‹ Éléments de psychologie expérimentaleChapitre 25 sur 358 · Ribot, 1. s. c · texte numérisé non relu

Ribot, 1. s. c

INTRODUCTION

On se rend compte de la m\iltiplicité des sources auxquelles peut légitimement puiser le psychologue expérimental ; non seulement la physiologie, l’histoire, les autobiographies, les observations des malades et des aliénés, mais tout ce qui manifeste en quelque manière la conscience humaine, comme les dessins, l’écriture, le langage que Max Millier appelait « une Psychologie péirifiée », peuvent servir fructueusement de matière à ses observations. Par exemple l’étymologie du mot grec « oida = je sais = j’ai vu » insinue que selon l’appréciation du vulgaire, le sens do la vue est une source particulièrement certaine de connaissance^.

B. Uuité de la Psychologie expérimentale.

Toutes les différentes psychologies indiquées ci-dessus ont le même objet formel : les lois positives du phénomène psychique normal.

En effet les phénomènes psychiques, quels qu’ils soient, sont toujom’s définis par rapport au phénomène psychique normal, et par conséquent une loi psychologique, qu’elle soit une loi de Psychologie pathologique, de Psychologie collective, ou d’une autre Psychologie, énonce une loi des phénomènes psychiques normaux. Par exemple la Psychologie des romanciers nous indiquera si chez ce genre d’écrivains il y a prédominance de l’imagination ou de la sensibilité ; par là même nous pourrons établir cette loi : « Celui chez qui les phénomènes imaginatifs ont une certaine fréquence jointe à une certaine intensité, possède une des qualités requises pour être un bon romancier » ; c’est là, comme on le voit, une loi positive des phénomènes psychiques normaux. G. Dumas a judicieusement remarqué au sujet de la Psychopathologie : « Cette science a pour objet d'établir les lois psychologiques de nos états morbides et de conclure, si possible, aux lois psychologiques des états normaux : par exemple, je puis étudier les lois psychologiques de la tristesse chez les aliénés et conclure de là à la tristesse normale. ^ »

1. Cf. Jérusalem, 1. s. c., 11-14 ; Ribot, 1. s. c., 242-246.

2. Qu’est-ce que la Psychologie pathologique ? J. de ps. n. et p., 1908, 10.

INTRODUCTION

Cette unité de la Psychologie expérimentale suppose qu’il existe une norme des phénomènes psychiques, ou que, comme le dit Ribot, « sauf exception, V organisation psychologique de tous les hommes est foncièrement la même » Or il en est réellement ainsi : il faut affirmer plus que Ribot et dire que, sans aucune exception, l’organisation psychologique de tous les hommes est foncièrement la m.ême. C’est là un principe, qui non seulement est vérifié « par V expérience et la pratique » 2, mais qui résulte de l’unité de nature que la Psychologie rationnelle démontre exister chez tous les hommes.

3. Eléments psychiques et divisions naturelles de la Psychologie expérimentale. La définition donnée plus haut détermine une science précise et unique, mais elle ne définit une science possible qu’à certaines conditions : les phénomènes complexes doivent se décomposer en éléments simples dont on puisse donner une notion vulgaire suffisante et il faut que les phénomènes se répètent, au moins sous un aspect défini. Car d’une part, on ne peut décrire les phénomènes psychiques complexes qu’en termes psychiques, et par conséquent il faut partir de phénomènes immédiatement connus par eux-mêmes et plus simples que les phénomènes à décrire ; d’autre part on ne saurait établir une loi entre des termes qui ne se répètent pas au moins sous un certain aspect, puisque la loi est une relation constante Ces conditions pourraient au premier abord sembler irréalisables pour les phénomènes psychiques. Il n’y a pas en réalité de phénomènes psychiques qui soient psychologiquement simples : l’hypothèse de la statue de Condillac qui serait exclusivement odeur ou saveur est irréalisable, et de fait les sensations externes, le plaisir et la douleur, les autres faits de conscience, coexistent et se compénètrent.

3. Cf. Ebbinghaus, Pr. de Ps., 67-68 ; Jérusalem, 1. s. c., 3-6.

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Les phénomènes psychiques ne se répètent pas : le plaisir que j’éprouve aujourd’hui peut me rappeler celui que je ressentais hier, mais il ne saurait être le même ; le vivant est « un registre ou le temps s'inscrit » ^ et par conséquent jamais un état de conscience ne peut vraiment se répéter.

De la complexité du phénomène psychique et de l’impossibilité pour un fait de conscience de se répéter exactement on conclut, comme nous le montrerons dans le cours du traité, que la science psychologique ne peut se résumer dans des lois numériques et géométriques, mais il reste possible de distinguer dans les états psychiques des aspect-s que tous distinguent, sans pouvoir les réduire à d’autres, et qui sont bien par conséquent des éléments, non peut-être au sens métaphysique (cette question ne peut se poser au début d’un traité de Psychologie positive), mais au sens psychologique.

Voici par exemple un homme à qui l’on apprend l’arrivée prochaine d’un ami longtemps absent : cet homme distingue parfaitement l’audition des paroles annonçant la bonne nouvelle, l’intelligence de leur sens, la joie qu’il éprouve, l’image intérieure de son ami et les souvenirs évoqués, la tendance sympathique qui le pousse vers lui, les délibérations et les résolutions par lesquelles il se détermine à faire telle ou telle démarche, le mouvement de son corps marchant au devant de son ami : il connaît, il éprouve, il tenl, il agit. Voilà donc quatre aspects des phénomènes ps^^chiques qui sont psycliologiquement distincts : la connaissance, l’état affectif, la tendance, le mouvement. Et * ces aspects sont bien des éléments, car ils ne peuvent psychologiquement se décomposer en éléments plus simples, quoiqu’il en soit d’ailleurs de leur nature ontologique. Bien plus on ne trouvera aucun fait psychique qui ne soit pas psychologiquement envisagé sous l’un des aspects précé-

1. Cf. iîergson, Evolution créatrice, 2* éd. Aie. 1907, 17. Données immédiates de la conscience, 6® éd. Aie. 1908, pass., si^oc., 172-173, 98-106.

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dents : nous avons donc bien trouvé les éléments psycholo* ^giques simples en lesquels peut se décomposer tout fait psychique.

On peut confirmer la vérité précédente par l’étude du langage : chez tous les peuples et à toute époque on trouve des mots distinguant ces différents phénomènes psychiques. Les partisans du Parallélisme psychophysiologique ne manqueront pas de remarquer que l’on peut faire correspondre les éléments suivants : nerf sensitif, connaissance ; nerf moteur, mouvement ; synapse, tendance ; modification du nerf, état affectif

Si l’on considère les phénomènes psychiques dans leur -ensemble, ils se partagent en deux groupes à caractères nettement distincts : tous les hommes d’une certaine culture distinguent des phénomènes psychiques sensibles, présentant des objets affectés d’étendue, localisés dans l’espace, et les phénomènes psychiques présentant des objets abstraits,inétendu3, que nous appellerons intellectuels .

L’observation remarque la même distinction dans l’ensemble des êtres qui semblent doués de conscience : les phénomènes psychiques observés chez les animaux semblent tous appartenir à la classe des phénomènes sensitifs. Enfin dans l’évolution même de l’individu humain les phénomènes intellectuels n’apparaissent qu’ après un certain nombre de mois. Sans attacher dès le début du traité une valeur ontologique à cette distinction faite par le vulgaire, on a bien le droit de trouver peu logique une division de la Psychologie expérimentale qui ne tiendrait pas compte de l’opposition constatée entre les phénomènes sensibles et intellectuels, car on peut soupçonner qu’entre un phénomène étendu et un phénomène inétendu se rapportant l’un et l’autre au groupe « connaissance » il y a plus d’opposition qu’entre une sensation et une tendance sensibles.

Presque tous les philosophes modernes ont adopté pour division primordiale de leurs traités la distinction des trois groupes : con-

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