CHAPITRE XXXI
L'hérédité au sens large et révolution individuelle.
La loi que nous avons établie précédemment, savoir qu'un corps vivant se comporte à chaque instant, comme il le fait, sous l'influence de deux facteurs faciles à séparer dans le langage, est également vraie pour les corps bruts. Le mot fonctionnement employé pour les êtres vivants n'est pas ordinairement utilisé dans l'histoire des corps inorganiques ; on dit plutôt i^éaction^ quand il s'agit d'un corps chimiquement défini qui se transforme sous l'influence de conditions nouvelles, ou simplement action quand aucune transformation chimique n'est réalisée. Mais, à part cette différence des mots employés, la constatation est générale :
Un corps défini A agit, dans un ensemble de
LUE RED m: AU SE y s LARGE
circonstances représenté par B, d'une manière qui tient à la fois de la structure de A et de la nature des facteurs du terme B, d'une manière qui peut, par conséquent, se représenter symboliquement par la formule (AxB). Et le corps qui s'appelait A, avant cette action (A XB), devient ensuite A^, corps nouveau, entièrement défini par ce qu'était A et ce qu'a été la réaction (AxB).
Une des principales difficultés de la généralisation aux corps bruts de cette formule d'évolution^ c'est que, au contraire des corps vivants qui, continuant de vivre, conservent une individualité plus ou moins facile à définir, les corps bruts se détruisent souvent en agissant, se détruisent même toujours en réagissant chimiquement, de sorte qu'il est illusoire de vouloir chercher à retrouver le corps A^, dans lequel s'est transformé le corps A. Si, par exemple, je fais passer un morceau de charbon A dans des circonstances B contenant de rox\'gène et une flamme, j'obtiendrai ensuite de l'acide carbonique, qui pourra être considéré aussi légitimement comme provenant de l'oxygène que comme provenant du charbon. La définition de l'individualité des corps bruts est trop fantaisiste pour que Ton puisse suivre un corps brut à travers ses transformations successives, comme on le fait pour un corps vivant, qui reste reconnaissable^ même quand il subit de profondes modifications en restant vivant.
En général, lorsqu'il s'agit uniquement de corps bruts, on devra dire : Le corps A se trouvant en présence des circonstances B, il en
L'EVOLUTION
résulte, par l'action (A X B), un nouvel état de choses C, qui est défini par A, B et (A X B).
Dans l'ensemble G^ je pourrai ensuite, suivant ma fantaisie, décrire un corps A^ et un ensemble B^, mais je pourrai le faire d'un grand nombre de manières. Cependant, quand il s'agit de corps solides qui subissent des transformations assez lentes pour que la continuité de leur existence en tant que co?ys solide, soit évidente, nous employonslelangage individualiste des corpsvivants, et nous comm.ettons le même abus, c'est-à-dire que nous conservons au corps ainsi suivi, le nom même qu'il avait au début, malgré les transformations qu'il a subies. Voici par exemple un bâton de craie que nous traitons par le phosphore dans des conditions convenables ; nous obtenons du phospliure de calcium, mais le bâton a conservé sa forme deparallélipipède et est seulement devenu chocolat; nous dirons que noivt bâton de craie a bruni ; c'est là une manière de parler fautive, mais absolument courante. Quand il s'agit de corps bruts, il est préférable de parler toujours de l'ensemble C des résultats d'une réaction; mais, quand il s'agit de corps vivants, on ne peut pas s'empêcher de considérer plus particulièrement ce qu'est devenu le corps vivant lui-même en négligeant le milieu, l'ensemble B de facteurs. Et même, on conserve toujours la même dénomination au corps vivant après qu'il a agi, ce qui est la source d'un grand nombre d'erreurs de raisonnement, car on croit aisément à l'identité de deux objets désignés de la mêmefaçon.
Le langage correct est celui que nous avons