du vivant. Cela est sans doute très intéressant au point de vue descriptif ; c'est d'ailleurs le seul procédé connu permettant de dévoiler, dans ses détails, la structure histologique des êtres. Mais il est évident que cette méthode d'observation nous empêche de prendre sur le fait la genèse même des formes.

Dans le monde inanimé, nous connaissons également des formes caractéristiques des espèces chimiques, les formes cristallines. Sauf les cas d'isomérie, la mesure des angles dièdres d'un cristal nous permet de connaître sa composition. (Encore faut-il que le cristal n'ait pas été moulé en creux dans une substance plastique, où l'on aurait ensuite coulé du verre ou tout autre substance fusible ; les géologues connaissent sous le nom de pseudomorphoses ces moulages qui se rencontrent quelquefois dans la nature.)

Mais le cristal est essentiellement solide ; la découverte récente de cristaux liquides repose sur un jeu de mots analogue à celui qui a amené à parler de la vie des substances mortes. Le cristal est solide, c'est-à-dire que, dans les cou-

PHENOMENES VITAUX ET BRUTS

ditions oh nous robservoiis \ il transporte sa forme avec lui, indépendamment des circonstances extérieures. On peut dire que, pour les milieux où nous vivons, la forme cristalline du quartz est une propriété du quartz et du quartz considéré seul indépendamment de toutes les variations de milieu.

Au contraire, la forme des corps vivants est, dans les conditions où nous V observons^ nous qui sommes vivants, le résultat de deux facteurs, savoir : l'être vivant lui-même, et le milieu dans lequel il vit.

Cela est vrai aussi pour les cristaux, pendant qu'ils se forment ; quoique certains caractères restent constants dans leur géométrie, il y en a d'autres qui varient suivant les conditions de la cristallisation ; c'est pour cela que tel cristal de quartz a sa partie prismatique plus longue, tel autre sa partie pyramidale plus surbaissée; il y a des caractères individuels dans les cristaux d'une même espèce, à cause des conditions de leur formation même; mais, une fois qu'ils sont formés et solides, ils restent ce qu'ils étaient, sans être soumis, dans les milieux où nous les observons, à la moindre transformation.

Les corps vivants, contrairement aux cristaux, sont toujours, pendant qu'ils vivent, en train de se former. A chaque instant de la vie d'une cellule, sa forme est le résultat d'un équilibre établi entre son contenu et le milieu ambiant. C'est

I. Il faut faire cette restriction car on sait bien que, dans certaines conditions, réalisées expérimentalement, les cristaux les plus résistants peuvent se liquéfier.

MORPnOGENESE

seulement quand nous avons tué une cellule au moyen d'unréactiffixateur(acideosmique,bichlorure de mercure), que cette forme devient quelque chose de détinitif, de transportable indépendamment des conditions extérieures, comme un cristal.

Voilà donc une différence fondamentale entre la forme des corps vivants et celle des cristaux ; cette différence tient évidemment à ce que le protoplasma colloïde, n'étant pas solide comme les cristaux, ne peut avoir une forme indépendante des milieux qu'il traverse.

Cependant, dans beaucoup de cas, les corps vivants semblent aussi fixés dans leur forme, que le sont les cristaux les plus durs. Cela tient à l'existence du squelette.

Supposons que, dans le sein d'un protoplasma qui se trouve pendant assez longtemps soumis à des conditions constantes, et dans lequel, par conséquent, les facteurs morphogènes, restant les mêmes, construisent une forme constante, supposez, dis-je que, dans le sein d'un tel protoplasma, se précipitent des substances solides (substances de réserve, substances excrémentitielles), qui s'agglomèrent les unes avec les autres de manière à former un grillage résistant, emprisonnant toute la substance colloïde; le squelette^ ainsi construit par l'être vivant luimême, sera transporté ensuite avec lui dans tous les milieuxqu'il traversera, et ce sera un facteur morphogène nouveau. Ce facteur morphogène pourra même être assez important pour que tous les autres disparaissent devant lui ; nous ne verrons

PHENOMENES VITAUX ET BRUTS

plus un protoplasma actif, créateur de forme dans les conditions ambiantes, mais un demiliquide passif, habillant un squelette solide, comme la pâte à gaufres habille le moule à gaufres, ou simplement comme de l'eau, dans une bouteille, prend la forme delà bouteille.

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