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CHAPITRE XXXIX La généalogie des êtres actuels

Sans donc nous préoccuper désormais de la définition de l'espèce, nous nous demanderons seulement comment les êtres actuels dérivent des êtres antérieurs ; nous saurons qu'il y a de grandes différences entre le point d'arrivée et le point de départ, mais nous ne rechercherons pas à quel moment la marche d'escalier franchie mérite le nom de changement d'espèce.

Les êtres actuels sont extrêmement nombreux et de formes très variées, mais ce n'est pas ce nombre, ce n'est pas cette variété qui nous étonne ; nous sommes en effet moins émerveillés par l'observation des corps bruts qui, eux aussi, sont très nombreux et très variés. Ce qui nous frappe le plus chez les êtres vivants, c'est le mécanisme extrêmement précis et coordonné, grâce auquel chaque animal ' fait, à chaque instant, précisément ce qu'il doit faire pour continuer de

I. Je dis animal plutôt que végétal, car c'est chez les animaux que Ton rencontre les coordinations les plus merveilleuses.

FORMATION DES ESPÈCES

vivre dans les conditions où il se trouve. En d'autres termes, un animal qui vit depuis longtemps dans un certain milieu est adapté à ce milieu.

C'est cette adaptation qu'ont voulu nous expliquer les deux grandes écoles e'volutionnistes, l'e'cole Lamarckienne et l'école Darwinienne.^

Lamarck a entrepris l'explication direpte de l'adaptation, et y a réussi au moyen de la loi d'habitude et de la loi d'hérédité des caractères acquis. L'un des défauts de l'explication lamarckienne est que son illustre auteur, au lieu de considérer e7i bloc l'adaptation des individus aux circonstances, a décomposé cette adaptation en éléments factices suivant la manière dont chacun de nous décompose ses propres actions en tenant compte du langage psychologique qui nous est familier. Lamarck a exprimé en effet l'adaptation en faisant intervenir le stade intermédiaire besoin. Tel animal, soumis à telles circonstances, éprouve tels besoins, qui le déterminent à agir de telle et telle manière; et c'est seulement pour cette deuxième partie de l'adaptation, l'acte résultant du besoin, qu'il a établi la loi : « la fonction crée l'organe ».

Ce langage a l'inconvénient de mêler à la question de l'origine des espèces une autre question sur laquelle les naturalistes discutent avec une extrême vivacité, celle de la liberté des déterminations individuelles. Cette complication eût été évitée si le grand zoologiste français avait résolument considéré en bloc les fonctions des animaux, sans séparer la partie centripète, la partie

GÉNÏ'JALOGIE DES ÊTRES

centrale et la partie centrifuge, division factice, qui n'a d'importance que pour l'observation subjective, et dont le moindre inconvénient est de laisser croire qu'on peut limiter la définition de l'organe à sa partie centrifuge ou motrice, et que seule cette partie de l'organe se développe par l'habitude.

Le langage de l'assimilation fonctionnelle, tel que je Tai employé dans ce volume, donne l'explication de l'adaptation progressive des organismes, sans poser même la question de l'existence de la conscience chez les êtres autres que nous.

Darwin, qui a méconnu l'intérêt de l'œuvre de Lamarck, s'est proposé précisément d'obvier à cet inconvénient du rôle attribué à la conscience, à l'initiative individuelle des animaux, et il a imaginé le langage de la sélection naturelle après coup; dans le système de Darwin, toutes les variations sont fortuites et non adaptées; cela permet d'expliquer un certain nombre de choses, surtout dans les cas où le mécanisme n'est pas trop compliqué; c'est pour cette raison que les darwiniens prennent le plus souvent leurs exemples dans le règne végétal. Quand il s'agit d'animaux, les explications lamarckiennes sont indispensables; j'ai d'ailleurs précédemment montré que l'on peut établir un trait d'union entre la théorie lamarckienne et la théorie darwinienne, en appliquant le langage de la sélection naturelle après coup, non plus aux animaux, ni même aux cellules des animaux, mais aux plus petites unités susceptibles de variations indépen-

rORMATIOX DES ESPECES

dantes; encore n'est-ce là qu'un subterfuge; il vaut mieux envisager hardiment le lamarckisme comme un résultat de l'influence directe et re'versible du mécanisme colloïde sur le mécanisme chimique d'une part, sur le mécanisme anatomique d'autre part.

Quoiqu'il en soit, en employant tantôt le lansase de Lamarck, tantôt celui de Darwin, nous avons la possibilité, non pas de raconter dans le détail l'évolution progressive qui a conduit à chaque espèce actuelle, mais de ne plus nous étonner devant les merveilles de la coordination animale.

Le principe de Fritz Muller. — Il est inutile de reprendre, pour raconter l'origine des espèces, la série de considérations que nous avons suivie plus haut pour raconter l'évolution individuelle d'un être ; la comparaison que nous avons faite, entre la reproduction et une mue qui supprimerait le squelette préexistant, suffit à montrer que le langage serait le même. Nous pouvons même transformer nos formules symboliques de tout à l'heure en comprenant dans une seule équation, le résultat de toute une vie individuelle, et répétant, pour la transmission des caractères acquis, ce que nous avons dit pour l'acquisition des caractères.

Soient (^1, a,... a,, les patrimoines héréditaires initiaux des générations successives ; soient Z>., b^... bn'i les éducations totales de chaque vie individuelle ; nous pouvons représenter par la formule symbolique (a„ X b^) l'ensemble de tout

GKMCALOGIE DES ETRES

le fonctionnement vital de l'individu qui est le ^^ième (^ans }rj s^pie . nous écrirons alors la se'rie des équations symboliques :

et la série de ces équations symboliques représentera l'évolution spécifique, comme la série correspondante représentait tout à l'heure l'évolution individuelle.

Une complication viendra de ce que, le plus souvent, chaque enfant provient de deux parents ; le patrimoine héréditaire de la ;z''"" génération ne sera pas a„, mais bien un compromis entre deux patrimoines différents appartenant à deux individus différents, et que l'on peut représenter

symboliquement par ( '^' ^- j . En tout cas,

tout ce qui sera commun à a„ et a',, se transmettra h l'œuf résultant de l'union de ces deux parents et comprendra fatalement les caractères acquis par adaptation d'individus de même espèce à des conditions identiques. On peut donc, dans une approximation qui se trouve être suffisante, négliger la complication de la reproduction sexuelle pour raconter l'histoire lamarckienne de l'évolution progressive des animaux.

La série des équations symboliques de l'évolution spécifique a la même forme que celle des équations symboliques de l'évolution indivi-

FORMATIOX DES ESPECES

duelle ; c'est ce qu'exprime, dans un langage imagé, le principe de Fritz Muller :

« L'embryologie d'un animal reproduit sa généalogie. »

En d'autres termes, la série des caractères individuels apparaît dans le même ordre que la série des caractères ancestraux correspondants. C'est un fait d'observation courante que, si un caractère a apparu chez un parent à un certain âge,' le même caractère apparaît chez l'enfant, à un âge correspondant, c'est-à-dire, après d'autres caractères dont la préexistence chez le parent a concouru à la formation du caractère considéré. Cette simple remarque comprend le principe de Fritz Millier tout entier.

Il peut y avoir cependant une simplification dans la série des formes embryonnaires ; au lieu de commencer au stade a^, elle peut commencer à un stade ultérieur a , et ne comprendra alors que les stades intermédiaires entre a,,, et <2„ ; cela a lieu, par exemple, si au lieu de mener dès le début une vie libre, comme ses ancêtres l'ont fait, rembr3'on passe, dans une coque d'œuf ou dans une matrice abondamment pourvue de matières alimentaires, les premiers stades de son existence ; il éclôt alors au stade a,„, et les premiers stades, antérieurs à a„j, prennent, dans-^J leurs conditions de vie parasitaire, une forme nouvelle, généralement beaucoup plus simple, comme mécanisme, que les formes libres a^, a^... a,n' On dit alors qu'il y a raccourcissement embryogénique. C'est comme si un crustacé' éclosait à la 4^ ou 5^ mue au lieu d'éclore à là

LAPPAIilTIOy DE LA VIE

première; le théorème morphobiologique permet de comprendre sans peine ce phe'nomène qui prouve, une fois de plus, combien rhére'dité l'emporte sur l'e'ducation, qu'elle dirige en effet, dans de certaines limites, sous peine de mort.

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