SENSATION DE DOULEUR. — SENSIBILITÉ GÉNÉRALE
Douleur. — D'après une opinion longtemps dominante, la sensation de douleur naît chaque fois qu'un nerf sensible est fortement excité ; et sous le nom de nerfs sensibles il faut comprendre, outre les nerfs de la peau, tous les nerfs centripètes des organes viscéraux, même les nerfs des organes des sens supérieurs, au moins le nerf optique et le nerf acoustique et les nerfs de température. Tandis que pour beaucoup de nerfs sensibles, la douleur est la sensation provoquée par une excitation excessive (nerfs tactiles, nerfs de température, nerf optique, nerf acoustique, etc.), pour d'autres elle est la sensation unique (nerfs viscéraux). — D'autres auteurs admettent toutefois que les sensations douloureuses sont provoquées par l'excitation de fibres périphériques spéciales, v. L^rey par exemple décrit dans le tégument externe des « points de douleur » dont l'excitation (par compression à l'aide d'un poil rigide) provoquerait d'emblée des sensations de douleur, et non des sensations du toucher, du froid ou du chaud. loTEYKO a rassemblé avec soin les arguments parlant en faveur de l'existence de « nerfs dolorifiques d spéciaux. Parmi ces arguments, il faut citer notamment le fait que dans la moelle épinière, les innervations douloureuses suivent une autre voie que les innervations tactiles (p. 476); ensuite il y a la circonstance que dans un premier stade de l'intoxication chloroformique, les sensations douloureuses sont supprimées alors que les tactiles persistent.
L'utilité des sensations douloureuses est très grande. Elles appellent notre attention sur toutes sortes de circonstances nuisibles, destructives de nos organes. Il n'y en a pas de plus utiles pour la conservation de l'intégrité des organes, et même pour la conservation de l'individu en général.
De toutes les sensations traitées jusqu'ici, les douloureuses ont au plus haut point, devant notre sens intime, le caractère de la subjectivité : « nous avons mal » ; le corps vulnérant n'est pas douloureux, alors que nous disons un corps rouge, blanc, sonore, etc. — De même aussi les sensations douloureuses dépendent à un degré très prononcé de nous-mêmes. Une blessure inopinée est moins douloureuse que celle à laquelle nous nous attendons d'avance. Nous pouvons volontairement diminuer et même supprimer la douleur. La sensibilité douloureuse est inégalement développée chez les différents individus et chez les différentes races humaines.
SENS DE l'Équilibre. 729
Nous localisons nos sensations douloureuses dans l'organe excité. Celles de nos organes viscéraux sont plutôt localisées dans la paroi abdominale ou thoracique qui couvre l'organe en cause (voir p. 591). — Une excitation très forte, portée sur le trajet d'un nerf d'une extrémité, provoque une sensation douloureuse, qu'on reporte à l'extrémité du nerf, et non une sensation tactile.
Les sensations douloureuses sont amoindries et même abolies par les narcotiques (morphine) et par les anesthésiques (éther, chloroforme), et cela, paraît-il, à la suite d'une espèce de paralysie des centres psychiques.
D'après Ioteyko, la nature de l'excitation périphérique des nerfs dolorifiques serait de nature chimique. La destruction de nos organes produirait des » substances algogènes • qui exciteraient ces nerfs. C'est ce qui expliquerait que le temps latent des excitations doloriliques est toujours relativement grand (900 millièmes de seconde, au lieu de 200 pour les excitations lumineuses, et 150 pour les tactiles et les acoustiques), ainsi que la longue persistance de la douleur.
Sensibilité générale. — Sous ce nom on comprend une foule de sensations, toutes assez peu spécifiées (dans notre sens intime), dont les unes ont des analogies plus ou moins marquées avec les sensations douloureuses, d'autres avec les sensations du toucher. Peut-être, pour certaines d'entre elles, faut-il supposer des fibres nerveuses spéciales. D'autres semblent ne pas être produites par des nerfs centripètes, mais par une influence agissant directement sur les centres nerveux, telle une composition anormale dn sang. De ce nombre sont : la faim, la soif, le dégoàt, la fatigue, l'horripilation, le vertige, le chatouillement, la volupté, le bien-être etc. etc. — Certains auteurs parlent de la pallethésie ou sensibilité vibratoire, tiui serait le fait de nerf sensibles profonds. D'autres signalent une bareslhésie ou sensibilité à la pression, imlépendânte de la sensibilité tactile, et qui serait également le fait de nerfs sensibles profonds. — Toutes ces sensations ont à un haut degré le caractère de la subjectivité, et pour ce motif elles sont souvent nommées sensations internes. En réalité, elles sont localisées, mais très vaguement, et dans notre corps lui-même.
SENS DE lEQUILIBRE. SENS MUSCULAIRE. SENSATIONS DES INNERVATIONS MOTRICES.
On admet assez généralement l'existence de trois autres sensations, celles du sens de l'équilibre, celles du sens musculaire, et enfin celles des sensations des innervations motrices. Les premières seraient provoquées par la branche vestibalairo du nerf acoustique, les secondes par les nerfs centripètes de la profondeur de nos extrémités ; quant aux troisièmes, ce
seraient des sensations fournies par le fonctionnement de certaines parties motrices du cerveau. Ces trois espèces de sensations nous renseigneraient sur l'orientation de notre corps dans l'espace, sur le degré de raccourcissement de nos muscles striés et sur la situation de nos membres. Ce serait parce que nous éprouvons ces sensations que nous réglerions (p. 399), que nous modiûerions nos mouvements volontaires, que nous redresserions notre corps. — Certains auteurs reconnaissent que notre sens intime ne nous dit rien de ces sensations ; ils parlent ici de « sensations subconscientes » ou même de <i sensations inconscientes*, eaiployant ainsi deux termes qui se contredisent.
Sens musculaire ou kiaesthésique . — Le fait que même dans l'obscurité, ou les yeux fermés, nous avons conscience de la situation de nos membres, que par exemple nous pouvons à l'aide d'une main toucher avec assez de précision un point déterminé de l'autre main, même si celle-ci a été déplacée passivement, dans l'obscurité, tout cela paraît supposer des sensations dues à l'excitation de nerfs centripètes de ce membre, sensations qui nous renseigneraient sur la situation du membre, du degré de raccourcissement de ses muscles, du degré de compression de ses surfaces articulaires, toutes sensations qui nous donneraient la perception exacte de ce membre. Ce seraient les sensations musculaires. Ces mêmes sensations nous renseigneraient incessamment sur la position d'un membre actif, et nous permettraient, alors qu'un mouvement est en voie d'exécution, de le régler en vue d'un but à atteindre etc. Ce seraient, bien entendu, des sensations peu conscientes ou môme inconscientes. Gomme la plupart du temps les renseignements dont il s'agit ne nous sont fournis qu'en raison des mouvements que nous exécutons, on donne aussi à ces sensations supposées le nom de sensations kinesthésiques.
Quant à la provenance exacte de ces sensations, ou au moins de ces innervations, l'expérience suivante prouve qu'elles ne sont pas identiques avec les sensations tactiles, et qu'elles sont attachées au fonctionnement de nerfâ centripètes de la profondeur de nos membres. Une grenouille écorchée et privée ainsi de ses sensations tactiles saute encore avec précision. Elle ne le peut plus, si on lui a coupé les racines postérieures rachidiennes. — \)e même aussi le singe auquel on a coupé les racines postérieures d'une patte ne la meut plus volontairement (p. 436j, parce que, dit-on, il ne la sent plus, qu'il n'a plus la notion exacte de ce membre. — Chez l'homme, dans la dégénérescence des cordons postérieurs (tabès dorsalis), la marche est incertaine ; il y a « ataxie spinale », parce que le malade ne sent plus convenablement ses membres inférieurs : leurs sensations musculaires sont diminuées ou supprimées.
GoLDSGHEiDER a fait des expériences sur le degré de précision avec
SENS MUSCULAIRE. ' 731
lequel nous apprécions de petits mouvements, tant passifs qu'actifs, de nos membres, en déterminant le i>lus petit mouvement perceptible : a) dans les conditions normales, b) avec anesthésie cutanée (par l'injection de cocaïne), et c) avec anesthésie profonde des articulations (obtenue par leur galvanisation). Il a trouvé que la seule anesthésie cutanée ne modifie guère cette sensibilité, tandis que l'anesthésie des articulations la diminue au tiers ou au quart. Avec Dughenne, il estime donc que ces innervations naissent surtout dans les jointures, très peu dans les muscles eux-mêmes. Il se trouva notamment qu'à ce point de vue, les articulations de l'épaule et de la hanche sont les plus « sensibles » ; celles des doigts beaucou}) moins. La sensibilité serait en somme la même, que le mouvement soit actif ou passif.
li ne saurait y avoir de Joato que les muscles, les toadons, les surfaces articulaires etc. renferment des nerfs centripètes. La question est de savoir si ces nerfs produisent nortnalement des sensations, et si les effets moteurs suscités par rexcilation de ces nerfs sont des actes de volonté, se produisent /)arce que nous éprouvons ces sensations, ou bien si ces mouvements ou ces modilications de mouvements se produisent à notre insu et sont des actes réflexes.
Nous estimons que la majeure partie des faits signalés ^ilus haut doivent être interprétés de la manière suivante. Des innervations centripètes, suscitées dans la profondeur de nos membres, dans les nerfs centripètes des muscles, des tendons, des surfaces articulaires etc., par des tiraillements et des compressions de ces parties, règlent incessamment les mouvements dits volontaires de nos extrémités, graduant les innervations motrices correspondantes, comme « en vue d'un but à atteindre ». Ces innervations sont en partie suscitées pendant que ces mouvements sont en voie d'exécution. C'est en vertu de ces innervations qu'une grenouille écorchée saute encore parfaitemeni, tandis qu'une autre écervelée également, mais dont les racines postérieures des nerfs spinaux ont été sectionnées, ne le peut plus. De même aussi chez les vertébrés supérieurs, y compris l'homme, l'insensibilité totale d'un membre en trouble les mouvements volontaires, les rend t ataxiques ». Mais ce qui rend les mouvements ataxiques, ce n'est pas l'insensibilité, la suppression d'une sensation, c'est la suppression des innervations centripètes.
Chose curieuse, pour la genèse des réflexes tendineux (p. 437), un n'invoque pas de sensations inconscientes, bien qu'ils soient de la plus haute importance dans la marche la plus volontaire. Le tonus musculaire (spinal, p. 488), lui aussi, est envisagé comme un réflexe, bien qu'il soit essentiel pour la perpétration des mouvem nits les plus volontaires de l'extrémité supérieure p. ex. La raison en est que les centres pour ces réflexes sont situés dans la moelle épinière ou dans le mésocéphale. Le centre pour la régulation des mouvements volontaires, moyennant des innervations dites du sens musculaire, est dans le cervelet, et peut être ailleurs encore, dans le mésocéphale. C'est par la suppression (et l'exagération momentanée) deces innervations que doivent s'expliquer en majeure partie les troubles locomoteurs dus aux lésions du cervelet et les mouvements forcés dus aux lésions du mésocéphale. Les mouvements dits volontaires doivent être troublés chaque fois que cette régulation réilexe est devenue anoriuale, soit par lésion des conducteurs centripètes, soit par lésion de l'organe central, réflexe.
B. Sensations des innervations motrices. — Voici un fait qui ne s'explique pas à l'aide des prétendues sensations musculaires. Normalement, lorsque nous regardons à droite, une photo-réception fovéale p. ex. est localisée vers la droite, et non droit devant nous. Mais eu cas de paralysie du muscle droit externe, l'œil no dépasse pas la ligne médiane^ il ue fournit certainement pas les prétendues sensations musculaires du regard à droite ; et néanmoins, du moment qu'un tel individu « veut » voir à dx'oite, la cause de la photo-réception fovéale (comui»du reste toutes les photo-réeeptions) est localisée vers la droite : tous les objets sont vus trop à droite. Il semble que dans ce cas nous jugions de la direction de notre œil dans l'orbite non par les sensations musculaires, mais par l'effort de volonté à l'aide duquel nous voulons déplacer notre œil.
Il faut donc, dit-on, que l'innervation motrice fournisse directement un renseignement sensoriel qui détermine notre jugement sur la direction de notre œil. Ce renseignement sensoriel est une « sensation de l'innervation motrice », indépendante de l'état de conscience appelé « volonté ». Mais c'est de nouveau une c sensation inconsciente », puisque notre sens intime est nmet à son égard. L'origine, le point de départ de ces sensations serait central, tandis que, pour le sens musculaire, il serait périphérique. — Ces sensations de l'innervation motrice ont été défendues par Hume, Helmholtz, Wundt, Mëynert etc., même pour d'autres muscles que ceux de l'œil. Wundt voit dans ces sensations de l'innervation motrice l'essence même des sensations musculaires de plus haut.
G. Sens de Téquilibre du corps. — De même que les innervations dites du sens musculaire règlent inconsciemment les mouvements de nos extrémités (celui de la préhension p. ex.), de même aussi les innervations dites du «sens de l'équilibre)» règlent incessamment les mouvements nécessaires au maintien de l'équilibre de notre corps, dans la station verticale, et cela automatiquement », ou plutôt par action réflexe. L'organe périphérique de ces innervations centripètes est donné dans le vestibule de l'oreille, surtout dans les ampoules des canaux semi-circulaires (dans leurs crêtes acoustiques) et probablement aussi dans le saccule et dans l'utrjcule. Le nerf centripète est la branche vestibulaire du nerf acoustique. L'organe central, réflexe, de ces innervations paraît être surtout le cervelet, dont les lésions produisent en somme les mêmes troubles moteurs que la destruction du labyrinthe.
Au moment où la tête se meut, s'incline, ou même subit un simple mouvement de translation, l'endolymphe se déplace ; dans ce mouvement, elle comprime et froisse les cils qui surmontent l'épithélium des crêtes dites improprement acoustiques, d'où excitation nerveuse. Les trois canaux semi-circulaires, orientés suivant les trois dimensions de l'espace, comme les trois coordonnées de la géométrie descriptive, sont disposés de façon que l'endolymphe ne se déplace dans un de ces canaux que lors d'un mouvement bien déterminé de la tête. L'excitation de certaines fibres du nerf vestibulaire résulte donc toujours d'un mouvement de la tète