I. GRAISSES
Propriétés des graisses. — Les graisses sont répandues dans tous les liquides de l'organisme animal (excepté l'urine) à l'état de dissolution ou d'émulsion; et dans tous les solides (excepté les globules rouges etc.), à l'état de dépôts liquides ou cristallins. On les trouve également chez les plantes.
Ce sont des mélanges de glycérides, c'est-à-dire d'éthers composés dérivant d'un alcool triatomique, la glycérine C3H5(OH)3 et des acides gras, palmitique CieHjjO.OH, stéarique CjsHj^O.OH, oléique CigH^jO.OH, etc.P) : palmitine C3H5(OCigH3,0)3, stéarine C3H5(OCj|sH350.)3, oléine C3Hj;(OCj8H330)3, etc. La palmitine et la stéarine sont solides, mais fondent à des températures peu élevées (-H 43» et ■+■ 63"), l'oléine est liquide à la température ordinaire. L'oléine dissout la palmitine et la stéarine : la fusibilité du mélange dépend de la proportion relative des différentes glycérides. L'huile d'olives contient beaucoup d'oléine, le suif de mouton contient beaucoup de stéarine. Les graisses pures sont incolores, translucides, inodores, insipides, onctueuses au toucher (tachant le papier), plus légères que l'eau, insolubles
(1) Voir principalement les nombreux travaux sortis de l'école de Munich, et publiés depuis quelques années dans : Archiv f. Biologie. Voit a donné un résumé de ces travaux dans le llundhuch der Physiologie de Hermann. Bd, VI, f, 1881.
(2) D'après Langer (1881), la graisse humaine aurait une composition assez différente chez l'enfant et chez l'adulte : chez l'enfant : ac. oléique 65.04', ac. palmitique 27.81 et ac. stéarique 5.13 "/o; chez l'adulte : ac. oléique 86.21, ac. palmitique 7.83, ac. stéarique 1 ,93 «/o.
ASSIMILATION ET DÉSASSISIILATION. 235
dans Teau, un peu solubles dans les liquides alcalins ou albumineux, dans la bile, dans l'alcool froid, très-solubles dans l'alcool bouillant, l'éther, le chloroforme, les huiles volatiles. La solubilité dans l'éther est utilisée pour l'extraction et le dosage de la graisse dans les tissus ou les liquides organiques. 3Iélangées avec des substances colloïdes et de l'eau, les graisses s'émulsionnent, c'est-à-dire se divisent en une infinité de petites gouttelettes microscopiques rendant le liquide opaque et blanc comme le lait (qui est une énmlsion naturelle).
Exposées à l'air, les graisses absorbent de l'oxygène, se colorent plus ou moins et se décomposent en partie avec mise en liberté d'acides gras volatils, d'acroléine etc. Chauffées, elles se décomposent en fournissant de l'acroléine, substance facile à reconnaître à son odeur piquante et désagréable. Les graisses sont saponifiées, c'est-à-dire transformées en glycérine et acides gras par l'action de la vapeur d'eau surchauffée, par l'ébullition avec les alcalis ou avec l'oxyde de plomb, etc. Dans ces derniers cas il se forme des savons, c'est-à-dire des sels des acides gras. Les sels de plomb sont insolubles dans l'eau (emplâtre). L'oléate de plomb est seul soluble dans l'éther, ce qui permet de séparei' l'acide oléique des acides stéarique et palmitique.
Origine de la graisse du corps. Formation aux dépens de la graisse des aliments. — Nous avons vu que la graisse qui est introduite par l'alimentation est ëmulsionnée et saponifiée en partie par l'action du suc pancréatique dans l'intestin. Les globulins de graisse pénètrent à travers l'épithcliam intestinal et parviennent jusque dans le cliylifère central des villosités; de là ils passent dans les chylifères plus gros et dans le canal thoracique, qu'ils remplissent d'un liquide laiteux. C'est cette injection naturelle produite pendant la digestion, qui a fait découvrir les chylifères par Aselli. Le canal thoracique déverse le chyle laiteux dans le sang, dont le sérum se montre pendant quelque temps troublé de globules de graisse. 3Iais cet excès de graisse disparaît fort rapidement du sang: elle se dépose dans le foie, le tissu adipeux etc. et constitue là une réserve dans laquelle l'organisme pourra puiser ultérieurement.
La preuve qu'il en est bien ainsi, et que la graisse introduite en grande quantité dans le corps n'est pas brûlée immédiatement, nous est fournie par ce fait que l'énergie des com.bustions interstitielles (mesurée par l'absorption d'0-2 et l'exhalaison de CO-2) n'augmente pas en proportion de la graisse qu'on ajoute à un repas au contraire, les féculents et les albuminoïdes introduits par l'alimentation sont pour la plus grande partie rapidement détruits dans le corps. Pettenkofer et Voit ont nourri des chiens avec une quantité de viande telle que leur poids se maintenait constant (ration d'entretien). En ajoutant 50 à 150 gr. de graisse à leur ration de viande, on n'augmentait pas la quantité de CO2 exhalée; la quantité d'urée (servant de mesure à la destruction d'albuminoïdes dans le corps) diminuait légèrement dans les urines. Voit et Pettenkofer en concluent qu'une minime fraction d'albuminoïdes, précédemment détruite, a été épargnée par la combustion d'une quantité équivalente de la graisse introduite, mais que la plus grande partie de la graisse a été fixée dans les tissus de l'animal; on constate en effet chez ce dernier une augmentation
(1) D'après des expériences faites sur le chien par Percwo2nikoff{i876) et chez la grenouille par A. Will (1871), l'injection de savons et de glycérine dans le tube digestif amènerait la synthèse de la graisse et l'apparition de cette substance dans les chylifères. Woroschilow (1871) etL Munk (1879) ont constaté l'apparition de graisse dans le chyle à la suite d'introduction do savons seuls dans le tube digestif.
de poids. Une partie de la graisse de l'alimentation serait donc simplement absorbée et déposée dans certains organes sans avoir subi de transformation. On avait objecté à cette manière de voir que la graisse de chaque animal présente une composition chimique caractéristique qui ne varie guère avec la nature de la graisse de l'alimentation. La graisse de chien contient d'après Subbotin : palmitine, 44.87 °jo', stéarine, 19.23 °/o; oléine, 35.90 "/o. Subbotin, après avoir affamé un chien pendant plusieurs semaines, de manière à faire disparaître sa graisse naturelle, lui donne ensuite une alimentation riche en oléine et palmitine, mais ne contenant pas de stéarine (huile de palme). La nouvelle graisse formée dans ces conditions présentait une composition se rapprochant de celle de la graisse normale du chien et s'éloignant fortement de celle de l'huile de palme. Elle contenait : palmitine, 50.8 %; stéarine, 9 "/o; oléine, 40 "/o.
Les expériences de Radziejewski avaient conduit à la même conclusion, c'està-dire que la graisse du corps présente une composition chimique indépendante de celle de l'alimentation. Lebedeff a récemment (1882) démontré que cette conclusion est trop absolue, et que l'on peut modifier la composition de la graisse en variant l'alimentation. Deux chiens furent soumis à un jeune de 50 jours : ils perdirent 40 "jo de leur poids ce qui correspond à une disparition presque complète de la graisse du corps; l'un d'eux fut nourri pendant trois semaines avec du suif de mouton et une petite quantité de viande; l'autre reçut pendant le même temps de l'huile de lin et un peu de viande. Les deux chiens furent tués : la graisse du premier était solide et semblable à celle du mouton. La graisse du second très-difîluente fournit plus d'un kilo d'huile ne se solidifiant pas à 0" et très-analogue à l'huile de lin.
Formation de la graisse aux dépens de l'albumine et des féculents. — La totalité de la graisse de notre corps vient-elle du dehors à l'état de graisse, empruntée directement ou indirectement au règne végétal comme on le croyait dans la première moitié du siècle et comme le soutenaient Prout (1827), Dumas (1841), Payen (1845) et Boussingault ; ou faut-il admettre avec Liebig (1845-45) qu'une partie de la graisse se forme de toutes pièces dans le corps aux dépens de l'albumine ou de la fécule? Boussingault qui avait soutenu la première opinion se rangea bientôt lui-même du côté deLicbig(1845). II avait constaté comme Persoz que dans l'engraissement des oies au moyen de maïs, la quantité de graisse contenue dans la nourriture est notablement inférieure à celle qui se dépose dans le corps de l'animal. Les analyses et expériences de Rob. Thomson (1847), sur la production du lait chez la vache, celles de Lawes et Gilbert (1852), sur la production de graisse chez le porc, celles de Hoppe-Seyler (1856) exécutées sur le chien, conduisirent aux mêmes conclusions. Mais ce sont principalement les nombreuses séries de dosages (Vingesta et d'excreta exécutés par Voit et Pettenkofer (1862-71), et par d'autres sous leur inspiration et d'après leurs méthodes, qui ont jeté le plus grand jour sur cette question. Voit et Pettenkofer ont prouvé surabondamment qu'une partie de la graisse du corps peut dériver d'une transformation des matières albuminoïdes. Je ne citerai qu'une (h; leurs expériences: un grand chien fui nourri d'une
ASSIMILATION KT DiiSASSlMlLATION . 25b
grande quantité de viande; tout l'azote de l'alimentation fut retrouvé dans les urines et les excréments (Pettenkofeu et Voit n'admettent pas l'exhalaison d'azote par les poumons), preuve que la teneur du corps en azote et en albuminoïdes n'avait pas changé : mais une partie notable du charbon contenu dans les aliments n'avait pas reparu sous l'orme de CO-2 dans l'air expiré. L'augmentation de poids de l'animal considérée comme graisse correspondait exactement à la quantité de charbon fixée dans les tissus.
Un grand nombre d'autres faits ont été signalés pour démontrer la possibilité de la transfoi-malion de l'albumine en graisse : a. La dégénérescence graisseuse des muscles, du l'oie etc. dans l'empoisonnement par le phosphore, chez des animaux privés au préalable de graisse paiune abstinence prolongée; la dégénérescence du foie dans l'atrophie jaune aiguë du foie, etc. (FicK, 1842, RoKiTANSKY, ViRciiow elc). b. La formation du gras de cadavre ou adipocirc (sa\ ons calcaires) aux dépens des matièi'es albuminoïdes des muscles (Fourcroy, 1786 ; QuAiN, 1850; Vinciiow, 1852; Wertherill, 1855 ; Ebertii, 1875; Kratter, 1880, etc., niée par Sécrétan). c. La transformation graisseuse de cristallins, de testicules, d'albumine cuite, de muscles introduits dans la cavité péritoniale d'animaux vivants. Donders, Hoppe-Seyler, etc., montrèrent qu'il ne s'agit pas ici d'une véritable transformation sur place d'albumine en graisse. La graisse vient du dehors se fixer dans ces morceaux de tissus, d, La transformation de la caséine en graisse, dans le lait (Hoppe-Seyler, 1859) et le colostrum (Fleischer, 1871); et pendant la maturation du fromage de Roquefort (Blondeau, 1864; Kemmerich, 1867; nié par Brassier, 1867; Nadina Sierer, 1880; Kellner, 1880). e. La formation de graisse aux dépens d'albumine ou d'autres substances chez les champignons de moisissures (Nageli et Lôw, 1879-81). f. La même transformation chez les embryons de Paludine (Burdacu, 1855). g. là. chez les mouches à viande {Hofmann, 1872), etc.
Voit admet que chez les animaux carnivores (chien), la graisse du corps qui ne provient pas directement de la graisse de l'alimentation, dérive en entier de l'albumine, et que les féculents ne se transforment pas directement en graisse. Les féculents ne favoriseraient la formation et le dépôt de graisse que d'une façon tout à fait détournée, parce qu'ils sont brûlés à la place de l'albumine; l'albumine ainsi économisée servirait à faire de la graisse. D'après Voit, la quantité de graisse formée dans le corps dépend de la quantité d'albumine ingérée et détruite (déterminée par la quantité d'azote des urines) et non de la quantité de féculents. S'il y a peu d'albumine dans la nourriture, on a beau augmenter les féculents, il n'y a pas de dépôt de graisse. Avec une quantité suffisante de féculents (empêchant la destruction complète de l'albumine), la quantité de graisse formée et déposée croît en raison directe de la quantité d'albumine ingérée. En admettant avec Henneberg (1868) que 100 parties d'albumine peuvent se transformer en 51 .4 de graisse. Voit croyait pouvoir expliquer la formation de graisse aux dépens d'albumine, sans l'intervention des féculents, dans toutes les expériences d'engraissement publiées jusqu'il y a peu d'années. Cependant quelques-unes des expériences les plus récentes d'engraissement de bétail ne peuvent guère s'expliquer que par une formation d'une partie de la graisse aux dépens de féculents. La quantité de graisse déposée dans les organes est trop grande pour pouvoir être formée exclusivement par la graisse et par l'albumine de l'alimentation, même en admettant le chiffre cité plus haut de 51.4 p. de graisse formées par 100 p. d'albumine.
Comme le fait remarquer Hoppe-Seyler, ce chiffre est certainement trop cle\é. D'après Henneberg 100 parties d'albumine devraient fournir 55.5 gr. d'urée; le reste 66.5 gr. absorberait 12.5 gr. d'eau pour fournir 27.4 gr. COo et il resterait 51.59 gr. comme maximum de
:256 CUAPlTilE vu.
graisse pouvant être formée par 100 d'albumine. Dans les expériences de Kùhn (1868), deux vaches produisirent dans leur lait respectivement 277.5 gr. et 292 gr. de graisse, alors que la quantité de graisse et d'albumine digérée, supposée transformée complètement en graisse (à raison de S!.^ o/o pour l'albumine) correspondait seulement à 267.5 gr. et 2S6.3 gr. de graisse. Weiske et Wildt (1874) sont arrivés à des résultats analogues pour le porc nourri de pommes de terre. B. Schulze (1882) trouve pareillement chez des oies nourries avec beaucoup de féculents et peu de graisse et d'albumine, que 19 «/o au moins de la graisse formée provient des féculents de l'alimentation. IJenneberg (1876) admet aussi comme probable la participation des féculents. Mais l'exemple le plus démonstratif nous est fourni par Soxblet (1881). Un porc ayant absorbé en 82 jours une quantité de riz contenant 11.514. kilogr. albumine 0,o4o kiiogr. de graisse et 120.824kilogr. de fécule, avait formé 22.180 kilogr. de graisse. De ces 22.180 kilogr., 0.545 kilogr., c'est-à-dire l.So/o pouvaient provenir de la graisse des aliments; 5.685 kilogr. c'est-à-dire 16.9 "/o pouvaient provenir de 7.169 kilogr. d'albumine alimentaire disponible (le reste de l'albumine alimentaire avait servi à' faire de la viande ou avait été détruit). — Mais les 81.6 o/o restants de la graisse formée ne pouvaient provenir que de la fécule de l'alimentation.
La graisse du corps semble donc avoir une triple origine : elle provient en partie de la graisse des aliments, en partie de l'albumine et en partie des féculents. Le dépôt de graisse qui se fait dans les organes n'est probablement attaqué que lorsque la nourriture ne suffit pas à couvrir les dépenses de l'organisme.
IL SUBSTANCES HYDROCARBONÉES.
La fécule n (CgHioOô) se transforme par la digestion en maltose et dextrine. La maltose parait se transformer rapidement en dextrose au contact de de l'intestin (Philips, 1881). Ces substances sont principalement absorbées par les origines de la veine porte : aussi la proportion de glycose contenue dans le sang de la veine porte augmente-t-elle pendant la digestion (Cl. Bernard), Cet excès de glycose disparaît du sang pendant son passage à travers le foie; on ne le retrouve plus dans le sang des veines sus-hépatiques : il a donc été retenu dans le tissu du foie. La glycose, la maltose, la dextrine etc. se transforment dans le foie en une substance isomère de l'amidon végétal, l'amidon animal CeHioO,-; découvert par Cl. Bernard et auquel cet illustre physiologiste donna le nom de glycogène. Hensen avait découvert le glycogène en même temps qiie Cl. Bernard (1).
Glycogène ou amidon animal CeHioOs. Poudre blanche, amorphe, insipide, inodore. C'est une substance colloïde, très-soluble dans l'eau à laquelle elle communique une forte opalescence, dextrogyre — aD = -h 214" (KiiLz), ou -+■ 220.7° (BoHM et ÏIofmann) — insoluble dans l'alcool. Le glycogène se transforme facilement en dextrine, puis en maltose (et finalement en glycose ?) sous l'influence de la diastase ou de ferments analogues; il se transforme en glycose parrébullition avec l'acide chlorhydrique dilué, etc. L'ac. nitrique concentré le transforme en xyloïdine, l'ac. nitrique dilué le transforme en acide oxalique à l'ébullition. Le glycogène dissout l'hydrate cuivrique précipité par la potasse
(1) Cl. Bernard, Gaz. méd. de Paris 1857 n» 15; Compl.rend. I, n» 20; Gaz. hebdom. 1857; Hensen, Arch. /'. puUiol. Anal. XI, p. 595. Voir pour la question du glycogène l'article A ssimilution und Glycoijenie par von Wittich dans Handbuch der Physiologie de IIeu.mann, 1 881 .
ASSIMILATION ET UtSASslMlLATlO.V .
(ajouter de la potasse et une goutte de CuSO* à la solution de glycogène= liquide bleu) mais ne le réduit pas à l'ébullition. Il se colore en brun acajou par l'iode.
Préparalion. Le foie d'un animai bien nourri est extrait immédiatement après la mort, coupé en morceaux et les morceaux projetés dans de l'eau (légèrement acidulée) en pleine ébuUition. On détruit de cette façon le ferment diastatique contenu dans le foie. On retire les morceaux de foie, on les pile avec du sable, et on les fait bouillir avec de l'eau qui dissout le glycogène. On filtre et l'on obtient une solution d'aspect laiteux que l'on précipite par l'alcool. Le précipité csl du glycogène mélangé à de la gélatine et à d'autres impuretés. Briicke(J) élimine ces impuretés en précipitant la solution aqueuse par de Viodhydrargyrale de potassium et de V acide chlor hydrique, avant le traitement par l'alcool.
Le glycogène existe en grande quantité (jusqu'à 15-17 "/„) dans le foie de tous les vertébrés, tant qu'ils sont bien nourris (2); les muscles et le cœur en renferment aussi (0.1-0.5 "/o), ainsi que les globules blancs et toutes les cellules en voie de développement (papilles du cliorion, placenta, organes de l'embryon). Les moules, les huîtres, les vers intestinaux en contiennent de grandes quantités (Cl. Bernard, Bizio).
Fonction glycogénique du foie. — La signification du glycogène du foie et des muscles parait être la même que celle de la graisse. Lorsque l'alimentation est riche en féculents, l'intensité des combustions interstitielles augmente considérablement il est vrai (le chiffre d'oxygène consommé et de CO2 produit est beaucoup plus fort); mais une partie de la glyeose échappe à la combustion. Cette partie se dépose sous forme de glycogène dans le foie et dans les muscles. L'animal puise ensuite pendant l'intervalle entre deux digestions dans ce magasin de combustible. D'après Cl. Bernard, le ferment diastatique du foie transformerait constamment une petite partie de glycogène en glyeose, qui serait entraînée par le sang des veines sus-hépatiques, puis distribuée aux différents organes du corps, surtout aux muscles, pour y être brûlée, ou pour y constituer également des dépôts de glycogène. En dehors de la digestion, le sang de la veine porte contient très peu de glyeose, tandis que le sang des veines sus-hépatiques en contient beaucoup plus (5).
Seegen a objecté à cette théorie de la glycogénèse aux dépens du glycogène, ce fait que le ferment diastatique transforme le glycogène en raaltose et non en dextrose, tandis que le sang des veines sus-hépatiques contient de la dextrose et non de la maltose.
L'abstinence prolongée, le séjour dans un milieu froid et surtout un exercice violent, prolongé pendant plusieurs heures diminuent la provision de glycogène du foie ou peuvent même la faire disparaître complètement. Lorsque l'organisme
(1) BniicKE, Sitzungsbe?'. d. Wiener Acad., 1871. Préparation de l'iodhydrargyrate de potassium : précipiter une solution d'iodure de potassium par du sublimé; laver le précipité, puis le dissoudre jusqu'à refus dans une solution bouillante d'iodure de potassium. Il se dépose un peu d'IIgla par le refroidissement.
(2) Le foie des animaux hibernants en contient de très-grandes quantités 5 il en est de même du foie des animaux à sang froid capturés en hiver (lo «/o dans le foie d'une tanche, v. Wittich).
(0) Le dosage de la glyeose dans le sang se fait au moyen de la liqueur de Fehling dans le produit de décoction du sang additionné de sulfate de Magnésium, ou dans l'alcool ([ui découle du coagulum obtenu en traitant le sang par l'alcool.
CHAPITUE Vil.
est obligé de vivre sur son propre fonds, la provision d'iiydro-carbonés est donc entamée en premier lieu (en même temps que celle d'albuminoïdes) et bien avant la réserve de graisse. Un repas abondant composé d'hydro-carbonés (fécule, sucre de canne, sucre de lait, maltose,glycose, dextrine, inuline, lichenine) ramène en peu d'heures le glycogène disparu (1). La glycérine et la gélatine auraient la même action. Le foie peut contenir des quantités énormes de glycogène, jusqu'à 10 et 15 °/o de son poids. Le glycogène est contenu dans les cellules hépatiques sous forme de masses ou de granules colorés par l'iode.
Mais le glycogène peut avoir encore une autre origine que les hydrocarbonés de l'alimentation. Il peut provenir d'une transformation de matières albuminoïdes (Cl. Beunard). Un animal Carnivore nourri de grandes quantités d'albuminoïdes exempts de glycogène, n'en forme pas moins une grande quantité de glycogène dans son foie (Cl. Bernard, Naunyn, Finn, v. Mering; le fait avait été contesté par Tscheriîsow). Dans certains cas de diabète, on observe la formation d'une grande quantité de sucre dans l'organisme de l'homme quoique les hydro-carbonés aient été sévèrement proscrits de l'alimentation. Le glycogène du foie a donc une double origine : il peut se former aux dépens d'hydro-carbonés et au dépens d'albuminoïdes.
Diabète ou glycosurie. — Après la mort, le glycogène du foie se transforme assez rapidement en glycose, le tissu du foie et le sang contiennent en effet une petite quantité de ferment diastatique. (Ces faits sont contestés par Seegen.) Pendant la vie, le même processus s'opère constamment sur une petite échelle d'après Cl. Bernard. Cette transformation s'exagère considérablement chaque fois que les vaisseaux du foie sont paralysés ou dilatés à la suite d'opérations portant sur les nerfs vaso-moteurs du foie (Cl. Bernard, Sciiiff) ; ou sous l'influence de certains empoisonnements (curare (2), oxyde de carbone, sulfure de carbone, nitrite d'amyle, nitro-benzol, morphine etc.). La production exagérée de glycose a pour effet d'accumuler cette substance dans le sang, et de la faire apparaître dans les urines. On sait en effet qu'il suffit d'augmenter la proportion de glycose dans le sang (par injection directe dans les veines de manière à ce que le sang en contienne au moins 0.5 °/o) pour produire la glycosurie ou diabète. Un diabète passager peut de même se montrer à la suite d'un repas extraordinairement riche en fécule ou en glycose (5).
(1) Forster admet que les féculents ne sont pas directement transformés en glycogène. Le glycogène se formerait dans tous les cas par décomposition d'albuminoïdes. La présence du sucre, de la fécule agirait en provoquant la formation d'une plus grande quantité de glycogène aux dépens d'albuminoïdes : l'excès d'uréo provenant de cette décomposition se retrouverait dans les urines. D'après Voit et Pettenkofer, la présence des féculents dans l'alimentation, loin d'activer la destruction de l'albumine, fait baisser le chifl're d'urée des urines, et protège les matériaux azotés du corps.
(2) Le diabète qui survient dans l'cmpoisoimement par le curare est bien d'origine bépatique : le sucre n'apparaît pas dans les urines des grenouilles curarisées, si le foie a été extirj)é au préalable.
(.3) D'apiès JJrùcke, les urines contiendraient normalement une petite quantité de glycose (confirmé par IwANorr 18«1, IJknce .Ionks, Tuchen 1862, Mai.ygin et Pavy 1878, conteste par Friei)LaM)Eii 1801», Siiiifwiiv 1872, Kulz 187(5).
ASSIMILATION ET DESASSIMILATION.
La piqûre du plancher du quatrième ventricule, au niveau du centre vasomoteur, a pour effet de lairc apparaître le sucre dans les urines, à condition que le foie contienne des quantités notables de glycogènc (Claude Bernard) (1). Aussi la piqûre n'est pas suivie de glycosurie chez les animaux soumis à un long jeûne ou à un exercice musculaire violent), ou quand on a supprimé la fonction hépatique (extirpation du foie chez la grenouille, Sciuff, 1858; empoisonnement par l'arsenic, Salkowsry; oblitération de la veine porte par un obturateur. Bock et Hoffmann, 4874). La fig. 152 représente l'instrument de
Fig. 152.
Cl. Bernard pour la piqûre diabétique. S'agit-il ici d'une paralysie des vasomoteurs du foie ou d'une excitation des vaso-dilatateurs? Le fait que la glycosurie par piqûre est essentiellement passagère et disparaît en quelques heures semble parler en faveur de la seconde hypothèse. La voie nerveuse par laquelle la piqûre du plancher du quatrième ventricule agit sur le foie, suit la moelle allongée, la moelle épinière cervicale, les rameaux de communication, l'anneau de Vieussens. le ganglion étoile, le grand sympathique dorsal et les splanchniques.
Diabète pathologique. Dans quelques cas de diabète on a observé chez l'homme des lésions du plancher du 4™" ventricule. Il est probable qu'il existe plusieurs maladies entièrement différentes au point de vue pathogénique et présentant comme caractère commun l'excès de sucre dans le sang et son apparition dans les urines. Chez certains diabétiques, le sucre disparaît des urines quand on supprime complètement les féculents de l'ahmentation.
Alimentation riche en féculents. — On admettait il y a peu d'années que la glycose, la dextrine, formées par la digestion et dérivées des aliments, n'étaient propres qu'à être brûlées immédiatement ou à se transformer en glycogène. L'influence bien connue de l'alimentation féculente sur la production de graisse était expliquée par une action indirecte (Voit), La fécule permettait d'épargner l'albumine qui sans cela aurait été détruite intégralement ; tandis que grâce à la fécule une partie de l'albumine se transformait en graisse. Il est établi aujourd'hui qu'une partie notable des féculents de l'alimentation sert (au moins chez les herbivores) à fabriquer de la graisse.
Dans l'expérience de Soxlilet (1881) citée plus haut un porc nourri de riz avait absorbé 120 kilogrammes de fécule. Des 22 kilogrammes de graisse formée pendant cette période, 18 kilogrammes au moins, c'est-à-dire plus des ^l^Q de la totalité de la graisse, provenaient de la transformation de la fécule. Le reste de la fécule avait été brûlée. A chaque repas riche en fécule correspond
(I) Cl. Behnaud, Leçons sur le Si/slhiw nerveux, 1.
240 CHAPITRE vil.
en effet une augmentation énorme dans le chiffre d'oxygène consommé et dans celui de CO-2 produit. Le quotient respiratoire se rapproche dans ces conditions de l'unité (comme le quotient de combustion de la fécule), preuve que c'est bien à une destruction de fécule qu'il faut attribuer l'exagération des phénomènes de combustion interstitielle.
Une alimentation formée exclusivement de féculents ou de graisses ou d'un mélange des deux n'est pas capable d'entretenir la vie. En effet la destruction des albuminoïdes dans le corps et l'excrétion d'azote par les urines ne s'arrêtent jamais : l'azote éliminé n'étant pas remplacé, il s'en suit que le corps s'appauvrit graduellement en albuminoïdes jusqu'à ce que survienne la mort.
L'adjonction de féculents à la ration alimentaire d'un animal Carnivore agit de la même façon que l'adjonction de graisse : elle permet de diminuer la proportion d'albuminoïdes de l'alimentation. Voit et Pettenkofer admettent que 175 p. fécule produisent le même effet que 100 p. de graisse. 175 p. de fécule peuvent en effet protéger contre la combustion organique 100 p. de graisse.