SUC GASTRIQUE
Procédés opératoires. — Suc naturel. Les premières tentatives pour recueillir du suc gastrique datent de Réaumur (1752) et de Spallanzani (1780). Ces expérimentateurs faisaient avaler à des oiseaux de petites éponges fixées à un fil et les retiraient quand elles étaient imprégnées de suc gastrique. Le liquide exprimé des éponges dissout rapidement la viande. — Le médecin américain Beaumont (1825-55) put étudier les propriétés du suc gastrique de l'homme, chez un chasseur canadien du nom de S* iMartin, qui présentait une fistule gastrique accidentelle à la suite d'un coup de feu reçu dans la région épigastrique(l). D'autres cas analogues furent utilisés par C. Schmidt (1855) Kretschy (1877), Uffelmann (1880), et récemment par Ch. Richet(2) — Blondlot (1845)(ô) eut le premier l'idée de reproduire artificiellement chez le chien la même lésion : depuis Blondlot, le procédé pour pratiquer la fistule gastrique a été perfectionné par Bardeleben, Bidder et Schmidt, Cl. Bernard, Holmgren, Panum, etc. On fait (chez le chien) une incision longitudinale suivant la ligne blanche, Fig. 128. — Canule à partir de l'appendice xyphoïde ; on divise les parois fj^ CI. Bernard pour abdominales jusqu'au péritoine qu'on fend sur la sonde luTgasiri'quc.' "''''' cannelée. On attire dans la plaie au moyen du doigt et de la pince, la partie de l'estomac sur laquelle on veut pratiquer la fistule; on la fixe circulairement à la paroi abdominale au moyen de points de suture; on pratique une boutonnière au centre de la partie de l'estomac ainsi délimitée, on y introduit la canule (fig. 128) que l'on fixe au moyen de nouveaux points de suture. II suffit de déboucher la canule et d'exciter la muqueuse stomachale soit mécaniquement soit par le contact de substances irritantes (alcool, poivre, solutions alcalines etc.) pour provoquer une sécrétion plus ou moins abondante et recueillir du suc naturel. Quand on veut éviter le mélange du suc gastrique avec la salive, il faut ou bien lier l'œsophage ou lier les conduits excréteurs des glandes salivaires.
Suc artificiel. Le ferment digestif qui donne au suc gastrique son activité, la pepsine, (ou son antécédent la propepsine) existe toujours en grande quantité dans le tissu des glandules de la muqueuse stomachale. On peut l'en extraire par diflerents procédés et fabriquer un suc gastrique artificiel (Ebeble 1854, ScHWANN 1856W). Iloppe-Seyler recommande d'enlever la muqueuse d'un esto-
(1) Beaumoat, Exper. and ohserv. on the gastric juice, ISô-i.
(2) Cn. RicnET, Du suc gastrique, etc. Paris, 1878.
{.")) Blondlot, Traité anal, de la digesUon etc. V^vh. I84ô, p. 202.
(^) ScnwANN, A7'ch. f. Anal. u. Phgsiol., !8â(), p. 90; Pogg. Ann., XXXVIIF, p. 3oS.
CHAPlTRli VI.
mac de porc, de la couper en petits fragments et de la laisser macérer pendant 24 heures dans un litre d'eau acidulée par l'addition de 4 à 6 ce. d'HCl fumant. On obtient ainsi un liquide d'une grande puissance digestive mais fort impur. — V. Wittich coagule la muqueuse par l'alcool, la dessèche et la pulvérise; la poudre tamisée est traitée par la glycérine qui dissout la pepsine. Quelques gouttes de cet extrait glycérine mélangées à de l'eau acidulée par HCl, fournissent un liquide doué de propriétés digestives fort actives. Tout échantillon de pepsine peut être employé dans le même but.
Propriétés du suc gastrique. — Le suc gastrique des mammifères et des oiseaux est un liquide incolore ou légèrement jaunâtre, clair, non filant, fortement acide, ne se putréfiant pas à l'air. Le tableau suivant contient les résultats de plusieurs analyses de suc gastrique faites par C. Schmidt(l) ;
Eau
Substances organiques HCI ....
CaClz
NaCl
KCl
NH4CI ....
Ca5.2(P04) . . .
FePOi ....
Les constituants les plus importants du suc gastrique sont l'acide chlorhydrique et parmi les matières organiques la pepsine et le ferment du lab.
Acide chlorhydrique. Prout obtint en 1824 HCl par la distillation du suc gastrique et le considéra comme l'acide normal de l'estomac. Ce résultat fut attaqué de différents côtés. Lehmann et Lassaigne attribuèrent l'acidité du suc gastrique à l'acide lactique. Cl. Bernard montra qu'un mélange de chlorures et d'acide lactique peut donner de l'acide chlorhydrique à la distillation. Aujourd'hui encore un certain nombre de physiologistes refusent d'admettre que l'acidité du suc gastrique est due à de l'acide chlorhydrique, quoique tous les doutes aient depuis longtemps été levés à cet égard par les belles analyses de suc gastrique de C. Schmidt dont nous avons cité quelques chifï'res. C. Schmidt montra par une série de dosages concordants de chlore, de métaux et d'acide, que le suc gastrique contient beaucoup plus de chlore qu'il n'en faut pour saturer toutes les bases, et que cet excédant de chlore supposé à l'état de HCl correspond exactement à la quantité d'acide trouvée par le titrage acidimétrique.
Un certain nombre d'autres réactifs ont servi à démontrer la présence de HCI dans le suc gastrique. Le violet de méthylc bleuit, puis verdit et se décolore finalement par HCl et non par l'acide lactique : le suc gastrique donne la même
(1) RiJiDKii 11. SnrMiDT. Vcrdaunngftsdfte, Lcipzi)i, 1852; Ann. Chem. P/mrm., LXXIX.
réaction (v. d. Velden, Maly, 1880). Quand on mélange une solution aqueuse d'ac. lactique avec de l'éther, une notable partie de l'ac. lactique passe en solution dans l'éther; les acides minéraux, au contraire passent à peine dans l'éther: le suc gastrique se comporte dans ce cas comme un acide minéral, il ne cède presque rien à l'éther (Ch. Richet 1877). Un mélange d'iodure et d'iodate de potassium est décomposé avec mise en liberté d'iode (qui bleuit l'amidon) par l'acide chlorhydrique et non par l'acide lactique : même réaction avec le suc gastrique (Rabuteau 1874).
L'acide chlorhydrique est donc l'acide normal du suc gastrique. Les petites quantités d'acide lactique qu'on peut rencontrer à côté de HCl paraissent dues à des phénomènes de fermentation des matières sucrées ou amylacées introduites dans l'estomac comme aliments.
La proportion d'HCl la plus favorable pour la dissolution des substances albuminoïdes par la pepsine serait, d'après Briicke, de 0.8C gr. à 0.88 gr. HCl par litre. On peut, dans les expériences de digestion artificielle, remplacer HCl par d'autres acides : les acides nitrique, lactique et phosphorique sont presque aussi actifs que HCl. Les acides sulfurique, acétique, oxalique et tartrique conviennent beaucoup moins.
Pepsine. Schwann donna le nom de pepsine au ferment qui communique au suc gastrique acide le pouvoir de dissoudre la fibrine et l'albumine cuite : il imagina un procédé pour isoler la pepsine. Ce procédé a notablement été perfectionné; mais malgré les nombreuses tentatives faites pour isoler la pepsine, on n'est pas encore parvenu à préparer un produit pur. On a cherché à isoler la pepsine en utilisant la propriété qu'elle possède de se laisser entraîner mécaniquement par les précipités (phosphate de calcium formé par l'action de l'acide phosphorique sur la chaux; cholestérine précipitée du collodion) qui se forment dans ses solutions (Buucke), la propriété de ne pas diffuser à travers la membrane du dialyseur (von Wittich 1872, Hammarsten 1873), la solubilité dans la glycérine (von Wittich) ou dans l'eau, et la précipitation par l'alcool etc. (Voir généralités sur les ferments). La pepsine du commerce s'obtient en faisant macérer la muqueuse stomacale dans de l'acide chlorhydrique dilué, et en saturant le liquide parNaCl, il se forme alors un précipité de substances albuminoïdes entraînant une certaine quantité de pepsine. Ce précipité qui surnage est recueilli et séché. Il est riche en propeptone.
Ferment du Lab{^). Le suc gastrique contient un ferment nommé par Hammarsten ferment du Lab, et qui jouit de la propriété de précipiter la caséine du lait en solution neutre, alcaline ou acide, et de la transformer en un produit insoluble. Cette propriété est utilisée de temps immémorial dans la fabrication du fromage. C'est à la présence du Lab que l'estomac du veau (la caillette) doit le pouvoir de cailler le lait. La caséine précipitée par le Lab (c'est-à-dire le fromage) est transformée chimiquement et diffère par conséquent du précipité que les acides produisent dans le lait et qui est de la caséine non altérée.
Ferment lactique. Le suc gastrique contient presque toujours un ferment capable de transformer le sucre en acide lactique (vibrions delà fermentation lactique?)
(1) Hammarstiîx, Jahresb. der Thierchemie, II, 1872, p. lISj A. Schmiut, ibid., IV, p. l^i.
Action du suc gastrique sur les aliments. — La pepsine en solution acide jouit de la propriété de transformer les substances albuminoïdes (albumine de l'œuf crue ou cuite, fibrine crue ou cuite) en syntonine ou albumine acide {parapeplone de Meissner) d'abord, puis en peptonei^). Dans toute digestion artificielle se présente donc une phase intermédiaire pendant laquelle le liquide est riche en syntonine. Cette syntonine reste en solution à la faveur de l'acide : il suffit de neutraliser le liquide, pour obtenir un abondant précipité de syntonine. Si l'on poursuit la digestion pendant un temps suffisant, et surtout si l'on opère dans l'étuve à -h 40", la syntonine est intégralement transformée en peptone.
D'après des recherches récentes, la syntonine avant de devenir peptone, se transformerait en une substance appelée Propeptnne par Schmidt-Miilheim (^187 d-80) {Hémialbumose de Kiihne, et a-Peptone de 3Ieissner). La propeptone est une substance albuminoïde très-voisine de la syntonine dont elle se distingue surtout par sa solubilité dans l'eau en toute proportion. Elle se colore en rose par la soude et une goutte de CUSO4 (réaction du biuret ou des peptones). Elle est précipitée de ses solutions par le ferro-cyanure de potassium en solution acide, par HNOg à froid, par NaCl, MgSO^ etc. réactions qui la distinguent nettement de la peptone. La série des transformations de l'albumine dans la digestion gastrique serait donc la suivante : Albumine, Syntonine, Propeptone, Peptone.
Peptone. Substance incolore, amorphe, lévogyre, présentant une composition centésimale voisine de celle de l'albumine dont elle dérive par fermentation, très-soluble dans l'eau; les solutions se couvrent d'une pelhcule quand on les évapore; elles diffusent à peine quand elles sont neutres, deviennent diffusibles quand on les acidulé; elles ne précipitent ni à l'ébullition, ni par le ferrocyanure de potassium en solution acide, ni par l'acide nitrique, ni par les sels neutres en présence de l'acide acétique. La solution de peptone donne la réaction de Millon ; mélangée à la potasse ou la soude, et additionnée d'une trace de sulfate de cuivre, elle donne à froid une belle coloration rose (réaction du biuret). La peptone forme des combinaisons avec plusieurs métaux ou oxydes.
Préparation. Dissoudre de la fibrine ou de l'albumine pure dans une solution acide de pepsine aussi pure que possible, neutraliser le liquide, puis l'introduire dans un dialyseur pour éloigner la plupart des sels minéraux. On peut débarrasser la peptone des métaux auxquels elle est combinée en acidulant le liquide au moyen de IICl et en prolongeant la dialyse. La solution de peptone est finalement précipitée par l'alcool sous forme d'un précipité blanc. — La transformation de l'albumine en peptone a fréquemment été considérée comme un phénomène d'hydratation de l'albumine (IIeumaisis).
Les conditions de la transformation des albuminoïdes par la pepsine en solution acide, sont analogues à celles des autres fermentations, en ce qui concerne la température (maximum d'activité vers -4- 40°, action nulle à 0°), la nécessité de la présence de sels alcalins ou autres, etc. L'iodure et le bromure
(1) La transforjnation de l'albumine en peptone s'obtient également par d'autres agents que la lenncntalion peptique : ébullition de l'albumine avec les acides, avec l'eau surchauftëe, action de l'Ozone, etc.
de potassium exercent une action des plus nuisibles sur la fermentation peptique (Putzeys). Par contre, l'anhydride arsénieux et l'acide cyanhydrique ne l'entravent pas sensiblement : il en est de même de l'acide phénique et de l'acide salycilique à petite dose. Toutes ces substances paralysent au contraire l'action des ferments figurés.
La pepsine en solution acide digère toutes les substances albuminoïdes vraies, naturelles ou coagulées par la chaleur (à l'exception de la matière amyloïde). La gélatine et le tissu collagène (tendons) sont transformés par le suc gastrique en un produit soluble, diffusible, qui a perdu la propriété de se prendre en gelée. Cette peptone de gélatine a été peu étudiée. Les cartilages sont également dissous. La matière collagène des os est attaquée rapidement, avant les sels calcaires qu'ils contiennent; d'où l'aspect rugueux des fragments osseux soumis à la digestion gastrique. Le tissu élastique est fort lentement attaqué. Le mucus et le tissu corné restent intacts, de même que la chitine (carapace des articulés), la nucléine, la graisse, les résines, l'amidon, la gomme arabique, etc. Le sucre de canne n'est pas interverti.
On trouve déjà de la pepsine dans les parois stomacales des embryons de veau à une période peu avancée du développement (3™« mois). Chez les jeunes chiens, au contraire, la pepsine n'apparait que plusieurs jours après la naissance. (Hammarsten). Des ferments identiques ou analogues à la pepsine sont très-répandus dans le règne animal (Félix Plateau) et se rencontrent même dans quelques plantes.
Formation de l'acide chlorhydrique et de la pepsine dans
les glandes stomacales. — Les glandes de l'estomac sont des tubes simples
ou ramifiés, orientés perpendiculairement à la muqueuse, à la surface de laquelle ils
débouchent par un col dans lequel se continue répithelium stomacal. Chacun de ces tubes est
tapissé intérieurement par les cellules glandulaires et plonge extérieurement dans un espace
lymphatique entouré d'un réseau de capillaires sanguins. On distingue deux variétés de glandes
stomacales, celles de la région pylorique
d'une part, et celles du grand cul-de-sac
et du reste de l'estomac de l'autre.
(Wassmakn, 1859.) Les glandes du grand
cul-de-sac contiennent deux espèces de
cellules glandulaires (Heide^hain, 1870;
RoLLETT, 1870) : 1" des cellules claires
finement granulées, formant autour de
l'étroite lumière de la glande une couche
continue (cellules p7'incipales ù'Heiden-
HAiN, cellules adélomorphes de Rollett).
2" des cellules fortement granuleuses, se *•""'«• ^-"- - Schéma de l'opération de la tistuk-