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CHAPITRE II

L'histoire de la physiologie dans son ensemble peut être divisée en cinq périodes, dont chacune, en dehors de la première, période spéculative, est caractérisée par un grand physiologiste, la quatrième par deux , c'est à savoir : Aristote (II), Galien (III), Harvey et Haller (IV), et Jean Millier (IV).

Première période.

La première période commence avec les débuts de la médecine dans l'Inde, en Chine et en Egypte. Dans les traditions écrites venues jusqu'à nous on rencontre souvent, à côté des idées les plus bizarres sur le feu, qui anime le corps, des assertions d'une étonnante justesse, sur le sang, par exemple, qui provient du chyle. Chez les Juifs, maintes prescriptions diététiques et hygiéniques permettent de supposer, déjà vers 1500, certaines connaissances physiologiques.

Mais les essais d'explication des phénomènes de la vie avaient pour bases les hypothèses arbitraires et imaginaires de quatre ou cinq éléments, des démons, etc.

Les spéculations de Thalès de Milet (né en 639) et des philosophes naturalistes ioniens, — des physiologues — s'occupent de l'origine de la vie. Thalès estimait qu'il la fallait chercher dans l'état d'agrégation liquide de la matière, dans l'eau, principe auquel tout retournait. Anaximandre de Milet (né en 610) supposa à la place de l'eau une matière indéterminée (aOavarov xal àvwXeôpov), qui aurait été plus dense que l'air et plus subtile que l'eau Le principe des choses (àc/Tj) était en tout cas, d'après lui, au-delà de l'expérience, inconnaissable (araipov) (1) ; c'était un mélange de différents éléments. Les animaux en étaient nés, dans le limon, sous l'influence du soleil, qui y produisait des bulles. Enfin l'homme se développa d'un être pisciforme qui vivait dans l'eau; sur la terre émergée, cet être fut le premier anthropoïde. Cette descendance de l'homme d'ancêtres animaux, qu'on a si souvent raillée, est une des plus remarquables divinations de l'antiquité. Seulement, elle ne pouvait

(1) Le sens traditionnel du mot à'-scpov, dans le sytème d' Anaximandre, est l'illimité ou l'infini, — une matière infinie quant à la masse. Car il n'y a, disait Anaximandre, que l'infini qui ne s'épuise pas en engendrant perpétuellement. Cette matière primordiale , éternelle et éternellement en mouvement, est conçue comme vivante par Anaximandre, à la manière de l'ancien hylozoïsme. [Note du traducteur).

être alors établie sur les faits : les observations manquaient.

Xéxophaxe de Colophon (vers 540) prit la terre, Anaximène de Milet (né vers 550) Y air, ou l'état d'agrégation gazeux de la matière, comme point de départ, ainsi que de nos jours encore la cosmogonie scientifique. Le 7cvsïïp.a et l'àVjp, d'où tout provient et où tout retourne en se transformant, embrassent le monde entier (1). L'air chaiulfè) est aussi le principe animé et animant pour Diogène d'Apollonie (vers 460) : ce philosophe soutint le premier que l'air arrive avec le sang dans le corps par le canal des vaisseaux et institua une théorie de la respiration ; suivant cette théorie, les corps inorganiques eux-mêmes respirent. Les poissons respirent l'air dans l'eau. Il connaissait le pouls et la chaleur propre des animaux supérieurs.

Heraclite d'Ephèse (vers 500), le père de la grande doctrine de l'écoulement des choses, qui fit de l'idée du changement (du devenir, c'est-àdire de la production et de la destruction des choses) le principe du monde, assigne pour origine à la vie le feu primordial. Il admettait une production continue des choses par le feu et leur retour ultérieur à ce même feu (le chemin vers le bas et vers le haut). La constance de la

Kat ôXov tov xo<7y.ov TTVsu'xa xai à/jp Trepts/et.

(2) C'est Y air lui - môme que Dio<>ôric considérait comme l'essence de toutes choses. (Note du traducteur).

matière et la Discorde (Spic), comme mère de toutes choses, Heraclite les revendiquait également pour l'être vivant, qui au reste ne provient que de la semence du père. Heraclite est Un des plus grands penseurs de tous les siècles. Déjà il exprime avec fermeté des idées que, "2,300 ans plus tard, la doctrine darwinienne de l'évolution et de la concurrence vitale présentera comme de nouveaux principes bionomiques.

Pythàgore (vers 550) chercha dans le nombre l'essence des choses, celle même de tous les phénomènes de la vie. Il fit une des plus grandes découvertes acoustiques en découvrant le rapport des intervalles consonants aux plus petits nombres entiers. Vraiment physiologique est ce qu'il dit, qu'on ne peut percevoir des sons qui depuis notre naissance affectent uniformément et sans interruption notre ouïe, et qu'un son n'est perçu que s'il est opposé au silence. Pythàgore niait la génération spontanée ; tous les animaux provenaient de semences. Enfin il distinguait la raison (voïïç) de la sensibilité morale (ôu^oç), et les situait toutes deux dans le cerveau.

Les spéculations des Eléates, de Zéxox surtout (vers 460\ sont importantes pour la théorie des sens. «Le dard volant est immobile», lorsque dans l'obscurité il est éclairé par l'étincelle électrique instantanée. Sans doute, l'opinion qui domine encore presque généralement, est celle qu'Aristote a le premier abandonnée, savoir, que

quelque chose part de l'œil à l'objet regardé, et que, par là, l'objet se trouve exploré comme par des tentacules. Pour Parménide (vers 500), le froid et le chaud étaient le principe des choses.

Anaxagore (né vers 500, mort vers 428) fait naître la vie des homœoméries, de particules homogènes en soi, mais différentes entre elles, dans le chaos, en vertu d'une force ordonnatrice (vou;). C'est parce qu'il a des mains, que l'homme est supérieur à tous les animaux. La doctrine de la génération de ce philosophe est célèbre : il admettait que l'embryon provient de la semence de l'homme, que les garçons viennent du côté droit de l'utérus, les filles du côté gauche (1). Cette opinion, et une théorie semblable attribuée à Heraclite, se trouvent aujourd'hui contredites par le fait que des enfants des deux sexes sont nés après une ovariotomie unilatérale.

Empédogle d'Agrigente (né vers 490, mort vers 430) développa la doctrine suivant laquelle tout est composé de quatre éléments (^[/.«ra), la terre, l'eau, l'air et le feu. L'union et la séparation («ptXia et veTxoç) sont les forces motrices primordiales qui déterminent l'existence du monde ("2). Quant aux

(1) Ccn.sorinus (c. 0), comme le rappelle Zcllcr, nous apprend que, selon Anaxagore, le cerveau se formait le premier dans le fœtus, parce qu'il est le centre de tous les sens. Anaxagore contestait l'opinion de son contemporain Hippon, d'après laquelle la semence était issue de la moelle. (Note du traducteur).

(2) La substance de l'univers consiste dans les quatre éléments, incréés, impérissables, qualitativement immuables. Les forces motrices (l'Amour et la Haine), qu'Empédocle traite, d'ailleurs,

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êtres vivants, ils se sont progressivement perfectionnés. Ils sont nés (les plantes d'abord, les animaux ensuite) de l'assemblage de parties isolées. Mais beaucoup de ces êtres (les monstres) furent incapables de se maintenir et de résister dans la lutte générale (ïpiç) pour l'existence ; seuls, ceux qui étaient aptes à vivre se reproduisirent. On retrouve ici, plus clairement encore que chez Heraclite, un écho du principe darwinien de la concurrence vitale. La chaleur, qui vivifie tout, y joue comme chez ce philosophe un rôle capital. En outre, Empédocle était d'avis que l'expiration a lieu lorsque le sang se porte en haut, l'inspiration quand il va en bas. Déjà il a une théorie sur les excitations des sens (àTro^oai)(l): celles-ci, émanant des objets perçus, agissent sur nos organes des sens. Le cerveau est pour Empédocle le siège de l'âme et le producteur de la semence (2). Il compare déjà la semence des végétaux à l'œuf des animaux.

Les atomistes, en particulier Démocrite (mort en 361), le disciple de Leucippe, se sont efforcés de ramener tous les phénomènes, même ceux de

comme des substances corporelles mêlées aux choses, ne sont invoquées ici pour la première fois dans la philosophie grecque, que parce que Empédocle abandonne en partie la conception hylozoïste du monde et distingue la substance des forces qui l'animent. (Note du traducteur).

(1) Empédocle expliquait la sensation à la fois par les pores et les émanations (dbrop^ooci) . (V. Théophraste, De sensu, g 7.)

(2) C'est particulièrement dans le sang, et notamment dans le sang du cœur, que, d'après une hypothèse répandue dans l'anti-

la vie, aux mouvements des atomes. Les atomes sont éternels et indestructibles. Tout changement repose sur la séparation et la combinaison des atomes (conservation de la matière). Les atomes sont le seul être existant; les diverses sortes de sensations, par exemple, le doux, le chaud, le coloré, n'ont qu'une existence subjective et nous font illusion. Toutes les espèces de sensations sont réductibles à la sensation du toucher. L'âme est composée d'atomes subtils, lisses et ronds, comme le feu, et pénètre le Tout, engendrant la chaleur et les phénomènes de la vie (1). Ces atomes sont les plus mobiles. Ce n'est pas un principe spirituel, c'est une nécessite mécanique, ou le «Destin», «lui détermine, avec tous les phénomènes biologiques, la formation du monde.

quité, la pensée et Ja conscience [yor^xy.) ont leur siège, sans exclure, toutefois, les autres parties du corps de la faculté de penser. Zeller.et Mûllach attribuent formellement le vers suivant iv. 371 et page 71 du commentaire) à Empédocle :

Aïjxa yàp av0pw7rotç TCûixapoiov IffTi voV^a, vers que Chalcidius, ou son Commentaire du limée de Platon, a traduit ainsi :

Santjuiiie cordi.s enim noster viget inlellectus.

(yole du traducteur.)

(1) Démocrite a situé la pensée dans le cerveau (Iv rpcE'-pàXw) , qu'il appelle cpuÀaxa ûtavotT,;, la colère dans le cœur, le désir dans le foie, encore que les atomes de l'Ame, ou atonies psychiques, fussent répandus dans tout le corps. Zellcr ne repousse I» tintant point, comme entièrement inexacte, 1 "assertion des écrivains postérieurs, suivant laquelle Démocrite aurait aussi considéré le coin- comme le siège de la partie raisonnable.

(Note du traducteur.)

Platon (né en 429, mort en 348) assignait comme sièges à l'âme de l'homme : la tète pour la raison (Xoywtixw, vouç), le bas ventre pour la partie bestiale ou déraisonnable de l'àme (xo <ftoY«rrixov), la poitrine pour les passions (Ouuo'ç, ■QujxoeiSéç). Pour lui, le inonde entier était un être vivant qu'une âme animait. Tous les êtres vivants, notamment les dieux, les corps qui vivent dans l'air, dans l'eau et sur la terre, lui semblaient des formes de développement du prototype homme.

De même que Platon, le pythagoricien Pmlolaos situait la raison et l'âme dans le cerveau (principe humain), la sensation et le désir dans le cœur (principe animal), la nutrition dans l'intestin (principe végétal). Les organes de la génération réunissaient en eux ces trois principes. Le cœur est l'origine des vaisseaux; dans ceuxci se trouve le sang qui, fortement agité, parcourt les membres. Un autre pythagoricien Alcméon (vers 500) désigna, comme le siège de l'âme, le cerveau, auquel arrivent toutes les sensations par l'intermédiaire des canaux qui partent des organes des sens, de sorte que les impressions externes pénètrent jusqu'au cerveau par des voies spéciales. Il soutenait que c'était du blanc de l'œuf et non du jaune, que l'embryon tirait sa nourriture, et que le fœtus de l'homme recevait par la bouche, dans l'utérus, sa nourriture. En outre, il faisait dépendre la santé, comme Empédocle, de l'équilibre des quatre éléments, et assignait pour cause au

Preykr. — Plivisioloûïe. X

sommeil un changement dans la répartition du sang(l). Un troisième pythagoricien, le médecin Elolathès, affirmait déjà que la santé était déterminée par l'harmonie des humeurs du corps.

Hippocrate (né vers 470, mort vers 364), le père de la médecine, a surtout le mérite, pour la physiologie, d'avoir plus ou moins écarté les spéculations des philosophes de la nature et accordé à l'expérience un plus grand rôle dans l'étude des phénomènes de la vie. Mais, s'il observa beaucoup, il n'expliqua pas. D'après lui, le cerveau est froid et de nature pituitaire. Le sang, la pituite et la bile (l'atrabile provenant de la rate, et la bile jaune du foie), mélangé* (xpacrtç) d'une certaine façon, sont la condition de l'état de santé. Le" sang naît dans le foie, se coagule au dehors des vaisseaux, et la coagulation est empêchée par le battage. Des fibres (îvsç) s'y forment alors (fibrine). L'épîglotte ne permet pas aux aliments de pénétrer dans la trachéeartère. Les valvules du cœur ferment exactement. La cause de la vie est la chaleur innée ou naturelle (s'xc^Tov 9sp[Aov), qui est mise en mouvement dans les vaisseaux par le pneunia formé dans le cœur.

Le principe vivifiant admis par les Hippocratiques postérieurs, Ta svop-xwvxa (qu'on traduit par impetum faciëns), répond à la force oilale, à

(lj Alcméon expliquait le sommeil par la réplétion des vaisseaux sanguins, le réveil par le dégorgement de ces vaisseaux.

(Note du traducteur).

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celle même de Platon. Quant à Hippocrate, cette idée lui est étrangère et il ne s'est pas non plus servi du mot.

Parmi les premiers successeurs d'Hippocratc qui, s'ils firent beaucoup pour la pratique de la médecine, n'ont rien accompli d'important pour la physiologie, on distingue surtout Polybe : il observa l'œuf couvé de la poule et attribua la naissance des mâles à une force plus grande de la semence.

Avec les premiers Hippocratiques se termine naturellement la première période. Il n'y existe pas encore de physiologie constituée à l'état de science indépendante. Les spéculations sur la vie des médecins et des philosophes , spéculations faites sans observations suffisantes, et sans tenir assez compte des faits, caractérisent bien toute cette époque. Quelque remarquable, en effet, qu'ait été Hippocrate comme médecin, comme observateur et comme praticien, quelque considérable que soit son œuvre comme pathologiste, car il a posé et méthodiquement appliqué des règles fondées sur l'expérience, lui qui a dit : le médecin doit étudier la nature du corps humain pour pouvoir formuler un jugement sur les effets des causes des maladies — cependant la physiologie proprement dite lui doit peu.

On notera, dans toute cette période, la tendance des plus grands penseurs à ramener la vie à la chaleur (au feu), et à attribuer à une

matière gàzéifôrine un rôle capital pour le maintien en activité et l'entretien de la vie. On songe involontairement à l'oxygène et aux combustions de l'organisme animal.

Deuxième période.

Cette seconde période est précisément caractérisée par ce qui manque à la première. Des faits physiologiques ont été rassemblés, mainte découverte physiologique importante a été faite par l'observation et reliée à un ensemble de vues théoriques avec une grande pénétration, surtout par Aristote (né en 384, mort en 322). En rassemblant toutes les données physiologiques d'Aristote sur la génération, la respiration, la nutrition, l'activité des sens, on arrive à constituer un système de physiologie qui, en dépit de toutes les affirmations dogmatiques et dénuées de critique, en dépit d'innombrables attaques, altérations et interpolations, s'est maintenu, durant près de deux mille ans, sous le nom de physiologie aristotélique.

Aristote fait dériver tous les phénomènes de la vie de la chaleur naturelle, qui est propre au sang. Le foyer central de la chaleur et du mouvement du sang, est le cœur en activité, d'où au moyen des vaisseaux animés de pulsations, les parties du corps reçoivent le sang, de môme que, dans l'aiTosemcnt des jardins, l'eau est distribuée par des canaux qui se ramifient indéfini-

ment. Le sang nourrit les organes et leur procure la sensibilité et le mouvement. L'air est porté par l'inspiration dans les poumons et de là dans le cœur. Le sang s'élabore de la nourriture digérée clans l'estomac et dans l'intestin, en devenant d'abord chyle (iy«p) par la pepsis ou coction, lequel, par le canal de vaisseaux spéciaux, arrive au cœur. La chaleur du cœur maintient le sang fluide. Les résidus de la nutrition qui ne sauraient être utilisés abandonnent le corps par l'intestin et les reins. L'urine est séparée du sang qui coule dans les reins et passe dans la vessie par les uretères. Le cerveau est insensible, froid, exsangue; il élabore la pituite; le cœur est le siège de l'âme avec ses entéléchies. Les organes des sens se trouvent dans la tête, afin qu'ils soient protégés contre un échauffement excessif provenant du sang (1). La théorie des sens est, chez Aristote, la plus faible : l'eau est l'élément essentiel de l'œil, l'air l'essentiel pour l'oreille, à laquelle il apporte le son, l'eau et l'air à la fois sont nécessaires à l'odorat , la terre au sens du toucher. Il ne distingue que trois couleurs. Les fonctions des organes de la génération sont pareillement décrites d'une manière arbitraire. Toutefois, dans l'Histoire des animaux et dans le traité de la Génération d' Aristote, le plus ancien essai de physiologie comparée venujus-

(1) Parce que, d'après Aristote, le cerveau avait pour principale fonction de refroidir le sang du cœur. (Note du traducteur).

qu'à nous, on trouve un grand nombre de faits, de problèmes et de découvertes remarquables. La parthénogenèse des abeilles, l'hectocotylie des céphalopodes étaient connues d'Aristote. Il dit que le fœtus est nourri du sang de la mère par les vaisseaux ombilicaux, comme la plante par ses racines ; il a découvert le punctum saliens, notamment le battement du cœur dans l'œuf d'oiseau couvé quelques jours. Il croyait d'ailleurs à la génération spontanée d'un grand nombre d'animaux.

La physiologie aristotélique a le mérite de vouloir expliquer d'une manière synthétique les phénomènes de la vie ; elle a le défaut de les expliquer en invoquant une finalité, et en faisant intervenir des entéléchies. L'explication scientifique, celle qui repose sur le principe de causalité, en souffre. Malgré cela, ce mélange de fiction et de vérité, qui d'abord, comme une sorte de code de la physiologie, puis comme une incitation à la recherche eut tant d'importance, a joui presque sans interruption jusqu'au dix-septième siècle d'une autorité considérable ; aujourd'hui même il s'en faut bien que tout ce qu'a dit Arisioie ait été compris ou que toutes ses erreurs aient été bannies de la science.

Théophkaste (né en 371, mort en 286), le père de la physiologie végétale, a surtout contribué à la propagation rapide des doctrines physiologiques d'Aristote. Il a aussi écrit un livre sur les sensations.

Straton de Lampsaque (vers 340), surnommé «le Physicien», expliqua l'âme par la somme des sensations, écrivit sur la génération et sur la nature de l'homme (1).

Le médecin Praxagoras de Cos (vers 350), éminent parmi ceux qu'on appelle les Dogmatiques, apporta des hypothèses originales sur les humeurs animales, le pouls, les « esprits vitaux» dans les artères. Il fut le maître du premier physiologiste qui pratiqua la physiologie expérimentale, d'Hérophile (vers 300).

Pour Hérophile, qui, par l'observation directe de la nature, s'éloigne essentiellement des dialecticiens, il existe pour la vie quatre forces régulatrices : la force nutritive, calorifique, sen-

(1) En physiologie comme en psychologie, Straton était arrivé à des vues d'une admirable justesse. Loin de placer dans le cœur le principe de la sensibilité, c'est dans le cerveau, entre les sourcils, qu'il situait le siège de la sensation et de l'entendement : là persistent les traces des impressions et des représentations. Tous les actes de l'entendement sont des mouvements. Voici quelques observations qu'il fît touchant les illusions des sens : « Ce n'est pas au pied que nous avons mal, dit-il («), quand nous le heurtons, ni à la tête, quand nous nous la brisons, ni au doigt quand nous nous le coupons. Tout le reste de notre personne est insensensible (<xvai<70ï)Ta yàp xà Àonraï, à l'exception de la partie souveraine et maîtresse : c'est à elle que le coup va porter, avec promptitude, la' sensation par nous appelée douleur. De même que la voix qui retentit dans nos oreilles mêmes nous semble être en dehors, parce que nous confondons avec la sensation le temps qu'elle a mis pour parvenir de son point de départ jusqu'à la partie maîtresse, pareillement, s'il s'agit de la douleur résultant d'une blessure « au lieu de lui donner pour siège l'endroit où a été éprouvée la sensation, nous plaçons ce siège là où la sensation a son principe... » {Note du traducteur.)

(a) Plut. Utrum animte an corporis sit libido et œgritudo. 4.

tante et pensante. Les vaisseaux chylifères pleins, les glandes mésentëriques, lui furent connus ; la distinction des nerfs en nerfs du mouvement et de la sensibilité, lui est aussi attribuée. Il compléta la physiologie aristotélique, enseigna que la respiration repose sur une systole et une diastole des poumons, que le pneuma pénètre dans le sang par les poumons, et estima que le pouls était dû à une activité des artères qui dérivait du cœur.

Hérophile et son grand contemporain, Erasistrate (mort en 280) , les chefs de l'école d'Alexandrie, occupent un rang considérable dans l'histoire de la physiologie parce que, les premiers , ils firent des dissections sur des êtres vivants (sur des chèvres et sur des condamnés à mort). Mais ces vivisections étaient faites sans méthode. Erasistrate, à la vérité, s'éleva jusqu'à l'hypothèse d'une liaison anatomique entre les artères et les veines par les capillaires, mais il croyait celles-ci fermées dans l'état de santé. Il distingua déjà les nerfs du mouvement des nerfs de la sensibilité, aperçut les vaisseaux chylifères vides et pleins sur des boucs vivants ou récemment tués et pensa qu'ils étaient semblables aux artères. Le pouls, d'après l'explication qu'il en donnait, était un mouvement du sang et du pneuma dans les artères, causé par la systole du cœur.

Parmi les très nombreux médecins qui, d'Alexandrie, propagèrent dans toutes les directions

et appliquèrent les doctrines d'Aristote, d'Hérophile et d'Erasistrate, parmi ceux qu'on appelait les Empiriques, il n'y eut aucun physiologiste de marque. La plupart se montrèrent indifférents; beaucoup, hostiles à toute théorie de la vie. On en doit dire autant des Méthodiques, parmi lesquels Soranos, d'Ephèse, (vers 110 après l'ère actuelle), seul, qui a si bien mérité de la physiologie de la grossesse et de l'accouchement , considéra d'une façon théorique les phénomènes de la vie. Parmi les médecins postérieurs, il faut nommer les Pneumatistes Athénée et Arétée (tous deux vers 50). Le premier expliquait la cause de la vie par une action du feu et du pneuma, rejetait les explications atomistiques , et se déclarait contre l'empirisme grossier (1). Arétée savait que le sang artériel est d'un rouge éclatant, le sang veineux d'un rouge sombre. Il s'en tint à la chaleur innée de ses prédécesseurs pour le principe de la vie, mais il se servit, à ce qu'il semble, pour la première fois, dans un sens scientifique, de l'expression force vitale (Çwtixyj Suva^t?) , de même que de l'expression tonus (tovo?), en attribuant une grande valeur à ces deux idées. Il fit naître le sang dans le foie ; le pneuma , le froid et le chaud, le sec et l'humide, jouent chez Arétée, comme chez Athénée et chez leurs pré-

(1) C'est-à-dire que la secte médicale des Pneumatistes était, comme celle des Dogmatistes, opposée à la secte des Empiriques.

[Note du traducteur.)

'r2 HISTOIRE DE LA PHYSIOLOGIE

curseurs, un rôle capital dans les processus de la vie. Il est d'ailleurs remarquable par son don éminent d'observation. Parmi les autres médecins de cette période que l'histoire de la physiologie ne doit point passer sous silence, citons Rufus d'Ephèse (vers 50), qui ramena toute l'activité corporelle, et non seulement la motilité et la sensation, aux nerfs, et, pour la première fois, décrivit avec exactitude le mouvement du cœur et le pouls. Dans le pouls, il distingua la force, la vitesse, la plénitude et la fréquence , et l'étudia aux différents âges de la vie. Cependant l'authenticité de l'écrit qui traite de ce sujet n'est pas à l'abri du doute. Enfin, Archigène (vers l'an 100) écrivit sur le pouls et sur la douleur.

Tous les autres médecins de ce temps , et parmi eux les plus illustres, n'ont fait que peu ou n'ont rien fait pour la physiologie. Les philosophes naturalistes n'ont rien accompli d'important, de leur côté, pour le développement de cette science, à moins qu'on ne tienne compte ici de la rénovation de l'atomistique de Démocrite par les Epicuriens. Le médecin Asclépiade (né vers l'an 124) essaya d'instituer une théorie atomistique des phénomènes de la vie dans l'état de santé et de maladie, mais il négligea Fanatomie.

Troisième période.

Au premier siècle de l'ère actuelle, il n'existait encore aucune science descriptive et explicative de la vie à l'état sain. La confusion, l'indifférence et l'éloignement déclarés des médecins pour toutes les recherches théoriques, bref, l'exercice de la médecine sans aucune préoccupation scientifique, sont à leur apogée.

Alors parut Claude Galien, de Pergame, (né en 131, mort vers 200). Avec Galien, commence la troisième période. Au milieu des partis en lutte, Galien, seul et le premier, fit de la physiologie une science indépendante. Il créa la physiologie comme science de l'usage des organes (usus partiumJ, il expérimenta sur des animaux vivants (notamment sur des porcs), et se posa des questions auxquelles il répondit en pratiquant des vivisections. En outre , Galien alla contre tous ses prédécesseurs et contre ses contemporains en faisant de la physiologie le fondement de la médecine. Enfin, il est le premier qui, autant que cela était possible de son temps, a décrit et expliqué les fonctions méthodiquement et complètement. Que , d'un côté , Galien s'efforce de ramener les phénomènes de la vie à des causes naturelles, tandis que d'autre part il célèbre partout leur finalité avec des expressions d'admiration pour la sagesse d'un créateur, voilà qui doit d'autant moins sur-

prendre qu'au fond Galien s'appuie sur Aristote, encore qu'il le contredise souvent.

C'est par Galien que la physiologie aristotélique, comme la pathologie hippocratique, devint pour la première fois le bien commun des médecins. Cette double façon de procéder explique en quelque sorte que, pendant plus de mille ans, la physiologie galénique soit demeurée en faveur partout où on la connaissait. Les médecins, en effet, l'acceptaient à cause de son matérialisme, les clercs pour sa téléologie. Comme Galien était un penseur d'une pénétration extraordinaire, un travailleur d'une instruction et d'une application peu communes, un esprit systématique et épris du vrai, un médecin d'une habileté consommée, qui n'abandonnait point la pratique pour l'étude, ni l'étude pour la pratique , il semble avoir été, de tous les médecins, le plus capable de fonder la physiologie comme science distincte. Que, dans tous les siècles suivants, le système physiologique de Galien, par son originalité et son caractère définitif, ait été accepté comme une règle à laquelle presque personne n'a sérieusement contredit, voilà qui témoigne en faveur de son génie. Un pareil succès est sans exemple dans l'histoire d'aucune science. Cette foi attachée au nom de Galien, au nom du maître, n'a son pendant que dans l'histoire des religions, et elle n'a été surpassée ni en intensité ni en durée môme par la foi en Aristote.

Galien conserva les quatre éléments d'Empé-

docle, et aussi les qualités simples ou premières, le chaud, le froid, l'humide et le sec, d'Aristote. Les parties constitutives des tissus, — comme chez Hippocrate , le sang , la pituite , la bile jaune et l'atrabile , bref les quatre humeurs , étaient, pour Galien, composées de ces éléments. Elles s'appelaient, ces quatre humeurs, humeurs cardinales. Par le mélange ou crase des éléments, naissent les qualités secondes ou composées, c'est-à-dire les propriétés des choses, le dur, l'amer, le coloré, etc., qui causent les impressions des sens. Un juste mélange des humeurs cardinales constitue la santé parfaite , laquelle n'existe pas. La santé ordinaire, ou euéxie, était déterminée par un certain rapport des parties solides avec les parties fluides. Les neuf tempéraments , — un déterminé par un égal mélange des quatre qualités premières, — quatre simples (un tempérament chaud, froid, humide, sec) , — et quatre composés (sanguin , cholérique ou bilieux , flegmatique , mélancolique) , modifiaient la santé. La doctrine galénique des tempéraments, fondement de la pathologie dans ce système, n'a pas encore été entièrement remplacée par quelque chose de meilleur. Elle repose sur de très bonnes observations.

L'âme est la cause de l'animation de l'organisme, le principe de la vie. Les phénomènes de la vie ont pour cause le triple pneuma, le pneuma psychique dans le cerveau et dans les nerfs, le pneuma vital (Çwthcov) dans le cœur et

dans les artères, le pneuma physique dans le foie et dans les veines. Les manifestations dynamiques de ces trois impondérables, la force psychique, sphygmique , physique (correspondant aux spiritus animales, vitales, Raturâtes), ont besoin de l'absorption durcvsufxa (u-racov (qui répond à l'oxygène) dans la respiration. La force psychique est la condition de la représentation intellectuelle, de la mémoire, de la pensée; elle communique aux nerfs le pouvoir de sentir, aux organes moteurs la faculté d'accomplir des mouvements. La force sphygmique est la condition du courage, de la colère, de la force du caractère1 et, par les artères dont elle détermine les pulsations, de la chaleur propre de l'organisme. La force physique est la condition des désirs sensuels et, par les veines, de la nutrition et de la formation du sang. Tout changement d'état ou mouvement primitif (xivyjctç) est ou bien qualitatif, c'est-à-dire matériel, chimique {altérât io ou i/.ÀoiWç), ou bien un changement de lieu et de situation {latio ou yopa). Tous les autres mouvements sont composés, toutes les fonctions et activités, quelles qu'elles soient, du corps vivant, e'est-à-dire les énergies (êvépyeia, actio, functio), dont la cause est la force ou faculté {facilitas), H dont l'effet est l'œuvre accomplie (Ipyov, opus). Autant il y a de sortes d'activités, de fonctions ou énergies, autant il y a de facultés. Avant la naissance de l'homme, c'est surtout la fonction de développement, ou geriesis, qui agit, laquelle

DIVISIONS DE L'HISTOIRE DE LA. PHYSIOLOGIE i7

se compose d'énergie transformatrice (chimique) (Iv. (ftXoicoTtxvi) et d'énergie formatrice (plastique), (lv. TrXaaxtxTJ). Depuis la naissance jusqu'à la fin de la croissance , c'est surtout l'énergie d'accroissement, ou auxesis, qui agit, puis, jusqu'à la mort, l'énergie nutritive, ou threpsis.

Les énergies, actions ou fonctions sont ou des fonctions principales {f. principes) , ou des fonctions subordonnées, auxiliaires {f. ministrae) : celles-ci sont, ou générales (publiçse), concernant le corps entier, ou particulières (privatx), liées à une partie du corps. Trois groupes de fonctions dérivent de la triple force vitale : 1° Fonctions animales, qui se subdivisent en : a. fonctions principales : activités spirituelles ; h. fonctions auxiliaires : activité des sens et mouvement volontaire; 2° fonctions vitales, qui se subdivisent en : a. fonctions principales : activité du cœur (dans le cœur gauche sont créés les esprits vitaux et se forme la chaleur, ce qui, d'ailleurs, doit aussi avoir lieu dans le foie, le lieu d'origine des veines); b. fonctions auxiliaires : respiration et pouls; 3° fonctions naturelles, qui se subdivisent en : a. fonctions principales : nutrition et croissance de l'individu, d'une part, de l'espèce, d'autre part (c'est-à-dire fonctions de la génération ou fonctions sexuelles) ; b. fonctions auxiliaires : l'attraction (Ivspyeca sXxTtxvî) , la rétention (xafjsxTtxT)), la sécrétion (àTOxpiTuc^) , et l'expulsion ou l'excrétion (icpcoxm^). A l'assimilation (dans la digestion, concoctio) appartiennent ces fonctions

préliminaires : mastication, déglutition, chyliiication.

Parmi les recherches de physiologie expérimentale de Galien, on doit signaler : la section totale, transversale et longitudinale, de la moelle épinière, la section du nerf vague et des nerfs intercostaux, accompagnées d'observations sur la respiration , l'activité du cœur et la voix. Le battement du cœur résulte du choc de cet organe contre la paroi de la poitrine. Le sang est élaboré par le chyle dans le foie. Les mouvements s'exécutent par une traction du nerf comme dans un coup de sonnette (1). Le sang veineux provenant des veines caves, qui du cœur droit arrive dans les poumons par le canal de l'artère pulmonaire, sert à la nutrition des poumons. Le pneuma inspiré arrive par les veines pulmonaires dans le cœur gauche , où il vivifie le sang parvenu là directement du cœur droit à, travers la cloison interventriculairc du cœur. Quoique Galion ait prouvé que les artères contiennent pendant la vie du sang et point d'air, quoiqu'il ait découvert le ductus arteriosusBotalli, il demeura al lâché à cette fausse description de la circulation pulmonaire, et crut que les anastomoses dos artères et des veines dans le corps avaient pour but de faire profiter les veines aussi de l'utilité du pouls et de la respiration. Mais parti) L'action dos nerfs est, assimilée, par Galien, à celle des cordes, f|ui Liront et l'ont mouvoir, soulèvent, etc.

(Note du traducteur.)

dessus tout, Galien a gâté ses idées justes par ses explications téléoïogiques. Pour lui, comme pour Aristote, tout arrive dans le corps par nécessité ou en vue d'une fin. Il établit avec ces deux principes ses théories des sens, de la génération, etc., de sorte que tous les phénomènes biologiques connus de son temps reçurent de lui quelque explication. De là l'autorité de Galien durant de longs siècles sans critique.

Parmi une foule de savants sans originalité, on ne distingue guère que Némésius, évêque de Phénicie, qui, au quatrième siècle, écrivit un livre sur la nature de l'homme, qu'il appelle un microcosme, et qu'il rapproche des plantes et des animaux.

Ce qu'on nomme la Physiologie arabe , de laquelle le médecin Avicenne de Bokhara (né en 980, mort en 1037) a été le principal représentant, et la physiologie des Arabes au quatorzième siècle, ont, aussi peu que les Scholastiques (également hostiles à l'étude directe de la nature, adonnés à l'étude des livres,) et les nombreuses écoles médicales du quinzième siècle, modifié essentiellement la physiologie aristotélique et galénique : aucune découverte importante n'a été ajoutée au savoir traditionnel en physiologie. Ils ont le mérite d'avoir conservé et répandu par des versions arabes un grand nombre d'anciens écrits importants pour cette science. Mais la doctrine de Galien jouit d'une autorité sans limite en ce domaine; elle fut en

Preyer. — Physiologie. 4

partie développée, en partie servilement suivie. Pas un médecin ou naturaliste, de l'an 300 à l'an 1500, ne peut être signalé comme physiologiste de quelque originalité. On ne rencontre, dans toute cette longue suite de siècles, qu'un petit nombre de recherches spéciales intéressantes. C'est ainsi qu'Alhazen (mort en 1038) a bien mérité de l'optique physiologique : dans l'œil il distingua l'humeur aqueuse du cristallin et du corps vitré, et quatre membranes, parmi lesquelles une tunica retisimilis ; il montra que, de chaque point d'un objet, arrivent à l'œil d'innombrables rayons lumineux; il chercha aussi à expliquer la vision simple avec les deux yeux, et interpréta très bien, comme une illusion d'optique, le grandissement du disque lunaire à l'horizon.

Vitello (au treizième siècle) lit aussi avancer la théorie de la vision. Salvino degli Armati passe pour l'inventeur des lunettes (lin du treizième siècle). Leonardo da Vinci (né en 1453 , mort en 1519) donna déjà une théorie de la vision basée sur la caméra, obscura, théorie que Maurolico (né en 1494 , mort en 1575) perfectionna.

Albert le Grand (mort on 1*280) admit déjà l'existence décentres cérébraux déterminés avec localisation des fonctions (1).

(1) Albert le Grand n'a fait que .suivre, en réalité, Aristotc, Oaliun et les Arabes dans ce qu'il dit delà localisation des différentes parties de l'âme dans les régions antérieure et postérieure

La physiologie de Fernel (né en 1497, mort en 1558), qui a été si célèbre, est encore galénique, quelque opposé que soit en quelques points à Galien ce physiologiste. Il estimait que les différentes fonctions sont déterminées par la structure élémentaire différente des organes; il séparait, comme un être spirituel simple, Y anima du spiritus matériel : elle domine les processus psychiques. Au dix-septième siècle encore , on professa la physiologie d'après Avicenne dans les Universités (par exemple, à Wurzbourg).

Mais cette grande doctrine de Galien fut ébranlée jusque dans ses fondements par le théosophe Auréole Théophraste Paracelse Bombast de Hohenheim (né en 1493 , mort en 1541), qui, adoptant plusieurs hypothèses empruntées au néoplatonisme, développa une conception de l'organisme vivant fortement pénétrée d'éléments religieux ; il tenait l'organisme humain pour un être devenant et périssant non achevé ; il fit naître la vie du mucilage- par décomposition, et la ramena au so u fre, ûiimercure et au sel, c'est-à-dire aux éléments combustibles, volatils et incombustibles; malgré son mépris pour l'anatomie, il fut très fort en faveur auprès

du cerveau et dans le ventricule moyen. (V. Opéra, De Anima, 1. II, tract. IV, c. 7.) Tout ce que Broussais, de Blainville, de Gérando, Pouchet, en France, ont rapporté à cet égard, est erroné et ne repose que sur la tradition ou sur des contre-sens. Rien, dans le texte d'Albert le Grand, ne permet de le considérer comme un précurseur de la théorie de Gall et de Spurzheim, de Hitzig ou de Ferrier, sur les localisations cérébrales. (Note du traducteur).

de beaucoup de médecins, grâce à la grande originalité de ses idées. Il ne réforma point la physiologie : il mit seulement, à la place des anciennes doctrines, des doctrines absolument neuves, professa en allemand, en langue vulgaire, et, par là déjà, il ruina la puissance de la scholastique physiologique d'Aristote, do Galien et d'Avicenne.

Le théosophe Van Helmont (né en 1577, mort en 1644) fut un adversaire encore plus décidé de Galien. Essentiellement paracelsiste, mais pour qui l'homme était, non une image de la nature, un microcosme, mais une image do la divinité, Van H elmont admit comme principe de la vie un archeus insitas. Il fonda la doctrino des gaz (c'est de lui que vient le mot gaz dérivé de « chaos ») , la doctrine des ferments (la digestion par l'acide gastrique est due, selon lui, à l'action du ferment), la doctrine des différents degrés de vie (vita mininui s. jrrunn, média,, ult'una). L'idée de vie latente se rencontre pour la première fois chez Van Helmont ; mais il abandonna l'anatomie; aussi ses idées nouvelles ;uitigaléniques et très chrétiennes, et particulièrement ses recherches basées sur sesconnaissances chimiques, quelques progrès réels qu'elles constituent, n'ont produit aucune réforme fondamentale de la physiologie.

Cette réforme, ce fut le- progrès de l'anatomie qui la rendit possible à coi le époque, et le premier anatomiste qui, quoique chaud partisan de

Galien, lui porta en réalité le coup le plus décisif, est Michel Servet (1511-1553). Il décrivit le premier assez exactement la circulation -pulmonaire ; il nia, vu l'obstacle qu'oppose à tout passage le septum médium du cœur, que le sang pût couler directement du cœur droit dans le cœur gauche, tout au plus aurait-il pu transsuder ; enfin, il soutint avec énergie que, dans les poumons, le sang veineux se mêle à l'air inspiré. La preuve expérimentale que les veines pulmonaires contiennent du sang fut donnée, au moyen de vivisections, par Realdo Colombo de Padoue (1559), le plagiaire de Servet. Le savant Cesalpin (1571) ne fut pas éloigné de la découverte de la grande circulation du sang. On connaît ses études sur le mouvement de la sève dans les végétaux, qu'il distingua très nettement de celui des humeurs chez les animaux. A cette période appartient encore Giambattista délia Porta (1538-1615), qui compara aussi l'œil à une chambre noire.

Quatrième période.

L'anthropotomie, notamment les ouvrages anatomiques de Vésale, et aussi la théosophie, sans doute originale, mais non susceptible de preuve, de Paracelse et de Van Helmont, réveillèrent , au seizième siècle , l'originalité de la pensée dans le domaine des sciences naturelles, et celle-ci trouva dans les Universités (fondées

D4 histoire de la physiologie

en partie déjà dès le treizième siècle), un aliment et une culture favorables. Dans la médecine, le galénisme était ébranlé, mais, en physiologie, il était encore debout et généralement accepté. Grâce à la renaissance des études classiques, Aristote redevint aussi en faveur comme naturaliste, en dépit de ses entéléchies. Ce fut alors que tout l'antique et vénérable système de physiologie d'Aristote et de Galien fut d'un seul coup renversé par un bras puissant.

William Harvey (né en 1578, mort en 1657), par la découverte de la, circulation du sang, accomplit cette grande révolution en physiologie et ouvrit ainsi la voie à tous les progrès de la physiologie expérimentale proprement dite. Car, quoique déjà les Alexandrins, et Galien, et les médecins dePadoue eussent fait des vivisections, ils n'avaient guère eu d'imitateurs à cet égard. En tous cas, personne n'y avait trouvé le plus puissant moyen de l'investigation physiologique, autrement la circulation du sang eût été découverte plus tôt. Le médecin Harvey est également grand comme expérimentateur, comme penseur, comme professeur, écrivain et réformateur. Son étude dirigée sans relâche sur l'observation immédiate de la nature vivante, jointe à son dédain de la foi en l'autorité, dut paraître aussi étrange à ses contemporains que la sûreté avec laquelle il déclara fausses et erronées, en s'appuyant sur cette étude, les doctrines reçues. La grandeur du génie de Harvey se révèle autant

DIVISIONS DE L HISTOIRE DE LA PHYSIOLOGIE 5ï>

par sa méthode logique, opposée à tout arbitraire, par laquelle il dévoila les erreurs de ses prédécesseurs et découvrit la vérité, que par la portée de sa découverte même, qui a amené la transformation de toute la médecine.

L'exposition de cette découverte, qui parut en 1628, accomplie pour le fond et pour la forme, est encore aujourd'hui un modèle. En outre, Harvey, à qui remonte le mot célèbre omne vivum ex ovo, a le mérite considérable d'avoir pour la première fois expérimenté sur des animaux nouveau-nés, sur des embryons de poulet et sur des fœtus de mammifères, qu'il observa avec un simple verre grossissant. Il découvrit que le cœur des fœtus bat longtemps avant la naissance, ce que Servet avait nié malgré Galien. Parmi les adversaires d'Harvey, aucun n'eut une action durable; ses partisans au contraire ont beaucoup fait pour la rapide reconnaissance de sa doctrine, surtout Descartes.

On doit à Descartes (né en 1596, mort en 1650) cette vue profonde, que les êtres vivants doivent être considérés physiquement comme des machines. Descartes distingua le premier les mouvements réflexes des autres mouvements ; il reconnut que la chaleur est produite dans le corps; il étudia les conditions physiologiques des passions, et créa une théorie tout à fait nouvelle de la perception sensible. Entre autres, il ramena Y accommodation de l'oeil à des changements de forme du cristallin, il constata que la

pupille se contracte lorsqu'on regarde de près, il vérifia le fait, trouvé aussi par Scheiner (mort en 1650), qu'on ne peut voir bien distinctement qu'un seul point à la fois, et que fous les moyens pour apprécier la distance sont incertains.

Comme Leonardo da Vinci , cent ans auparavant, Descartes compara l'œil à une caméra obscura et donna une explication de l'effet des lunettes. Descarfes enrichit aussi de ses découvertes l'acoustique physiologique. Il reconnut les harmoniques {2 et 3), découvertes par Mersenne (1618), et donna une explication rationnelle de la cause de l'accord consonant des intervalles exprimés par de petits nombres entiers. Descartes s'exprime avec la plus grande précision sur l'énergie spécifique des nerfs sensibles, et il répète que les choses n'ont pas la moindre ressemblance avec les sensations. Ces importants aperçus physiologiques, et plusieurs autres, ainsi que ses découvertes, assurent à Descartes une des premières places dans l'histoire de la physiologie, encore qu'il ait fait jouer un certain rôle aux spiritus animaUs et ait placé le siège de l'âme dans la glande pinéale, ce que d'ailleurs Servet avait fait avant lui. Mais Descartes dit que l'âme a seulement là son siège principal, et qu'elle est répandue dans le corps entier.

Harvey fut aussi défendu, et detrès bonne heure, par François de le Bok-Sylvius (né en 1614, mort en 1672). Ce savant attribuait à l'anafoinie une grande valeur comme fondement de laphy-

siologie. Quoique attaché à l'explication mécanique, notamment à la respiration et au mouvement intestinal, Sylvius assigna le premier rôle aux processus chimiques, aux fermentations. Son système de physiologie forme le point de départ de l'école chimi&trique ou iatrochimique en médecine.

Un événement d'une plus haute importance pour le progrès de la physiologie, fut, vers le même temps, la constitution de la biophysique par Alfonso Borelli (né en 1608, mort en 1679), génie pénétrant, qui, marchant en cela sur les traces de Harvey, appliqua aux mouvements des animaux les méthodes et les principes de physique créés par Galilée (1564-1642). Borelli était mathématicien et physicien distingué. Comme personne avant lui n'avait cultivé ce domaine de la physiologie, il trouva un champ extrêmement fructueux à exploiter. Cependant ce sont moins ses conquêtes scientifiques que sa méthode, alors tout à fait nouvelle, aujourd'hui redevenue moderne, qui assure à Borelli une gloire éternelle. Son système fut la base de Yécoleiatrophysique, iatromécanique et iatromathématique en médecine.

Après l'invention du microscope, Malpighi et Leeuwenhoek (1632-1723), entre beaucoup d'autres, enrichirent la science des fonctions des êtres vivants par leurs observations sur le cours du sang dans les capillaires, sur les spermatozoïdes et nombre de tissus , confirmant ainsi , soit

par les faits, soit théoriquement, la doctrine de Harvey.

Jean Swamerdamm (1637-1685) institua même des recherches sur l'excitabilité musculaire (myophysiologie). Ses nombreuses observations sont d'un grand prix pour la physiologie comparée, pour celle des insectes surtout. Thomas Bartholin (1616-1680) étudia la phosphorescence de ces êtres et d'autres animaux vivants, ainsi que celle des matières en putréfaction (1669). Aselli découvrit (1622) de nouveau que les vaisseaux chylifères sont remplis pendant la digestion.

Glisson (1597-1677) est le père de la doctrine de Y irritabilité, propriété qui serait la cause de tous les mouvements organiques. Mayow (1645-1679), savant de premier ordre méconnu par son temps, le dépasse de beaucoup par ses idées d'une étonnante clarté sur la combustion et la respiration, même sur la respiration de l'embryon. Il fut très près de découvrir l'oxygène, qu'il nommait spiritusnitroaereus. Willis (1622-1675) s'affranchit déjà de certaines doctrines peu satisfaisantes et dégénérées de l'iatrophysique et de l'iatrochimieen physiologie; de même Baglivi (1673-1707).

Beaucoup de recherches originales datent de cette époque : telles sont celles de Gassendi (1592-1655) et de Sauveur (1653-1716) sur un phénomène constaté aussi par Galilée, savoir, que la hauteur des sons dépend du nombre des vibrations; de Pascal (1653) sur certains effets physiologiques de la pression de l'air; de Mariottk

(mort en 1684), qui découvrit l'existence du punctum csecum ; de Conrad - Victor Schneider (1660) sur la membrane muqueuse des cavités nasales, ou pituitaire (il réfuta l'opinion ancienne d'après laquelle le cerveau sécrétait le liquide aqueux et filant appelé pituite) ; du grand astronome Kepler (1571-1630) sur la vision, notamment sur l'accommodation; de Sanctorius (1561- 1636) sur la perspiration ; de Grimaldi (mort en 1663) sur les couleurs ; de Hooke qui, en 1667, étudia l'apnée ; de R. J. Camerarius (1665-1721) qui découvrit la sexualité des plantes. En 1657, Gaspard Schott trouva que l'injection d'un purgatif dans les veines d'un chien opérait comme son introduction dans l'estomac, et que le vin directement injecté dans le sang enivrait. Athanase Kircher (né en 1601) institua un grand nombre d'expériences physiologiques remarquables, qui n'ont pas encore été appréciées, par exemple sur les couleurs subjectives. Quoique son nom y soit attaché, Yexperimentum mirabile des poulets cataplexiés de terreur n'est pourtant pas de lui ; Daniel Schwenter l'avait déjà décrit bien avant. Un autre experimentum mirabile a trait au cœur de l'embryon dans L'œuf ouvert. Robert Boyle (1627-1691) fit aussi des expériences physiologiques, notamment avec la machine pneumatique, à l'exemple d'O. de Guericke, sur les gaz du sang, sur les couleurs, sur la phosphorescence des substances en putréfaction, sur la nutrition des plantes. Déjà, par sa décou-

verte du rapport des couleurs avec leur réfrangibilité, Isaac Newton (1643-1727) prit un rang

éminent dans l'histoire de la physiologie, qui, par l'application de ses méthodes de recherche, devait compter plus tard au nombre des sciences exactes, après que Harvey en eut posé les fondements, et lorsque, du point de vue philosophique, François Bacon (mort en 1656) lui eut communiqué l'impulsion.

Mais un grand nombre d'hypothèses nuageuses furent mises en avant par des incompétents, les hypothèses de la physique et de la chimie, par exemple del'éther et du phlogistiquo, furent appliquées sans critique aux problèmes physiologiques : le résultat fut que, chez beaucoup de médecins, môme dans ce glorieux dix-septième siècle, la physiologie toute entière tomba dans le discrédit. Le grand Boerhaave lui-môme (1668- 1738) ne réussit pas à lui rendre une faveur durable et générale, quoiqu'il ait bien mis en lumière l'importance pour la médecine d'une base anatomique (môme histologique) , chimique et physique, et qu'il ait blâmé les partis extrêmes. I )aus son explication de la vie, il partit du mouvement qui aurait pour cause le principe nerveux. Ses partisans donnèrent à sa doctrine le nom de « physiologie dynamique » et la considérèrent comme faisant époque, bien que Boerhaave ait plus servi la physiologie en évitant les erreurs de ses prédécesseurs et de ses contemporains (fiic par des découvertes originales. Déjà

do son temps florissaient les pires doctrines qui éloignaient d'Harvëy et exerçaient une influence si funeste , notamment le système mécanicodynamique de Frédéric Hoffmann (1660-1742) et l'animisme de Georges-Ernest S tahl (1660-1734). Celui-là admit comme cause de la vie des monades animées et un éther nerveux, celui-ci une âme (anima), non clairement définie par luimême, dont l'influence agissait d'une manière immédiate sur les phénomènes du corps vivant.

Le mal que firent ces deux systèmes contraires consista surtout en ceci : à la place de la méthode logique et expérimentale, de la méthode fondée sur la causalité naturelle, de la méthode de Harvey, on vit les causes finales jouer le rôle principal dans les organismes, et le souci des faits se perdre de plus en plus. Aucune de ces deux écoles, qui firent tant de bruit, n'enrichit la physiologie d'une découverte ou d'une invention de quelque valeur. La physiologie, au commencement du siècle précédent, rétrograda par l'effet d'hypothèses commodes , au lieu de persévérer dans les voies plus laborieuses sans doute, mais plus sûres, qu'avait ouvertes Harvey, en 16*28, par sa découverte de la circulation du sang. Haller conjura à temps le danger, Haller avec qui commence une nouvelle évolution de la physiologie.

Albert de Haller (1708-1777) a été souvent l'objet de jugements erronés, relativement aux services qu'il a rendus à la physiologie. Par sa

doctrine de l'irritabilité et par d'autres belles recherches expérimentales poursuivies dans l'esprit de Harvey, notamment par sa discussion avec Hamberger sur les mouvements de la. respiration, Haller fit bien connaître son originalité comme observateur et la pénétration de son esprit. Par la sûreté admirable avec laquelle il domina tout ce qui avait été fait avant lui, et par sa critique supérieure de presque tous les travaux physiologiques de ses prédécesseurs, Haller fut bien plus capable que par ses propres recherches d'exposer à nouveau, dans toutes ses parties, la physiologie d'une manière synthétique, comme une science particulière. Il lui était réservé d'accomplir ce travail de géant, et ses écrits sont un véritable trésor pour l'histoire de la physiologie. Mais, quelque considérables que soient les services qu'il a rendus à la physiologie, Haller n'a fait avancer cette science, ni, comme Harvey, par une de ces découvertes qui font époque, ni, comme Descartes, par une nouvelle méthode, ni par une sévère étude critique et expérimentale de ses devanciers : il a simplement édifié la synthèse laborieuse de tous les résultats obtenus jusqu'à son temps.

Haller n'avait pas de génie: mais il domina les faits avec une telle puissance, que la synthèse qu'il en donna lui a valu la gloire de père de la physiologie moderne. Il était tellement anatomiste, qu'il in; parvint pas à séparer la fonction, comme objet exclusif de la physiologie, fies re-

cherches de l'anatomie. Ce qu'il appelle physiologie est en réalité, pour la plus grande partie, une anatomie animée par l'étude des fonctions. En outre, l'idée d'évolution ne convenait point à son esprit. Lui, qui est l'auteur d'admirables recherches embryologiques, il s'efforça, non sans aveuglement, de maintenir debout, contre la théorie de Yépigenèse de Gaspard- Frédéric Wolff (1733-1794), le dogme de la prédélinéation, de sorte qu'il étaya, de sa puissante autorité, la doctrine de l'emboîtement des germes. Enfin, il faut noter l'éloignement de Haller pour une conception moniste du corps vivant, considéré comme une machine, ce qui le porta même à blâmer Descartes. L'activité presque sans exemple qu'il déploya comme compilateur, commentateur (de Boerhaave), éditeur, bibliographe, référant et recensant, empêcha peut-être son esprit de poursuivre jusqu'à leurs limites les problèmes de la physiologie. Quoi qu'il en soit, avec Haller commença une nouvelle ère , car il donna le premier une exposition complète de la physiologie fondée sur une base expérimentale et rigoureusement scientifique, et, le premier, il reconnut le rôle de l'excitabilité des muscles comme d'une propriété vitale différente de l'irritabilité générale organique de Glisson.

La doctrine de l'irritabilité de Haller fut altérée en deux sens : d'abord par John Brown (1735- 1788), dont le système plein de contradictions eut peu de succès auprès des physiologistes et causa

beaucoup de mal parmi les médecins; puis par les partisans du vitalisme, qui, en Allemagne surtout, ont longtemps retardé les progrès de la physiologie.

Tandis que, en dépit du vitalisme , Spallanzani (1729-1799) et Félix Fontana (1730-1805), en Italie, tous deux expérimentateurs très habiles ; en France, le jeune Bichat (1771-180*2) et Vicq d'Azir (1748-1794); en Angleterre, Etienne Hales (1677-1761), le créateur de l'hémostatique (1) (1733), l'observateur des mouvements de la sève dans les plantes, et le grand pathologiste John Hunter (17*28-1793); en Hollande, J. Ixgex-Houss (1730-1799), qui découvrit la respiration des plantes et Y absorption de V acide carbonique par [es plantes, — avaient tous enrichi, par des travaux variés, considérables, la physiologie pure, en s'efforçant, comme Haller, d'écarter des faits les conceptions subjectives, en Allemagne, les doctrines de la force vitale, en faisant négliger l'étude des processus mécaniques et chimiques des corps vivants, étouffaient l'expérimentation méthodique.

Sans cloute, après la mort de Haller, quelques savants, en petit nombre, notamment J.-G. Koelreuter (1733-1806) et ( J.-G. Sprengel(1750- 1816), dont les travaux de physiologie végétale sont fameux, puis J. -F. Eberle (1798-1834), qui

(1) Etienne Haies employa un manomètre pour mesurer la pression du sang.

découvrit le suc gastrique artificiel et l'action du suc pancréatique sur la fécule et sur la graisse, cultivèrent aussi avec succès la physiologie expérimentale en Allemagne : mais alors ils furent méconnus et, d'une manière générale, la physiologie échoua sur l'écueil stérile de la spéculation, grâce surtout à l'influence de la philosophie en Allemagne. Môme la plus grande découverte qui ait été faite en chimie, celle de l'oxygène, par Priestley (1774) et Lavoisier, n'eut aucunement pour effet de donner immédiatement un nouvel essor à l'investigation physiologique, quoique , par cette découverte , les grandes lignes d'une théorie de la respiration, telle que l'avait déjà créée Mayow, cent ans auparant, eussent été de nouveau révélées au monde par Lavoisier (1777), et que Girtaxxer (1790) eût prouvé que le sang veineux absorbe de l'oxygène dans les poumons. Les physiologistes, même Reil (1759-1813) et Blumenbach (1752-1840) étaient, comme Burdach et Oken, trop adonnés à la philosophie de la nature. La spéculation conserva en Allemagne sa prééminence sur l'expérience, même après la découverte fondamentale (1811 et 1821),par Charles Bell (1774-1842), de la différence fonctionnelle des nerfs postérieurs et antérieurs de la moelle épinière, et après celle du nœud vital (1812), par Legallois (1770-1814). Dans un domaine seulement, celui de l'électrophysiologie, les recherches expérimentales d'un grand nombre de savants furent couronnées de

Prf,yer. — Physiologie. ô

succès. Les décharges électriques des gymnotes observées en 1773, par Walsh, et, en 1785, par Broussonet, et l'électricité animale, que Volta ne voulut pas reconnaître, découverte, d'une manière pleinement indépendante, par Galvani (1737-1798), conduisirent à une vaste enquête en cette province de la science. Alexandre de Humboldt surtout(1797), J.-M. Ritter (1776-1810) et Chr.-H. Pfaff (1773-1852) ont contribué aux progrès de la découverte de Galvani.

Au reste, par l'efiet de l'éparpillement de ses forces, la physiologie courait le danger de perdre dans la science sa place si laborieusement conquise, encore qu'une série de traités de physiologie par Hildebrandt, Prochaska, Autenrieth et d'autres, cherchât déjà à rassembler les matériaux dispersés. La restauration et la transformation complète de la physiologie fut l'œuvre de Jean Millier.

Cinquième période.

Jean Muller (1801-1858) est sans rival dans l'histoire de la physiologie, parce qu'il est le seul qui ait embrassé les aspects multiples de cette science. En joignant pour la première fois l'investigation physico-chimique à l'anatomie comparée et à l'embryologie, Jean Muller a créé la physiologie comparée. 11 le déclare lui-môme en ces termes : « C'est en considérant les organes au point de vue de l'anatomie comparée1, tant

clans le monde animal qu'en embryologie, que nous apprenons à connaître le mode réel de leur formation et que nous puisons la notion physiologique des organes. Aussi la physiologie ne peut-elle être que comparative. » (18*27).

Nature éminemment philosophique, créateur de la doctrine de Y énergie spécifique des nerfs et père de la psychologie physiologique, physicien et morphologiste éminent, ici même bien supérieur à son maître, K.-A. Rudolphi (1771-1832), observateur et expérimentateur de premier ordre, doué d'un sens des faits et d'une force de travail très peu communs, Jean Mùller réunit de la façon la plus heureuse en un tout organique les disciplines en apparence les plus éloignées- les unes des autres. La science d'Aristote, le génie systématique de Galien , l'observation méthodique de Harvey, l'application infatigable de Haller, on les retrouve chez Mûller. Les différentes sciences s'étaient déjà développées isolément au temps de Jean Mùller, mais aucun autre que lui ne pouvait en présenter la synthèse.

F. Magendie (1783-1855), un des plus habiles vivisecteurs, avait donné une vie nouvelle à la physiologie expérimentale, notamment en vérifiant la découverte de Bell ; Ignace Dollixger (né en 1770) avait, avec Charles-Ernest von Baer (1792-1876), fondé l'embryologie spéciale; Etienne Geoffroy-Saint-Hilaire ( 1772-1844) avait établi la doctrine de l'équivalence fonctionnelle et morphologique des organes; Lamarck (1809), le père

de la théorie de la descendance, avait reconnu Y influence des fonctions sur les organes, et fait voir l'importance de l'usage et du non-usage pour la transformation des parties; Georges Cuvier (1769-183*2) avait cherché à distinguer rigoureusement les fonctions et à déterminer l'organe d'après la fonction; Richerand (1801), G. -R. Treyiraxus (180*2) et Fourcault (18*29) avaient excité les médecins à réfléchir sur les questions de physiologie générale; Berzelius (1779-1848), après les travaux de Fourcroy et de Vauquelin, avait fondé la zoochimie ; Th. de Saussure (1767- 1845) avait réformé la physiologie végétale, Chladni (180*2) avait créé l'acoustique, Kant (1781) avait posé les fondements de toute théorie future des sens, Purkinje (1787-1869) avait, pour la première fois, en physiologiste, fait un usage scientifique de l'ohservation de soi-même : — de toutes ces sciences, qui s'étaient développées indépendamment les unes des autres, Jean Millier édifia la physiologie moderne.

Cependant telle était l'étendue de son œuvre, qu'avant sa mort déjà tout cet ensemble de connaissances, dont Jean Mùller avait fait un tout harmonique, se décomposa de nouveau en disciplines physiologiques indépendantes. Parmi elles, c'est la physique physiologique qui a produit les plus grands résultats, et cela par une des plus importantes découvertes de tous les temps, par la découverte de l'équivalent mécanique de la chaleur (1840), qui est due au méde-

cin Jules-Robert MAYERd'Heilbronn (1814-1878). Se trouvant, comme médecin de marine, à Batavia, il remarqua, en pratiquant des saignées sur des Européens récemment arrivés , que le sang veineux était plus rouge que dans le Nord (1). Il supposa que la cause en devait être la haute température de la zone torride. La chaleur propre du corps humain, résultat de l'oxydation, comme le rend vraisemblable la diminution d'oxygène du sang dans les veines est, en effet, à peu près semblable chez les hommes de toutes les zones: par conséquent , la production de chaleur doit être dans un rapport déterminé avec la dépense de chaleur. Si les pertes de chaleur augmentent, la calorification croîtra; si les pertes diminuent, la calorification diminuera de même. Delà, dans les climats tropicaux, la clésoxygénation moindre du sang veineux, la couleur rouge ou artérielle de ce sang, et, en même temps, la quantité moindre des substances oxydées , et celle de la nourriture quotidienne, parce que les pertes de chaleur sont moindres. La nutrition sert surtout, notamment chez les adultes, à la calorification, résultat de la combustion, et seulement pour une part plus petite au renouvellement des tissus et des organes. De la chaleur est encore produite par le frottement qui a lieu pendant le

(1) « Le sang de la veine du bras était extraordinairement rouge, dit J.-R. Mayer, à tel point que je croyais avoir rencontré une artère. » Mémoire sur le mouvement organique dans ses rapports avec la nutrition, traduit par L. Pérard. (Note (lu traducteur.)

jeu des organes et par toutes sortes de mouvements, en un mot, par du travail.

Cette chaleur dérive-t-elle, ou non, des oxydations qui s'accomplissent dans le corps ? Mayer admet la première hypothèse ; il soutient que la quantité de chaleur dégagée par la combustion d'une quantité déterminée de substance quelconque est invariable, n'importe comment la combustion ait lieu. Par conséquent, qu'il travaille ou non, l'organisme ne pourrait augmenter ni diminuer la quantité de chaleur susceptible d'être produite par l'oxydation des aliments. Autrement, en effet, il faudrait que l'organisme fût capable de créer de la chaleur de rien, ou bien qu'il fût capable d'en anéantir. Mais si la quantité totale de chaleur produite par l'oxydation, plus celle réalisable par le travail , est exactement semblable à la quantité de chaleur produite par la combustion entière des aliments, alors la chaleur totale capable d'être produite par dépense de force ou mécaniquement, doit se trouver dans un certain rapport de grandeur avec le travail employé. Au cas contraire, la quantité de travail et de nutrition restant la môme, il pourrait naître tantôt plus, tantôt moins de chaleur, et la quantité totale de chaleur susceptible d'être obtenue d'un quantum déterminé de nourriture, au moyen de l'oxydation, ne serait plus invariable ; le principe admis serait donc faux. Ainsi ce principe- exige un rapport constant entre la chaleur et le travail.

La première est mesurée par le degré d'élévation de la température de l'eau, le second par l'élévation d'un poids. Mayer détermina la hauteur à laquelle un poids doit être élevé pour que, en tombant, il échauffe d'un degré le même poids d'eau par frottement ou pression. De recherches postérieures plus exactes que les siennes il résulte que, 1 kilogramme, tombant d'une hauteur de 424 mètres, élève de 0° à 1° c, par sa force de chute , la même quantité d'eau, c'est-à-dire que l'équivalent mécanique de la chaleur est de 424 kilogrammètres. En d'autres termes, la même quantité de chaleur nécessaire pour élever de 0° à 1°, 1 kilogramme d'eau, suffit pour élever à la hauteur de 1 mètre 424 kilogrammes, ou encore pour élever 1 kilogramme à la hauteur de 424 mètres, parce qu'elle est identique à la force requise à cet effet.

Par là était fondée la théorie mécanique de la. chaleur, ainsi que la nouvelle physique physiologique. Bien que, jusqu'ici, cette grande vérité scientifique, née sur le terrain de la physiologie, découverte sans tentatives antérieures par un médecin dont les connaissances en mathématique et en physique laissaient à désirer (par une puissance de raisonnement que Galilée et Newton n'ont pas dépassée) , constituée expérimentalement, et dont l'infinie portée fut reconnue dès 1842, — quoique cette découverte du rapport constant de la chaleur et du travail ait beaucoup plus profité jusqu'ici à la physique théorique et

ri HISTOIRE DE LA PHYSIOLOGIE

à la mécanique appliquée, surtout à l'art de la construction des machines , qu'à la physiologie et notamment qu'à la théorie de la chaleur animale, il n'en est pas moins vrai que, depuis cette époque, l'application des sévères méthodes des physiciens dans la manière de penser et d'enseigner est devenue générale en physiologie. Ernest- Henri Weber (1795-1878) avait bien déjà, un des premiers, appliqué la méthode exacte des physiciens dans une autre direction avec un brillant succès, notamment à partir de 1850, dans ses travaux sur la vue et sur l'ouïe, et Edouard Weber également (1806-1871), qui découvrit les nerfs d'arrêt, ainsi que A.-W. Volkmann (1801-1877): mais ces savants restèrent d'abord assez isolés. La transformation de la biologie morphologique par la théorie cellulaire et le perfectionnement du microscope a, d'un tout autre côté , admirablement favorisé les progrès de la physiologie. La doctrine de la vie des cellules, ou des organismes élémentaires, a pris de plus en plus d'importance dans l'étude de tous les phénomènes de la vie, surtout depuis la constitution de la pathologie cellulaire. Il n'existe pourtant pas encore jusqu'ici de physiologie cellulaire systématique, quoiqu'elle ait déjà été tentée (1839) par Théodore Schwann (1810-1882); que Sohleiden (1804-1881) ait découvert dans les cellules végétales le protoplasma, signalé antérieurement, en 1838, mais sous un autre nom (HUrschleim d'Oken), et que Max Schultzé (1825-1874), en dé-

montrant l'identité du protoplasma animal et végétal, ait contribué plus que personne à la constituer.

La division profonde de la physiologie moderne en deux branches, la branche physique, et une branche surtout chimique , inaugurée par Lierig (1803-1873), à laquelle se rattache une école éclectique , celle de Flourens (1794-1867) et de Claude Bernard (1813-1878), dont les expériences de visisection ont si fort avancé la science, a eu sa principale cause dans l'élimination, depuis 1828, depuis la fondation de la chimie synthétique, parWoHLER (1800-1882), duvitalisme. Cette révolution a eu pour conséquence un abandon prononcé des recherches générales, historiques et synthétiques, dans le domaine de la physiologie. La physiologie comparée, fondée par Jean Millier, a reculé provisoirement au second plan devant les investigations physico-chimiques de certaines fonctions particulières d'animaux étudiés isolément, devant une embryologie et une théorie de la génération expérimentales , surtout devant l'examen approfondi de l'évolution du substratum organique des fonctions dans la théorie des fonctions à laquelle sert de base la doctrine de Charles Darwin (1809-1882), doctrine de la concurrence vitale, de la sélection, de l'hérédité et de la variabilité (1859) , facteurs essentiels de la transformation de la nature organique, toutes questions scientifiques réservées à l'avenir. Les grands progrès de la chimie et

de la physique ont été cause qu'on s'est presque exclusivement occupé de ces phénomènes biologiques qui se présentent tout d'abord à l'étude comme étant surtout de nature chimique et physique , sans aborder encore l'examen des phénomènes plus délicats.

C'est ainsi que la psychologie expérimentale elle-même est surtout une physique des organes des sens, et que l'étude de la psychogenèse est seulement en voie de formation.

La chimie et la physique spéciales de certains appareils organiques ont conduit de nos jours, avec une étonnante rapidité, à un grand nombre d'importantes découvertes : il est maintenant nécessaire de réhabiliter la physiologie générale, et de travailler aussi bien en comparant les organismes dans la succession des temps (phylogenèse) , qu'en les étudiant dans leur évolution individuelle (ontogenèse), ce qu'exige un examen approfondi des très nombreux matériaux morphologiques dont dispose aujourd'hui la science.

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