‹ Éléments de physiologie humaine a l'usage des étudiants en médecineChapitre 144 sur 164 · VISUELS · texte numérisé non relu

VISUELS

« Voir • quelque chose se réduit en dernière analyse aux deux opérations suivantes. 1° Xi faut juger de la direction dans laquelle se trouvent les objets, et 2° il faut juger de l'éloignement des objets par rapport à nous. La première vision est celle de deux dimensions, de la hauteur et de la largeur. La seconde est l'appréciation de la troisième dimension, à laquelle se rattache l'appréciation de la grandeur des objets.

IV. Appréciation de deux dimensions. — La grandeur (eu surface) que nous voyons aux objets (sans le secours d'autres sensations) est une grandeur angulaire, et non pas linéaire : un même angle visuel, autrement dit une même grandeur de l'image rétinienne, correspond à des dimensions très-diverses de l'objet (voir fig. 236, p. G50). Par conséquent, aucun élément de la sensation visuelle ne saurait servir à porter un jugement sur les deux dimensions d'un objet. Nous arrivons à porter un jugement sur la grandeur réelle des objets en utilisant des signes fournis par d'autres appareils nerveux, notamment par ceux du sens musculaire, et que nous obtenons en déplaçant nos yeux, nos membres ou môme notre corps. Étant donnée la fraudeur apparente d'un objet, c'est-à-dire l'angle visuel, nous apprécions la grandeur réelle en tenant compte de la distance à laquelle se trouve l'objet. L'appréciation de la grandeur absolue repose donc sur l'appréciation de la troisième dimension.

V. Appréciation de la troisième dimeasioa. — 1" Le principal moyen que nous ayons pour juger de la troisième dimension, celui qui donne les résultats les plus nets, consiste dans la connaissance que nous avons de la convergence plus ou moins grande qu'il faut pour fixer binoculairement les points situés à des distances différentes, pour en ramener les images sur

les deux fossettes centrales. En d'autres mots, nous basons notre jugement sur le degré d'innervation de nos muscles droits internes et externes. Les deux yeux regardant le cône tronqué de la figure 260 doivent, pouf voir simple et pour fixer un point a du sommet, converger davantage que pour fixer un point o de la base, (i'est donc un jugement basé sur des sensations

(de convergence) qui se suivent dans le temps, pendant que le regard binoculaire erre d'un point de l'objet à l'autre. La distance entre les deux yeux est en quelque sorte la base trigonométrique qui nous sert à juger de l'éloignement d'un point (Bruegke).

Des expérienceà très-simples permettent de mettre en évidence l'influence de la convergence dans Tappréciation de la troisième dimension. Pendant que nous fixons un point, mettons au devant de cliaque œil un prisme faible, à base interne; on déplace ainsi les deux images rétiniennes en dedans des deux foveœ centrales, c'est-à-dire sur des points rétiniens non correspondants, et on voit double. Mais immédiatement nous modifions notre convergence, nous relàclions un peu les muscles droit internes, et le point lumineux paraît simple, mais plus loin qu'il ne se trouve réellement. Des prismes à bases externes feraient de même voir le point lumineux plus près qu'il n'est réellement, comme on peut s'en convaincre en essayant de le saisir à l'aide de la main. — Si (flg. 262) nous regardons le point lumineux a' à Fig'. 2C0. travers deux glaces assez épaisses agencées en angle

dièdre, avec le soin mut tourné vers les yeux (fig. I), nous devons, pour voir a' simple, converger non pour le point a', mais pour a; nous le verrons plus éloigné

de l'œil qu'il n'est réellement. — Si l'angle dièdre est tourné en sens inverse (fig. II), on verra en o' le point lumineux o, c'est-à-dire rapproché ; les deux yeux devront converger davantage.

Fig. 261. — Doubles images dans le cas où l'on flxe l)inoculairement le centre a du sommet du cône tronqué de la flgure 260.

2" Les doubles images d'objets non situés dans l'horoptère ; autrement dit la vision à l'aide de points l'éUniens non correspondants, sert également à l'appréciation de la profondeur. Un éclair, une étincelle électrique (Panum), nous permettent de juger de la profondeur d'un paysage ou de l'arrangement des meubles dans un appartement inconnu.

ORGANE VISUEt.

Cette appréciatioa de la troisième diiiieasion à la faveur d'un éclairage instantané est assez défectueuse. Gela tient surtout à ce que nous ne voyons que très-imparfaitement les objets qui forment leurs images sur la périphérie rétinienne. Quant aax ubjets qui se trouvent dans cette expérience au-devant ou derrière le point de fixation, bien qu'ils forment leurs images sur les fossettes centrales, ils seront vas diffusément, parce que les yeux sont accommodés seulement pour la distance du point de fixation.

Suivant les idées régnantes, nous tiendrions compte de ce que les doubles images d'un objet plus rapproché que le point de hxation (uu que l'horoptère) sont croisées (voir p. 675), et homonymes si l'objet est au delà du point de fixation. — Mais dans le cas de la figure 256, notre sens intime ne nous dit absolument pas si les doubles images sont croisées ou non. Bien plus, nous avons déjà relevé qu'en réalité dans la vision habituelle nous ne voyons pas les doubles images. — Cette explication psychologique de la vision de la S'»^ dimension repose donc sur des bases fort contestables.

Voici encore un exemple de ia manière dont la théorie courante envisage les chose.->. Quaml les deux yeux fixent le sommet du cône tronqué de la fig. 260, la ba^^e paraît en doubles images, qui à la rigueur (même à la faveur d'une seule étincelle électrique), suffisent pour voir corporellement, pour localiser tous les points à leur place. Mais pour avoir une impression très-nette du relief, nous devons laisser errer le regard le long du cône, en modifiant incessamment la convergence. De cette manière nous recevons des impressions nettes de tous les points de l'objet, et chacune de ces impressions est associée avec la sensation (musculaire) d'une autre convergence. Dans la vision binoculaire, notre cerveau com- ^'o- -''-•

binerait des images successives très diverses du même objet entre elles ainsi qu'avec des sensations diverses de l'innervation musculaire. On remarquera que si nous fixons des deux yeux ce centre a du sommet du cône de la fig. 260, l'oeil droit reçoit du cône une autre image que IVieil gauche (fig. 261). Les deux yeux fixant le centre a du sommet, le centre coïncide pour l'oeil gauche g avec une partie droite de la base, tandis que pour l'oeil droit d il coïncide avec une partie gauche de la base (fig. 261, g et d). Et ces deux images varient pour chaque degré de convergence. Si nous laissons errer le regard le long du cône, notre cerveau utiliserait donc une série non interrompue de sensations visuelles diverses, qui se suivent incessamment et passent l'une dans l'autre comme des images kaléïdoscopique > Bruecke).

Le Stéréoscope est basé sur l'influence que les deux éléments précédents exercent sur notre appréciation de la troisième dimension. Nous venons de voir

que si les deux yeux regardent le sommet du cône de la ligT 360, chacun le voit d'un autre côté ; l'œil droit voit plus largement la face latérale droite, l'oeil gauche voit plus largement la faoe gauche du cône. Chaque œil reçoit une autre image (fig. 2B1) du cône. Faisons en sorte que chaque œil fixe un dessin de l'objet semblable à l'image rétinienne obtenue lors de la vision de l'objet luimôme ; alors ils auront la môme impressionque s'ili regardaientle cône lui-même. C'est ce qui est obtenu à l'aide du stéréoscope (fig. 263), instrument dans lequel on place en c et c^ deux dessins du même objet, pris à des points de vue un peu différents, écartés précisément de la distance interoculaire. Chaque œil regardant le dessin qui lui correspond, c'est comme si les deux yeux regardaient réellement l'objet ; les deux dessins c et d servent à voir stéréoscopiquement. — • Comme on éprouverait de la difficulté à diriger les yeux parallèlement (pour que chacun fixe une autre image), alors qu'on veut regarder un objet qu'on sait être situé très-près de nous, on laisse les yeux converger, mais on place au devant de chacun d'eux un prisme à base externe (un prisme dévie les rayons lumineux vers sa base). Dans le cas de la figure 263, les deux rayons provenant de c et de c? se dévient et

Fig. 263,

Fig. 264. — Vues stéréoscopiques d'une pyramide tronquée : I, vue par le sommet ; II, vue par la base dans l'intérieur d'une pyramide creuse.

pénètrent dans les yeux comme s'ils provenaient tous les deux de a. De cette manière, on arrive à voir les deux objets cetd comme s'ils étaient superposés en a, dans le point de fixation. On supplée à l'accommodation pour une distance si rapprochée en donnant à chaque prisme une ou deux surfaces convexes. — Autre exemple. Pour un seul œil regardant du haut en bas une pyramide quadrangulaire tronquée, le petit carré du sommet paraît situé au centre du grand carré de la base. Mais si les deux yeux regardent la pyramide de haut en bas, comme le cône de la figure 260, alors chacun d'eux verra une image différente (I, fig. 264) de la pyramide. Si nous regardons les deux dessins de cette figure dans un stéréoscope, nous voyons une pyramide dont le sommet tronqué est tourné vers nous. Au contraire, si nous regardons dans le stéréoscope les dessins II, nous voyons (par sa base) dans l'intérieur d'une pyramide tronquée et creuse. Si réellement nous regardions dans une telle pyramide, les deux yeux recevraient en effet des images inverses de celles de I.

On peut obtenir l'effet stéréoscopique en regardant dans le stéréoscope à la faveur d'une seule étincelle électrique (Panum). Toutefois, de même que la vision binoculaire ordinaire, la vision stéréoscopique est imparfaite à la faveur d'une seule étincelle électrique, parce que trop de points de l'objet forment leurs images sur la périphérie de la rétine. En s'observant pendant qu'on regarde dans le stéréoscope, on se surprendra à promener le regard d'un point du dessin à l'autre, précisément comme si on regardait l'objet. Chaque œil errant sur son dessin à lui, il survient des changements de convergence comme si le regard se promenait sur l'objet lui-même. Que les deux yeux fixant d'abord un point x et x' (fig. 261) du sommet du cône, se déplacent ensuite pour fixer le point y et y' de la base ; l'œil droit déplacera son regard de la distance z' y' , l'œil gauche seulement de la distance xy ; la convergence a donc diminué. Il en est ainsi de toute vue stéréoscopique ; ses divers détails sont i incongruents >, tout comme les deux images de la figure 26 1 .

La connaissance que nous avons de rinnervalion de nos deux muscles droits internes est donc le facteur principal dans l'appréciation de la troisième dimension. Plusieurs autres facteurs, dont nous allons nous occuper, y interviennent cependant aussi, mais d'une manière plus accessoire. Ils ont ceci de particulier, qu'à l'opposé des deux précédents, ils sortent leurs effets dans la vision monoculaire aussi bien que dans la vision binoculaire. Les notions qu'ils fournissent à eux seuls ne sont pas bien nettes ; la vision serait très-défectueuse si nous étions réduits à leur seul secours.

3« La sensation que nous avons de l'effort d'accommodation nécessaire pour voir clairement un objet (le muscle ciliaire devant se contracter plus fortement pour qu'on voie clairement un objet rapproché), sert à juger de la profondeur.

Si on supplée à l'accommodation par des verres convexes, qui permettent de relâcher le muscle ciliaire, on croira pendant quelques jours les objets plus loin qu'ils ne sont en réalité ; inversement, des verres négatifs, dont l'effet doit être surmonté par l'accommodation, font voir tous les objets plus près qu'ils ne sont en réalité. Et comme néanmoins l'angle visuel sous lequel un objet se présente ne varie guère si nous le regardons à travers une lentille, nous jugeons l'objet plus grand en regardant à travers des verres positifs, nous le jugeons plus petit (micropsie) en regardant à travers des verres négatifs. Toutefois, une expérience de quelques jours suffit pour redresser totalement ces jugements fautifs.

4" L'angle visuel sous lequel se présentent des objets de dimensions connues sert à porter un jugement sur la distance : à un angle visuel plus petit (du môme objet) correspond une distance plus grande.

5" Les déplacements parallactiques des objets situés à des distances différentes. Si nous déplaçons latéralement notre corps, ou simplement la tête, les objets plus rapprochés semblent se déplacer en sens inverse de notre mouvement, sur le fond constitué par les objets plus éloignés ; ils semblent se mouvoir (à rebours de notre mouvement) au devant des derniers.

6^6 CHAPITRE xiy.

6° La perspective linéaire. De deux objets situés dans la même direction, le plus proche recouvre plus ou moins celui qui est plus éloigné.

7" La perspective aérienne. Des objets plus éloignés dans un paysage paraissent plus obscurs, parce que la lumière qu'ils réfléchissent devant traverser des couches plus profondes d'air (qui n'est jamais d'une transparence absolue), sera absorbée en plus grande quantité avant d'arriver à notre œil. Ils semblent aussi être bleuâtres, parce que l'air absorbe surtout les grandes longueurs d'onde de la lumière. Mais, d'après les recherches de Spring, la couleur de l'air est bleue.

8" Les ombres projetées. Nous connaissons ordinairement la situation de la source lumineuse, et partant la direction des rayons lumineux incidents : un corps opaque projette une ombre du côté opposé à la lumière. L'influence que les ombres projetées exercent sur nos jugements de la 3""' dimension est mise eu évidence si on regarde une matrice de médaille à travers une forte lentille convexe, de manière qu'on la voie renversée. Les détails gravés dans la matrice seront vus renversés, mais aussi les ombres projetées. Or, pour que de telles ombres projetées soient possibles avec l'incidence connue de la lumière, il faut un relief là où dans la matrice se trouve un creux. Effectivement, dans les conditions indiquées, nous voyons en relief l'image renversée de la matrice, avec autant d'évidence que si nous avions devant les yeux la médaille elle-même.

Notre jugement sur la troisième dimension se base ordinairement sur plusieurs des facteurs indiqués. On comprend aussi que pour des objets éloignés, la perspective aérienne doive l'emporter sur l'accommodation, et même sur la convergence ; l'inverse est vrai dans la vision de près.

VI. Vision monoculaire. — Dans la vision à l'aide d'un seul œil, les deux éléments principaux sur lesquels se base l'appréciation binoculaire de la troisième dimension, la convergence et les deux images rétiniennes non congruentes, font défaut. Un seul œil suffit cependant pour juger — mais imparfaitement — de la troisième dimension. Pour cela on utilise les moyens énumérés plus haut sous les titres 3 à 8 : la grandeur de l'angle visuel en rapport avec le degré d'accommodation nécessaire pour voir clairement, les déplacements parallactiques(mouvements latéraux de la tête et de tout le corps), les perspectives linéaire et aérienne, les ombres projetées. — L'imperfection de ce mode de vision (surtout dans la vision rapprochée) ressort d'une expérience très simple. On dit à une personne de fermer un œil, de s'avancer vers un petit objet et d'y poser sans hésitation l'extrémité d'un doigt (ce à quoi on réussit toujours à l'aide de deux yeux) : presque chaque fois l'individu guidé par un seul œil va au delà ou reste en deçà du but.

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