CHAPITRE XXX
La subjectivité dans les corps vivants et les corps bruts.
Nous avons fait, au chapitre précédent, une étude purement objective des faits biologiques dans lesquels interviennent les surfaces sensorielles et le système nerveux. Nous n'avons pas développé, il est vrai, une étude de détail de ces faits, mais nous en avons donné une formule générale qui permet de les concevoir en entier i
Rupture d'équilibre au niveau d'une surface sensorielle;
Transmission, par un influx nerveux centripète, de cette rupture d'équilibre à un centre nerveux;
Distribution de cet influx dans le centre nerveux, suivant son état d'équilibre actuel et suivant les chemins de moindre résistance;
Aboutissement de certaines parties de l'influx ainsi distribué à des nerfs centrifuges qui transmettent une rupture d'équilibre à des éléments moteurs.
Tout cela est purement objectifs et nous pouvons le comprendre quoique nous ne sachions pas, en général, en prévoir les résultats.
Ce qui nous étonne, en revanche, beaucoup, c'est que le résultat de tout cela soit utile à l'individu qui en est le siège; mais il faut séparer la
LA SUBJECTIVITE
question et laisser à Vorif^ine des espèces le soin de nous expliquer l'adaptation progressive des mécanismes animaux aux conditions de milieu dans lesquelles ils vivent. Cette question aussi sera purement objective, et nous l'étudierons scientifiquement.
Mais une question se pose invinciblement en moi, en cet endroit de l'étude des phénomènes biologiques, et je pense qu'elle doit se poser aussi dans la subjectivité des lecteurs, s'ils me ressemblent et s'ils ont une subjectivité, ce dont je ne puis avoir aucune preuve objective. Cette question est absolument indépendante de l'étude objective des faits, et je pourrais, en bonne logique, la passer sous silence: je ne m'en occupe que pour montrer justement qu'elle ne présente aucun intérêt pour l'étude de la biologie objective, et qu'elle a seulement une intluence sur le langage dans lequel on peut raconter les phénomènes vitaux.
A^oici cette question :
Tous ces phénomènes si complexes de conduction et de distribution de ruptures d'équilibre à travers mon système nerveux, phénomènes si merveilleux et dont la mesure est si difficile que, dans l'état de la science, elle parait impossible à beaucoup, je les coiuiais^ d'une manière qui m'est personnelle et qui n'est pas accessible à mon voisin; je ne les connais pas indirectement par l'emploi de l'œil ou de l'oreille, comme je connais les phénomènes qui se passent en dehors de moi, mais directement, par une propriété propre de la substance même
PHENOMENES VITAUX ET BRUTS
dans laquelle se produisent les ruptures d'équilibre en question ; et, les connaissant de cette manière directe, je les raconte dans un langage particulier que l'on appelle le langage psycholop^ique\ je ne parle pas ainsi de ruptures d'équilibre, de leur conduction et de leur distribution, mais de sensations, d'associations d'idées, de volitions, etc.. Et cependant, ces sensations, ces associations d'idées, ces volitions, sont les mêmes phénomènes qu'un observateur étranger décrirait dans mon système nerveux sous le nom de ruptures d'équilibre et de transmission de ces ruptures d'équilibre par les chemins de moindre résistance.
Il y a donc deux manières d'observer les phénomènes nerveux, la manière externe, objective ou ph3'siologique, et la manière interne, subjective ou psychologique. La première est accessible à tous^ ; la seconde est réservée à l'être même qui est le siège des phénomènes observés.
Bien des gens s'étonneront que les mêmes phénomènes se présentent sous des formes si différentes et, en apparence, si irréductibles, suivant le mode d'observation, mais l'exemple familier des phénomènes sonores, phénomènes dont je me suis déjà servi dans les chapitres précédents pour des comparaisons commodes, suffira, je l'espère, à faire disparaître tout étonnement.
Je puis étudier de deux manières les mouve-