‹ Éléments de psychologie expérimentaleChapitre 95 sur 358 · Bergson, D. i. de la consc., ch. 1-2, spec · texte numérisé non relu

Bergson, D. i. de la consc., ch. 1-2, spec

LES SENSATIONS

cevons en aucun cas une douleur plus grande comme la somme de la douleur moindre et d’une autre douleur. Les anciens scolastiques distinguaient avec raison l’augmentation quantitative de Vintensio dans la qualité

2P L’intensité des sensations n’est pas mesurable.

La sensation pourrait être mesurée, soit directement en cherchant combien de fois elle contient une autre grandeur de même espèce prise pour unité, soit indirectement en remplaçant les sensations à mesurer par leurs causes ou leurs effets (causes et effets sont pris au sens positiviste).

La sensation ne peut être mesurée directement. En effet une grandeur d’une certaine espèce n’est susceptible de mesure que si l’on peut définir la somme de deux grandeurs particulières de cette espèce ainsi que leur égalité Or on peut admettre que l’on puisse se rendre compte au moins approximativement de l’égalité de deux actes de connaissance subjective, mais il est absolument impossible de définir ce qu’est une sensation somme de deux autres, cette expression de somme n’ayant de sens que dans le domaine de la quantité homogène (cf. 1°).

La sensation ne peut être mesurée par ses causes ou ses effets. Cette mesure reposerait en effet sur le fait que la sensation serait égale ou proportionnelle à sa cause ou à son effet. Les grandeurs qui sont causes ou effets de la sensation, si elles sont mesmables, ne peuvent être des sensations d’après ce qui vient d’être dit, et par conséquent ne lui sont pas égales, puisqu’elles sont d’espèces différentes. Pour qu’elles soient proportionnelles, il faut et il suffit, comme on le démontre rigoureusement en mathématiques, qu’à deux sensations égales correspondent par exemple deux causes égales et qu’à une sensation somme de

1. Cf. par ex. Suarez, Disputatioiies metaphysicsie, Disp. 4C, section 1.

2. Cf. les traités de mathématiques indiquant les principes de la mesure des grandeurs, par ex. les traités de Géométrie à l’article t mesure des angles ».

SENSATIONS

'deux sensations corresponde une cause somme des causes des deux dernières sensations. Or puisque le mot « somme de deux sensations » ne peut avoir un sens, il est évident que cette condition nécessaire et suffisante ne saurait être réalisée Il ne faut pas objecter qu’on mesure les températures à l’aide de l’allongement du mercure, car cette assertion est fausse : on mesure le déplacement du mer- . cure et le nombre ainsi déterminé rend compte du « plus ou du moins » de la température mais ne la mesure pas, car il est également impossible de définir une température somme de deux autres, puisque la température est une qualité.

Remarquons de plus que le nombre qui mesurerait la cause ou l’effet de la sensation n’est pas, comme dans le cas de l’estimation de la température par le thermomètre, qualifié pour rendre compte du plus ou du moins de la sensation. Le phénomène physique, comme nous l’avons remarqué (23), n’est pas cause adéquate du phénomène psychique ; de plus la sensation se mélange de perception, perception qui dépend des connaissances passées du connaissant et dont on ne peut entièrement séparer la sensation, d’où l’on voit qu’il est impossible de déterminer exactement la grandeur même que l’on voudrait mesurer.

3® Lois psychophysiques. L’excitant a cependant une certaine relation en intensité avec la sensation et l’on peut légitimement se proposer de déterminer le sens de cette relation : deux lois importantes se rapportent à la solution de ce problème, la loi du seuil et la loi de Weber.

A. Loi du seuil : « Il y a un point où s’évanouit la perceptibilité d’un excitant ou de la différence entre les intensités de l’excitant »; à ces points correspondent le « seuil d’excitation » et le « seuil cifférentiel ». Différentes méthodes ont été imaginées pour déterminer le seuil

1. Cf. 2 articles non signés de J. Tannery, R. sc. 1875, 1. 1, 876- 1018; James, Pr. de ps., 29-30; Foucault, Psychophysique, 161-181 î Renouvier, Critique philosophique, 7® année, 180 181.

SENSATIONS

d’excitation et le seuil différentiel Dans la méthode des différences perceptibles, on cherche la quantité qu’il faut ajouter à l’excitant pour qu’on ait une nouvelle sensation ;

pratiquement on cherche aussi la quantité d' à retrancher

de l’excitant augmenté de d pour avoir une nouvelle sen-

sation, et on prend pour valeur du seuil différentiel — - —

Dans la méthode des cas vrais et faux, on cherche par exemple un poids p' donnant une sensation à peu près égale à un poids p, et on fait dans de multiples expériences comparer par un sujet donné p et p', on prendra pour valeur approximative du seuil p — p' ; en cela la méthode ne diffère pas essentiellement de la précédente, mais elle est différente quand il s’agit de déterminer les valeurs relatives des seuils différentiels : supposons que sur 100 expériences le sujet ait estimé exactement 70 fois sur 100 la valeur relative de p et p\ on cherchera pour un autre poids q le poids ^ qu’il faut lui comparer pour avoir la même proportion de

réponses exactes, et - - ^ sera la valeur relative des deux

seuils différentiels. Dans la méthode des erreurs moyennes, on part d’une excitation fixée e et on fait apprécier d’autres excitations qui paraissent égales au sujet ; chaque excitation diffère de e d’une certaine quantité, et on fait la somme S de ces différences. S’il y a eu n expériences, la somme S/w représente le seuil différentiel relatif à e. On a 'Appliqué ces méthodes aux sensations de poids, d’effort musculaire, de température, de lumière, de son.

B. Loi de Weber. Les expériences précédentes ont permis d’énoncer la loi suivante, due à Weber (6 A h) quant à son principe : pour une espèce donnée de sensations et dans la partie moyenne de l’échelle des grandeurs de ces sensations, la quantité dont il faut augmenter l’excitation pour

1. Cf. Foucault, 1. c., 325-389 ; Ribot, Psychologie allemande, ch. H; Myers, Text-Book, 201-215; James, Princ. of ps., t. 1, 540

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produire' une différence dans la sensation’ (c’est-à-dire le seuil différentiel) est une fraction constante de l’excitation, la valeur de la constante dépendant de la modalité des sensations. Des expériences obvies indiquent déjà que la sensation, tout en croissant et décroissant en même temps que l’excitant, ne croît pas en proportion de l’excitant : a Tout le monde sait que dans le silence de la nuit on entend des bruits qui, dans le jour 'passent inaperçus ; le tic-tac de la pendule, le léger vent coulis qui passe par la cheminée... A un poids de 10 gr. ajoutez un autre poids de 10 gr., vous sentirez clairement la différence ; mais, si vous ajoutez ce poids de 10 gr., à un quintal, la différence n'est plus sentie... Un nombre double de chanteurs ne produit pas sur notre oreille une intensité double ^ w La constante déterminée par les expériences est pour le poids, pour la chaleur, le son, environ 1/30, pour l’effort musculaire 6/100, pour la lumière 1/100 ; mais les expériences les plus récentes montrent qu’il faut beaucoup rabattre de cette précision. La constante varie en effet avec le sujet et, dans un même sujet avec les dispositions du sujet : « La fraction constante de 1/50 pour la sensibilité aux pi'essions sera 1/10 chez X et 1/20 chez Y... La fraction, chez un sujet donné, ne demeure pas fixe et invariable : toujours et chez tout le monde, elle diminue par V exercice, et encore avec les variations de Vatiention, les dispositions des sujets au moment des expériences » Il ne saurait en être autrement, car, en somme la comparaison entre l’intensité se fait au moyen d’un jugement, et il est clair que la précision du jugement varie avec le sujet, et, dans un même sujet, avec l’exercice. On peut dire, toute proportion gardée, de la mesure du seuil de la ^ensation, ce que Binet disait du seuil de la sensation double (Cf. 23, Distinction de la sensation) : « Est-il possible de mesurer scientifiquement le seuil de la sensation double ?.... J'avoue que je conserve des doutes,... Ce que je

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