Les désordres des tendances
Toute tendance suppose un certain ordre puisqu’aucune ne peut être définie sinon par l’union de plusieurs excitations-réactions dans une même finalité dynamique (53). Bien plus l’ensemble des tendances sensitives d’un animal, homme ou bête, est ordonné à la conservation de l’espèce (53, 54) ; les diverses tendances sont comme les rouages d’une même machine construite pour produire un effet déterminé, la perpétuité spécifique, avec cette différence que rouages et système ont une finalité statique dans les machines, dynamique dans les vivants
Le désordre peut donc s’introduire de plusieurs manières dans le régime des tendances : a) une excitation au lieu d’aboutir à sa motricité spécifique dérive en actes désordonnés ; c’est ce qui a lieu dans l’émotion. L’homme rencontre un animal dangereux : cette excitation, suivant les circonstances et tout particulièrement selon les images qui l’accompagnent, devrait conduire l’homme à fuir, à se cacher, ou à tendre tous ses ressorts pour l’attaque, c’est-àdire à exercer certaines tendances naturelles ou acquises ; mais voici qu’à la vue de l’animal, tout le corps de l’homme se met à trembler, reste comme cloué sur place, en sorte que fuite et attaque deviennent impossibles et que les réactions ne sont plus ordonnées à des mouvements protecteurs ou défensifs, il y a trouble, désordre de la tendance, émotion : « Dans V émotion le premier phénomène observé est V effort vers un acte, le deuxième est la dérivation. La force lancée par V effort n^aj)outit. pas et se dépense en actes inutiles et meme
1. Ces expressions de « finalité statique et dynamique » que nous employons souvent ont été vulgarisées par les beaux travaux de H. Drieseh sur la vie : cf. Driesch, Der Vitalismus, Leipz. 1905, 1-7; Philosophie des Organischen, Leipz. 1909; De la Vaissièro, Philos, natur., t. 1, 142.
TENDANCES
nuisibles... Dans les tendances il y a ordre régulier et constant... Le désordre de V émotion est relatif au but de la tendance ^ » L’exercice d’une tendance est souvent accompagné de processus émotifs ; pourtant tendance et émotion se montrent parfois nettement séparées. Dans la même leçon où Janet développe sa conception de l’émotion, il cite le fait suivant : Stanley Hall avait entrepris une enquête sur la, colère auprès des instituteurs, médecins, etc.; on lui envoya la description des violences exercées par un nègre sans apparence d’émotion. Comme on demandait à ce nègre ce qu’il épi^ouvait en face de ses ennemis qu’il avait tous mis à mort de la même manière : mais, répondit-il, je n’éprouve rien ; je ne pense qu’à mon adversaire ; je vois ses yeux, je les prends comme but et je les crève de ma lance. Il exerçait une tendance avec ordre et méthode, sans que cette tendance fût troublée et déviée par l’émotion.
b) Le désordre de l’émotion est partiel, relatif à une tendance particulière, mais l’émotion peut avoir sa place dans les réactions utiles à la conservation de l’individu et de l’espèce. Lorsqu’une mère est près du lit de mort de son enfant, si l’émotion n’était pas là pour faire dériver en mouvements d’expression ou d’agitation viscérale l’énergie intense accumulée dans le cerveau par les pensées douloureuses, les centres supérieurs pourraient être attaqués et la raison compromise ; l’émotion est dans ce cas un phénomène de décharge. L’émotion sensitive a encore bien d’autres rôles subordonnés à l’unité finale générale du régime des réactions motrices : elle attire l’attention du sujet par l’intensité et la nuance caractéristique des réactions qu’elle provoque, elle est une manifestation extérieure des troubles que nous éprouvons, etc., et par suite est de la plus grande utilité pour l’exercice des tendances du 2® et 3® groupe de la classification de Janet (54) 2. Mais les tendances comportent
1. Janet, C. inéd. du C. de Fr., 6 déo. 1909. Cf. Lapicque, Nouvelle théorie de l’émotion, J. de ps. n. et p. 1911, 7.