CHAP. V. — PROPRIÉTÉS DE LA TORPILLE
elle un phénomène volontaire : il arrive souvent qu'on la touche à plusieurs reprises sans rien obtenir; mais, lorsqu'on l'irrite en lui pinçant les nageoires , on est à peu près assuré de recevoir des coups redoublés; Walsh a compté jusqu'à cinquante décharges en une minute.
MM. Becquerel et Breschet ont fait plusieurs observations trt'S-intéressantes sur les torpilles de Chioggia non loin de Venise (Becquerel, t. IV, p. 364): ils ont constaté par exemple, au moyen d'un bon galvanomètre, que le courant va toujours du dos au ventre en passant par le galvanomètre ; ils ont pareillement vérifié de nouveau que la torpille peut faire à volonté passer la décharge par tels ou tels points de ses sui'faces supérieures et inférieures.
M. Matteucci, qui a fait plus récemment encore des expériences très-curieuses sur les torpilles de l'Adriatique , a trouvé le moyen de rendre l'étincelle parfaitement visible : pour cela il applique deux armatures métalliques, l'une sur le dos et l'autre sur le ventre de la torpille ; puis il dispose en même temps deux feuilles d'or très-près l'une de l'autre , et dont chacune est mise eu communication avec l'une des armatures : alors, aussitôt qu'on irrite la torpille , on voit briller l'étincelle entre les deux feuilles d'or.
M. Matteucci a pareillement confirmé l'observation importante de MM. Becquerel et Breschet sur le sens du courant ; il a constaté de son coté que le dos est positif, et le ventre négatif.
Nous regrettons de ne pouvoir donner de plus amples détails sur ces diverses recherches , qui jetteront sans doute beaucoup de jour sur les propriétés électriques et physiologiques éô la torpille.
Propriétés da i^ymiiote. — Le gymnote électrique, que l'on appelle aussi Y anguille de Surinam^ est doué d'une puissance électrique encore plus grande que celle de la torpille. Walsh fit venir de Surinam des gymnotes, sur lesquels il confirma les résultats qu'il avait obtenus de la torpille quelques années auparavant; mais, de plus, il fit cette observation curieuse, que la commotion du gymnote peut se transmettre d'un conducteur à un autre au travers d'une petite lame d'air, et qu'alors on voit brillerune étincelle électrique, (/owm. rfrPAr^., t. VIII, p. 305.)
M. de Humboldt a fait, en Amérique, avec M. Bonpland, n grand nombre d'expériences sur le gymnote* Voici œ qu'A apporte, dans son ouvrage , des habitudes de ce poisson singulier et des moyens de le pécher :
<c Nous partîmes, le 9 mars, de grand matin, pour le peu viUage de Rastro de Ahaxo : de là, les Indiens nousconduisimit à un ruisseau qui, dans le temps des sécheresses, foime un basiia d*eau bourbeuse entouré de beaux arbres , de clusia , d'amjm et de mimoses à fleurs odoriférantes. La pèche des gynmoto avec des filets est très-diilieile , à cause de Textréme agilité de ces poissons qui s'enfoncent dans la vase conmie des seipeBts. On ne voulut point employer le harhasco^ c'est-à«-dire les racinei An pîscîdia erithryna^ du jacquinia armillais^ et de quelquo espèces de phyllanthus^ qui, jetées dans une mare, enivrent ou engourdissent les animaux : ce moyen aurait affaibli les gymnotei. Les Indiens nous disaient quUlsaUaient/7^cAera(««c tle* chevaux* Nous eûmes de la peine à nous faire une idée de cette péclie extraordinaire; mais bientôt nous vîmes nos guides revenir deli savane, où ils avaient fait une battue de dievaux et de moleti non domptés ; ils en amenèrent une trentaine qu'cm ibrça d'entrer dans la mare*
« Le bruit extraordinaire causé par le piétinement des che* vaux fait sortir les poissons de la vase et les excite au combat. Ces anguilles, jaunâtres et livides, semblables à de grands serpents aquatiques, nagent à la surface de Teau, et se pressent soui le ventre des chevaux et des mulets; une lutte entre des animaux d'une organisation si différente offre le spectacle le plus pittoresque. Les Indiens, munis de harpons et de roseaux longs et minces, ceignent étroitement la mare; quelques-uns d'entre eux montent sur les arbres, dont les branches s'étendent horizontalement au-dessus de la surface de Feau; par leurs cris sauvages et la longueur de leurs joncs, ils empéc4ient les chevaux de se sauver en atteignant la rive du bassin. Les anguilles, étourdies du bruit, se défendent par la décharge réitérée de leurs batteries électriques ; pendant longtemps elles ont l'air de remporter la victoire. Plusieurs chevaux succoml>enl à la violence des coups invisil)les qu'ils reçoivent de toutes parts dans ks organes les plus essentiels à la vie; étourdis par la force et la fréquence des commotions, ils disparaissent sous l'eau ; d'autres,
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haletants, la crinière hérissée, les yeux hagards et exprimant Fangoisse, se relèvent et cherchent à (iûr Torage qui les surprend. Ds sont repousses par les Indiens au milieu de l'eau. Cependant un petit nombre parrient k tromper l'active vigilance des pécheurs; on les voit gagner la rive, hroncher à chaque pas, s'étendre dans le saUe, excédés de fatigue et les membres engourdis par les commotions électriques des gymnotes.
« En moins de cinq minutes, deux chevaux étaient noyés. L*anguille, ayant cinq pieds de long et se pressant contre le ventre des chevaux, fait une décharge de toute l'étendue de son organe électrique : elle attaque à la fois le cœur, les viscères et le plexus cœliacus des nerfs abdominaux. Il est naturel que l'efTet qu'éprouvent les chevaux soit plus pmssant que celui que le même poisson produit sur Vhomme lorsqu'il ne le touche que par une des extrémités. Les chevaux ne sont probablement pas tués, mais simplement étourdis. Ils se noient, étant daifê Fim* possibilité de se relever par la lutte prolongée entre les autres dievaux et les gymnotes.
« Nous ne doutions pas que la pêche ne se terminât par la mort successive des animaux qu'on y emploie. Mais peu à peu Vimpétuosité de ce combat inégal diminue : les gymnotes fatigués se dispersent; ils ont besoin d'un long repos et d'une nourritmre abondante pour réparer ce qu'ils ont perdu de force galvanique : les mulets et les chevaux parurent moins effrayés ^ ils ne hérissaient plus la crinière , leurs yeux exprimaient moins d'épouvante : les gymnotes s'approchaient timidement du bord des marais , où on les prit au moyen de petits harpons attachés à de longues cordes. Lorsque les cordes sont bien sèches, les Indiens , en soulevant le poisson en l'air, ne ressentent point de conunotion. En peu de minutes nous eûmes cinq grandes anguilles, dont la plupart n'étaient que légèrement blessées; d'autres furent prises vers le soir par le même moyen.
« La température des eaux dans lesquelles vivent habituellement les gymnotes est de 26 à 27 \ On assure que leur force électrique diminue dans les eaux plus froides ; et il est assez remarquable en général, comme Ta déjà observé un physicien célèbre, que les animaux doués d'organes électromoteurs, dont les effets deviennent sensibles à l'homme , ne se rencontrent pas dans l'air, mais dans un fluide conducteur de l'électricité. Le
gymnote est le plus grand des poissons électriques ; j'en ai sure qui avaient cinq pieds à cinq pieds trois pouces de long Indiens assuraient qu'ils en avaient vu de plus grands em Nous avons trouvé qu'un poisson qui avait trois pieds dix po de long pesait douze livres. Le diamètre transversal du < était (sans compter la nageoire anale, qui est prolongée en fii de carène) de trois pouces cinq lignes. Les gymnotes du i de Bera sont d'un beau vert d'olive : le dessous de la têt jaune mêlé de rouge ; deux rangées de petites taches jaunes placées symétriquement le long du dos , depuis la tête jusc bout de la queue ; chaque tache renferme une ouverture ei toire : aussi la peau de F animal est constamment couverte <i matière muqueuse, qui, comme Volta l'a prouvé, conduit Y tricité vingt à trente fois mieux que Teau pure. Il est, en gén assez remiirquuble qu'aucun des poissons électriques décou jusqu'ici dans les différentes parties du monde ne soit coi d'écaillés. »
En opérant sur ces poissons , dont les batteries sont si ] santés, M. de Humboldt n'a pu découvrir aucune action dî sur les électromètres les plus sensibles , et aucun phénoi de lumière électrique.
De l*or|pane éleetrlqae. — Dans les divers poissons électri< Torgane dans lequel se développe l'électricité a sensibleme même texture et les mêmes apparences, quoique différent p; forme , par sa grandeur et par sa disposition. Nous essaye seulement de donner une idée de l'organe de la torpille, ^ été Tobjet des recherches les plus précises. Cet organe se d (•n deux parties symétriquement placées de chaque côté c tête et appuyées contre les branchies; elles occupent Tui Vautre toute l'épaisseur qui sépare les deux plis de la p Lorsqu'on en fait la dissection , on voit qu'il est composé tissu cellulaire extrêmement lâche, à grandes mailles, qui af la forme d'un cylindre ou plutôt d'un prisme de cinq à six j On en fait une comparaison sensiblement exacte , en disant ressemble aux alvéoles d'un rayon de miel ; seulement les sons ne sont pas de minces membranes, mais plutôt des fil séparées et tendues dans des sens différents.
On compte ordinairement dans (4i:ique organe quati^e à cents de ces petits prismes , et il parait que Hunter en a coi
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une fois jusqu^à onze cent quatre-vingt-deux. Us sont à peu près perpendiculaires à la direction de la peau, à laquelle ils sont fortement adhérents par leurs deux extrémités. Si Ton observe en détail la structure de chacun de ces prismes, on y distingue une foule de lames minces perpendiculaires à Taxe , séparées Tune de Tautre, et ajustées enfin comme les divers éléments d'une pile. Ces petits feuillets distincts, tantôt plans, tantôt ondulés, sont séparés par des couches muqueuses très-adhérentes ; mais , en pressant un organe , on ne peut faire sortir aucune quantité sensible de fluide.
Quatre faisceaux nerveux d^un grand volume viennent se distribuer dans Torgane, et, diaprés M. Matteucci, le siège de la puissance électrique paraît être dans le renflement qui leur donne naissance. ^
Cette organisation a certainement des rapports frappants avec les piles de Yolta, mais il faudrait des observations anatomiques plus précises, des expériences physiques et physiologiques plus nombreuses, pour porter jusqu'à l'évidence ces analogies qui se présentent d'une manière si séduisante ; il faudrait surtout s'attacher à reconnaître si l'accumulation de l'électricité dans les organes électriques est le résultat d'une action physiologique volontaire , et distinguer, s'il y a lieu , les influences sous lesquelles l'appareil se charge, et les influences sous lesquelles il se décharge par des modes essentiellements différents. C'est là sans doute ce que des expériences ultérieures ne tarderont pas à nous apprendre.
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