‹ Éléments de philosophie biologiqueChapitre 86 sur 92 · L'ESPECE · texte numérisé non relu

L'ESPECE

corps éminemment variables que l'on appelle les êtres vivants. Cette classification est évidemment indispensable à la narration des faits, mais il lui suffit, pour être bonne, d'être claire et d'un maniement facile; point n'est besoin de se demander si les cases du catalogue ont été limitées en vertu d'un principe philosophique supérieur, en vertu d'une définition absolue de l'espèce qui aurait préexisté à l'entreprise humaine de la classification. L'homme se demande aujourd'hui ce que c'est que Vespèce^ au lieu de définir en toute liberté les groupes dans lesquels il enferme, pour sa commodité personnelle, tous les êtres vivants.

La même erreur de méthode s'est manifestée dans bien d'autres con^ipartiments de l'activité humaine; des ;;zo/5préexistaient à la compréhension humaine de certaines choses ; une fois qu'on a compris, on a conservé les mots et on a essayé de leur donner une définition précise qui cadrât, non pas avec ce qu'on a découvert, mais avec ce que l'on croyait avant d'avoir fait la découverte. Cela a eu lieu, par exemple, pour l'instinct et l'intelligence en biologie; ces deux mots proviennent d'une époque où l'on croyait à une dilTérence essentielle entre ces deux facultés ; depuis, l'on a remarqué que des» actes intellectuels deviennent instinctifs par l'usage, mais cela n'empêche pas que l'on veuille établir encore une limite nette entre l'instinct et l'intelligence.

La définition donnée de l'espèce par Cuvier est encore couramment enseignée aujourd'hui. Cuvier a défini l'espèce : « la collection de tous les êtres organisés descendus l'un de l'autre ou

FORMATION DES ESPECES

de parents communs, et de ceux qui leur ressemblent autant qu'ils se ressemblent entre eux. )> C'est là une définition après coup, et non une définition a priori^ comme on doit en faire quand on veut cataloguer des objets dans des cases. En réalité même, ce n'est pas une définition du tout, mais un théorème biologique qui, d'ailleurs, n'est pas rigoureusement vrai. Si l'on veut disséquer cette proposition de Cuvier on y trouve en effetceci : d'abord l'idée que nous nous faisons intuitivement d'êtres de même espèce; ensuite le théorème : les enfants sont de J-a même espèce que leurs parents. > l^^^^

Il est à peine besoin de faire remarquer que cette définition de Cuvier ou plutôt le théorème qu'elle déguise, est la négation du transformisme. Si en effet on admet rigoureusement cette proposition : (( les enfants sont de la même espèce que leurs parents », on devra nécessairement^ en raisonnant de proche en proche, en conclure que les animaux d'aujourd'hui sont de la même espèce que leurs ancêtres les plus éloignés. Malheureusement, dans les sciences naturelles, on n'y regarde pas de si près en général, et, à notre époque, dans tous les cours de zoologie, on enseigne en même temps aux élèves le transformisme et la définition de Cuvier î

Pour quela notion d'espèce eût une valeur absolue, il faudrait que le groupe appelé espèce fût séparé, par des discontinuités finies, des groupes voisins; mais il faudrait aussi qu'une continuité parfaite existât entre les divers t3^pes individuels constituant l'espèce.

Page 1