MOUVEMENTS DE L'ŒIL
Pour « voir )>, pour porter des « jugements visuels »,il nesuflQt pas que les rayons lumineux partis d'un point objectif se réunissent en un foyer punctiforme sur la rétine. Il faut à cet effet aussi des mouvements multiples de la tête, de tout le corps, et surtout des globes oculaires, ou plutôt il faut à cet effet qu'on apprécie très exactement les mouvements imprimés à l'œil, à la tête, et même à tout le corps.
Le globe oculaire peut être comparé à une tête articulaire mobile dans sa cavité articulaire (formée par la capsule de Ténon) dans tous les sens, autour d'une infinité d'axes passant par son centre de rotation, qui est
CHAPITBI XXV.
fixe : dans les mouvements normaux, ToBil n'avance ni ne recule. Le centre de rotation coïncide presque avec le centre anatomique de l'œil (1,50 mm. en arrière de ce dernier). Quand donc le centre cornéen se dirige en dedans, en haut etc. le pôle oculaire postérieur exécute un mouvement en sens opposé. L'œil est une tête arthrodiale.
L'œil se meut sous l'influence de ses six muscles extrinsèques : droit supérieur, droit inférieur, droit externe, droit interne, grand oblique et petit oblique. Le centre de rotation de l'œil restant immobile, un muscle quelconque agit sur l'œil suivant un plan qui passe par le centre de rotation, l'origine fixe du muscle, et son insertion sur le globe oculaire. Ces éléments sont représentés dans le schéma de la figure 255. Les six muscles constituent plus ou moins exactement trois paires de muscles antagonistes. Si nous supposons la tête droite, les deux yeux dirigés parallèlement devant nous et au loin, position dans laquelle tous les muscles moteurs de l'œil sont au repos, les contractions du droit interne et du droit externe impriment à l'œil des rotations autour d'un axe vertical ; le droit supérieur et le droit inférieur produisent une rotation autour d'un axe horizontal
(ligne pointillée), dirigé de la racine du nez à travers le centre de rotation vers la tempe ; l'oblique supérieur (dont l'attache physiologique fixe est la poulie de renvoi) et l'oblique inférieur (lignes pleines), produisent une rotation autour d'un axe dirigé d'avant en arrière, et de dehors en dedans (ligne pointillée). Si les deux obliques agissent simultanément, le centre cornéen se déplace en dehors. Si l'oblique inférieur agit seul, le centre cornéen se déplace en haut et en dehors, et en même temes l'œil subit une rotation autour de son axe antéropostérieur ab telle que l'extrémité supérieure du méridien vertical s'incline en dehors Si le grand oblique agit seul, le centre cornéen se déplace
Fig. 255.-Schémadela:directionetdesaxesdeeû baS et eU dehorS, et l'œil SUbit
rotation des muscles oculaires extrinsèques autOUr de SOU aXO autérO-pOStérieUr (d après FicK). Coupe de l'œil droit et de ses an- * . ,
nexts suivant un plan horizontal. UUe rOtatiOU tcllO qUO l'extrémite
supérieure du méridien vertical s'incline en dedans. Le droit interne dirige le centre cornéen en dedans, le droit externe en dehors. Le droit supérieur déplace la cornée en haut et un peu en dedans, et donne de plus une légère rotation autour de Taxe antéro-postérieur, tourne l'extrémité
supérieure du méridien vertical en dedans. Le droit inférieur déplace la cornée en bas et un peu en dedans, et incline en dehors l'extrémité supérieure du méridien vertical.
De par les muscles, tous les mouvements rotatoires imaginables sont donc possibles ; la cornée peut être tournée dans toutes les directions, si plusieurs muscles agissent simultanément. En même temps, l'œil pourrait subir les rotations les plus diverses autour de son axe antéropostérieur. Mais il se trouve que dans les mouvements exécutés réellement, les rotations de l'œil autour de son axe antéro-postérieur sont à peu près absolument évitées.
Un mouvement oculaire quelconque suppose donc l'intervention de plusieurs muscles oculaires. Nous venons de voir en effet qu'à l'exception peut-être des droits interne et externe, la contraction de chaque muscle imprime à l'œil une rotation autour de l'axe antéro-postérieur, chaque fois qu'elle déplace le sommet cornéen.Il faut donc qu'un ou plusieurs muscles viennent par leurs contractions empêcher cette rotation qui tend à se produire.
Si à partir d'un point nous déplaçons le regard le long d'une ligne droite — supposons-la horizontale — jusqu'à un autre point, la ligne de regard ou. la ligne visuelle (les deux lignes diffèrent un peu), tirée du point fixé vers la fovea centralis, décrit un plan. L'œil se meut autour d'un axe de rotation fixe, perpendiculaire au dit plan, c'est-à-dire perpendiculaire aux deux positions extrêmes de 'la ligne de regard.
La ligne visuelle aurait pu aussi être portée dans la seconde position suivant une foule d'autres chemins, plus indirects. Enfin, dans la seconde position, l'œil pourrait avoir subi une rotation autour de son axe antéro postérieur. L'expérience a prouvé qu'en réalité, dans la vision ordinaire, surtout avec les lignes visuelles parallèles (dans la vision au loin), une rotation, ou plutôt un déplacement quelconque de l'œil, s'opère autour d'un seul axe fixe, perpendiculaire à la direction initiale et à la direction nouvelle de la ligne de regard (loi du Listinu). Le point de fixation se déplace suivant une ligne droite.
On remarquera d'abord que cette manière de se mouvoir est la plus simple (pour une sphère quelconque). — La signification physiologique de cette loi est toutefois plus profonde. On démontre que de cette manière l'orientation est la plus facile. D'abord, pendant que l'œil se meut, le même objet forme successivement sur différents endroits de la rétine des images, plus ou moins dissemblables à cause de la perspective, et ces dissemblances se réduisent à un minimum pour le mode de mouvement indiqué. En second lieu, de cette manière, l'orientation des différents méridiens de l'œil par rapport à l'orbite est donnée pour une situation déterminée de la ligne de regard (loi de Donders). Supposons que dans le regard en haut et en dehors de la ligne de regard, l'œil puisse exécuter autour de son axe antéro-postérieur une rotation plus ou moins grande, soit à droite, soit à gauche; il s'en suivrait que dans la même direction du regard, une ligne verticale, par exemple, pourrait former son image tantôt sur un- méridien oculaire, tantôt sur
un autre — ce qui rendrait difficile, sinon impossible, notre orientation à l'aide de nos sensations visuelles.
La démonstration de la loi de Listing dépasserait de loin les limites mises à ce livre. Elle se fait à l'aide d'une méthode ingénieuse, dans laquelle on utilise les images accidentelles négatives, et qui a été imaginée par Dondbrs.
HuEGK (1833) croyait avoir démontré que si nous inclinons la tète latéralement, le méridien vertical de l'œil reste néanmoins vertical. L'œil devrait donc subir une rotation autour de son axe antéro-postérieur qui compenserait l'inclinaison de la tête, rotation qui pourrait aller jusqu'à yO'' et plus! Javal (1860) démontra (à l'aide de l'astigmatisme régulier) que dans ces circonstances, il y a réellement une telle rotation compensatrice, mais plus faible. Mulder (1875, avec Donders) montra que cette rotation est très-sensible immédiatement après l'inclinaison de la tête, et qu'elle diminue à l'instant môme, au point qu'il n'en reste bientôt plus que des traces, même dans les plus fortes inclinaisons latérales de la tète. Ces mouvements oculaires sont réflexes, provoqués par des innervations du sens de l'équilibre et du sens musculaire. Leur but semble être de maintenir l'orientation de l'œil lors des inclinaisons latérales de la tète.
Innervation des muscles oculaires extrinsèques. Coordination de ces innervations. — D'après ce qui précède, les mouvements d'un œil considéré isolément ne sauraient être que très rarement l'effet de la contraction d'un seul muscle; les seuls mouvements d'adduction sont peut-être dans ce cas. Un déplacement du regard en haut et eu dehors par exemple suppose l'intervention du droit supérieur et du droit externe ; en outre, la rotation anormale que tend à produire le droit supérieur autour de l'axe opti-jue, doit être corrigée par une contraction du petit oblique.
Pour ce qui est de l'innervation des muscles oculaires extrinsèques enparticulier, voir « nerf crâniens » .
Ce qui complique encore les innervations des muscles oculaires, c'est que les deux yeux sont toujours innervés simultanément, et cela dans des combinaisons très diverses. Ainsi, dans les simples mouvements de latéralité, le droit interne d'un côté agit avec le droit externe du côté opposé. Dans les mouvements de convergence, les deux droits internes agissent à la fois. — Il faut supposer un mécanisme d'innervation de convergence, qui innerve à la fois les deux droits internes, et un mécanisme d'innervation de direction, du mouvement latéral , qui innerve simultanément un droit interne avec le droit externe du côté opposé. Ces deux mécanismes fonctionnent simultanément quand par exemple nous voulons regarder un objet situé près de nous et vers la droite. — Dans les cas pathologiques, l'innervation de convergence peut être paralysée, sans que le mouvement de latéralité soit atteint, c'est-à-dire sans qu'il y ait réellement paralysie de l'un ou l'autre muscle droit interne (Parinaud).
Les mouvements oculaires de direction, de latéralité ont à un degré très prononcé les caractères des mouvements réflexes. Chaque impression sur la périphérie rétinienne (même d'un seul œil) tend à produire une innervation des deux yeux telle qu'après exécution du mouvement (de latéralité) le corps lumineux forme son image au moins sur une fossette centrale. Ce mouvement est
ORGANB YISUBL.
presque fatal, et il faut un grand effort de volonté pour l'empêcher de se produire. On parle ici du réflexe de direction. — A première vue, l'innervation de convergence semble posséder à un plus haut degré ,1a caractéristique des mouvements volontaires. Toutefois, elle entre en activité fatalement, à la manière des réflexes, lorsque des endroits asymétriques (non « identiques » voir plus loin) des deux rétines reçoivent les images du même objet; le mécanisme de la convergence alors amène les deux yeux en fixation. On parle dans ce cas d'un réflexe de convergence.
Ces mécanismes d'innervation motrice parallèle des deux yeux, l'un de direction, l'autre de convergence, sont congénitaux. Celui de direction fonctionne d'emblée : dès les premiers jours, l'enfant exécute les mouvements de direction; les deux yeux vont à droite, à gauche, en haut, etc. — Les mouvements de convergence sont plus lents à se produire ; probablement parce que chez le nouveau-né, de tout le nerf optique les seules fibres fovéales sont myélinisées et en état de fonctionner. Or normalement, le réflexe de convergence survient par le fait de deux impressions rétinienne dont l'une est fovéale et l'autre (sur l'autre œil) non fovéale. Chez le nouveau-né, le réflexe de convergence est donc impossible, parce que l'éclairement d'un point rétinien périphérique ne produit aucune excitation efficace. Chez les aveugles, les deux yeux exécutent encore des mouvements (parallèles) de direction. Le borgne converge encore pour le point qu'il fixe, par automatie cérébrale.
Des innervations de convergence sont toujours accompagnées d'une innervation d'accommodation et d'une innervation du muscle sphincter de la pupille. On accommode généralement pour la distance pour laquelle on converge. Ce lien entre la convergence et l'accommodation doit résider sur un mécanisme nerveux central. 11 ne faudrait cependant pas le supposer d'une rigidité absolue. Pour une même convergence, l'hypermétrope accommode plus, le myope accommode moins qu'un emmétrope. En plaçant devant un œil un prisme pas trop fort avec l'arête verticale et temporale, on continue à voir simple et nettement ; la convergence a diminué tandis que l'accommodation est restée la môme.
Généralement on dit que l'accommodation est associée à la convergence : on accommoderait i)arce qu'on converge. Le fonctionnement du mécanisme nerveux de la convergence innerverait fatalement l'accommodation. Dans ce raisonnement, on considère la convergence comme plus ou moins volontaire, en sa qualité de contraction de muscles striés. Nous convergeons, dit-on souvent, pour faire disparaître la diplopie (voir plus loin). Mais à ce compte, chez le borgne, c'est l'accommodation qui serait volontaire (le borgne accommoderait pour voir nettement), et la convergence lui serait associée.
Les innervations de convergence et celles de latéralité ont des associations encore beaucoup plus étendues. Les muscles mimiques, innervés par le facial, agissent en totalité ou partiellement avec les muscles de l'œil, ce qui donne pour une large part l'expression de la face. Un bruit insolite se faisant entendre, ou une lumière apparaissant inopinément dans la périphérie du champ visuel, provoquent, comme actes réflexes, des mouvements des yeux, de la face, de la tête et même de tout le tronc. — Chez les aveugles, certains de ces mouvements « expressifs » ne se produisent plus, tel le froncement du frçnt et des sourcils ; le front est d'une « sérénité » remarquable.
Quant à l'emplacement des centres réflexes pour les mouvements des yeux, on les a localisés dans la région des tubercules quadrijumeaux, à la suite surtout des expériences d'ADAMUK (voir p. 515). Cependant, l'écorce cérébrale visuelle renferme également de ces centres, agissant plus ou moins à la manière des centres réflexes fvoyez p. 537).
Il y a lieu de relever aussi la semi-décussation des nerfs moteurs de l'œil (voir page 577), grâce à laquelle un seul noyau d'origine de ces nerfs pourrait innerver par exemple le droit externe droit et le droit interne gauche — ce qui constituerait un mouvement de latéralité des deux yeux.
N'oublions pas non plus qu'il nous est radicalement impossible d'innerver volontairement un seul muscle oculaire extrinsèque (ou intrinsèque). Non seulement tout mouvement oculaire suppose l'iutervention de plusieurs muscles d'un oeil, mais encore ce mouvement est toujours bilatéral. Rappelons aussi ce que nous avons dit à la page 438 des mouvements volontaires en général. Notre voIotIo innerve toujours des groupes de muscles synergiques. Ce qui est conscient, voulu, dit-on, ce n'est certainement pas la contraction de tel ou de tel muscle. La plupart des gens n'ont aucune connaissance de leurs muscles oculaires.