Schadow, Archiv de Pflûger, vol. XIX, p
SENSATIONS LUMINEUSES. 4g7
qu'un intérêt secondaire pour la théorie des sensations visuelles (1). Dans des circonstances très-rares, l'achromatopsie innée est totale : ici, il existerait, sur toute la rétine, un état analogue à celui qui se manifeste normalement sur ses parties les plus latérales ; seulement, des différences d'intensité lumineuse, et non des différences du ton de couleur, sont perçues. Très-souvent, Tachromatopsie est uniquement partielle : alors, certaines couleurs sont régulièrement confondues entre elles; et Texamen approfondi de l'individu montre, qu'une certaine partie du spectre est entièrement absente du système des sensations, ou qu'à la place de cette pai lie prend naissance simplement une sensation incolore, dans divers cas peut-être encore une sensation colorée, mais d'une intensité trop faible; ces derniers faits portent le nom d'achromatopsie incomplète. Evidemment, l'étude de l'achromatopsie congénitale est beaucoup plus difficile, que la détermination de l'état de sensation sur les parties latérales de la rétine ; parce qu'ici nous pouvons toujours utiliser, comme comparaison, les sensations de la fosse centrale, tandis que l'homme aveugle pour les couleurs ignore absolument le système des sensations colorées normales. Seulement, la comparaison précise des confusions commises par ce sujet, et, selon les circonstances, la détermination des parties du spectre solaire, qui lui font défaut, permettent donc en quelque sorte de découvrir la nature individuelle de son système de sensations (2). D'après le résultat d'une investigation de ce genre, les individus, affectés d'achromatopsie congéni«tale, et dont les statistiques d'Holmgren fixent le nombre à environ 3
i. Voir à ce sujet Leber, in Handbuch de Grœfe et Scemisch, V« p. 1036.
2. La comparaison des divers tons colorés et clartés s'effectue très-simplement àTaide de la toupie chromatique^ dont Maxwell s'est servi, le premier^ dans cette intention. Si l'on emploie deux disques rotatifs ou si Ton compare les diverses zones d'un seul disque, il est facile, grâce à des pigments colorés et à du noir avec du blanc disposes différemment, de donner aux secteurs de la toupie chromatique une largeur telle, ({ue les mélanges soient perçus égaux par le sujet affecté d'achromatopsie. On obtient ainsi des équations de sensations, où la portion contributive des divers pigments ou clartés au mélange est exprimée par la largeur angulaire des secteurs. Par exemple, 200 rouge -f 160 bleu ^ 195 noir + i68 blanc signifierait, que pour un œil déterminé un mélange de rouge et de bleu est équivalent à un autre mélange de noir et de blanc, qui parait gris à l'œil normal. D'autres méthodes d'examen consistent à comparer directement les couleurs speclrales, à mélanger diverses couleurs spectrales, afin d'avoir des éouations de couleurs, à utiliser les contrastes des couleurs qui seront étudiés tout à l'heure, enfin à disposer un grand nombre de pigments colorés, que l'on assortira d'après leur analogie. Cette dernière méthode a été l'objet des vastes expériences d'Holmgren, entreprises dans un but pratique sur des échantillons de laines. Voir sur cette question Helmholtz, Physiol. Optik, p. 299 ; Saellen et Landolt, in Handbuch de Grœfe etSœmisch, tome ifl. p. 39: Holmgren, Die FarhenbUndheit in ihrer Beziehung zu den Eisenbahnen und zur Marine. Leipzig 1878.
ei 6 p. % de la population, constituent plusieurs classes, où les confusions des tons des couleurs se comportent de nouveau très-diversement. Une première classe, de beaucoup la plus nombreuse, embrasse les individus confondant ensemble le rouge et le vert, mais distinguant parfaitement bien les couleurs plus réfrangibles. Le rouge et le vei-t sont confondus tous les deux, non seulement entre eux, mais même avec le gris (1). Cette classe présente encore deux subdivisions ; certains individus confondent le rouge clair avec le vert foncé ; d'autres» le rouge foncé avec le vert clair. D'après cela, dans le premier cas, la rétine est moins sensible à la lumière rouge, qu'à la lumière verte; et dans le second cas, elle est moins sensible au vert, qu'au rouge. Donc, les aveugles pour le rouge-vert se divisent de nouveau en aveiigles pour le rouge et en aveugles pour le vert. Chez les premiers, trèssouvent, sinon toujours, l'extrémité rouge du spectre est raccourcie. En revanche, la confusion du vert spectral avec le gris n'est pas un critérium ; car, une confusion de ce genre se manifeste avec la cécité pour le rouge et, peut-être même, avec la cécité pour le violet. Cette deuxième classe principale de l'achromatopsie, la cécité pour le violet (fréquemment nommée cécité pour le bleu ou pour le jaune-bleu), est beaucoup plus rare, que la cécité pour le rouge-vert. Dans ce cas, le bleu et le jaune paraissent seulement différer par leur clarté, et, d'ailleurs, être confondus avec le vert ; la partie la plus réfrangible du spectre est, ce semble, considérablement raccourcie, et, dans diverses circonstances, jusqu'au voisinage du vert (2),.
On a parfois regardé l'achromatopsie congénitale comme un état, où les propriétés de la sensibilité lumineuse, qui se produisent sur les parties latérales delà rétine de l'œil normal, s'étendent jusqu'au milieu de cette membrane. Cette manière de considérer les choses n'est, en quelque sorte, justifiée que pour Tachromatopsie totale, extrêmement rare, quand on établit la comparaison avec les parties les plus excentriques de la rétine. De même, l'état des régions médianes de la rétine est essentiellement semblable à la cécité pour le rouge-vert, dont les
i. Holmgren, loc, cit. — Von Kries et Kftster, Archiv f. Physiol. 1879, p. 313. Très-souvent, les observateurs disent, que le rouge et le vert sont « perçus gris >. Cette expression est au moins incorrecte. Car, très-probablement, l'individu aveugle pour les couleurs ne perçoit pas le gris, comme le sujet doué d'une vue normale. Nous avons seulement le droit de dire, que cet individu ne perçoit pas différemment les ni -^ des autres certains mélanges ou les couleurs spectrales et le aris.
2. J. Stilling, Bcitriije zur Uhre von den Farhenemp/indungen, f cabîer. Stult gart, i87r», p. 44.
symptômes» par suite de Texamen relativement défectueax, qui est possible dans la vision indirecte, ne peuvent plus être distingués, par rapport aux deux subdivisions de la cécité pour le rouge et le vert. Ainsi, l'existence de Tachromatopsie totale avec Tétat des parties rétiniennes excentriques indique sûrement, que dans les éléments rétiniens les processus, correspondant à la sensation de lumière incolore ou des différences de clarté, sont nécessairement indépendants de ces processus, qui accompagnent la sensation colorée. Il en est autrement des conséquences, que l'on doit tirer de l'achromatopsie partielle et des états des régions rétiniennes médianes, qui lui ressemblent en quelque sorte. Si les cas de cécité pour le rouge existaient d'une part et ceux de cécité pour le violet d'autre part, cet état devrait être purement interprété comme l'indice d'une sensibilité limitée, par rapport aux longueurs d'ondes les plus extrêmes de la lumière, les plus longues ou les plus courtes. Mais, puisque de la cécité pour le rouge-vert se sépare nettement la cécité pour le vert, comme un cas particulier, toujours caractérisé par des symptômes spéciaux, ces conditions ne peuvent être uniquement déterminantes. Or, il faut se rappeler ici, qu'indépendamment des deux couleurs terminales du spectre, la couleur moyenne, le vert, occupe, à plusieurs égards, une place remarquable. Par suite du retour de la ligne chromatique vers son point de départ, le vert désigne le lieu de raccordement, le coude entre la série des couleurs du commencement et celle des couleurs de la fin du spectre ; ajoutez à cela, qu'il est la seule couleur, qui ne donne le blanc avec aucune autre couleur simple, mais bien avec le pourpre (ce mélange du rouge et du violet). Enfin, ne l'oublions point surtout en ce moment, le vert apparaît comme cette sensation, oii la sensibilité différentielle pour le ton de couleur atteint un minimum relatif^ se comporte d'une manière analogue au rouge et au violet (voir p. 468). Dans la courbe de la sensibilité colorée, le rouge, le vert et le violet occupent (pour l'œil normal) trois positions remarquables (fig. H3). Il n'y a donc rien de surprenant, si les modifications anormales des sensations colorées se révèlent spécialement dans ces points. La théorie des sensations colorées, mise en connexion avec tous les autres faits, nous expliquera, comment nous pouvons nous figurer ces phénomènes.
D'après la description précédente, nos sensations lumineuses normales constituent une multiplicité continue à trois dimensions. Voici la différence la plus marquée de ce système d'avec celui des sensations
de son : le premier forme un continuum fermé en soi; au contraire, la ligne des sons, bien que, à cause de la réceptivité bornée de nos organes à l'irritation, elle ait certaines limites, peut autrement être conçue par la pensée, comme s'étendant à FinGni. Cet enchaînement rigoureux et borné du système chromatique qui, si on le représente, est exprimé par une figure géométrique fermée, spbère ou double pyramide, est fondé d'abord sur la forme définie de la courbe chromatique simple et ensuite sur la corrélation de la gradation des couleurs et de Ténergie lumineuse, qui sont des modalités de la sensation, dépendantes les unes des autres. Grâce à ce rapport, le système tout entier des sensations lumineuses est donc une forme extensive à trois dimensions et fermée en soi. D'ailleurs, cette corrélation entre la gradation de la couleur ou la saturation et l'énergie lumineuse est cause, que nous ne distinguons pas sûrement, dans la sensation pure, les difi'érences d'intensité et celles de qualité de la lumière. Aussi, selon les anciens et Gœthe lui-même dans sa « Farbenlehre » , le blanc et le noir n'étaient pas des degrés d'énergie, mais des qualités fondamentales de la sensation lumineuse : opinion à laquelle on est parfois reveun récemment, lorsqu'on a voulu juger les sensations lumineuses à un point de vue exclusivement subjectif.
Quand la sensibilité pour le ton de couleur est complètement ou partiellement supprimée, le système des sensations lumineuses revêt une autre forme. Pour un œil atteint d'achromatopsie totale et discer^ nant seulement les clartés, ce système se trouve réduit à un continuum (Pune dimension, à une ligne droite, qui comprend toutes les gradations de Ténergie lumineuse, du blanc jusqa'au noir. Mais, lors de l'achromatopsie partielle, les sensations lumineuses constituent un système à deux dimensions. L'une de ces dimensions contient, comme points terminaux, les deux couleurs fondamenlales qui restent conservées (le vert et le violet, le rouge et le violet, le rouge et le vert) ; elles passent par des tons colorés différents à une étendue moyenne, qui correspond à la sensation incolore ; enfin, la deuxième dimension est la nuance des degrés d'intensité.
Il résulte de la dépendance déjà signalée, existant entre la sensation colorée et l'énergie lumineuse pour l'œil normal, que deux moyens permettent, dans le système à trois dimensions des sensations lumineuses, d^arriver d'une couleur quelconque à la sensation de blanc ou de noir : 1^ le mélange de la lumière colorée avec la lumière d'une autre couleur, en choisissant le plus simplement la couleur complé-
mentaire> i^ Taugmeniation ou la diminution de l'énergie lumineuse ; dans ce dernier cas, toujours Ténergie de la sensation est simullanément modifiée. Ici se rattache une série de phénomènes, que nous devons rapporter à une modification de Virritabilité de la rétine.
La loi suivante, basée sur la mécanique physiologique des nerfe, s'applique, dans certaines limites, à toutes nos sensations sensorielles : un irritant, agissant sur un nerf fatigué par une excitation antérieure, donne le même résultat, qu'un irritant plus faible, porté sur un nerf non fatigué. Or, toutes les fois que l'intensité et la qualité sont des éléments de la sensation , complètement indépendants les uns des autres , par exemple à propos des sons simples , cette loi n'exerce absolument aucune influence sur leur caractère qualitatif. H en est autrement pour les sensations lumineuses. Si nous faisons agir sur la rétine une couleur, le rouge par exemple, la sensation perd graduellement son caractère qualitatif et, selon l'énergie lumineuse, se rapproche du gris ou du noir ; bien plus, elle est capable de se convertir entièrement en noir. Ceci dérive directement de la loi précédente de la fatigue, d'après laquelle la sensation doit, si la durée de l'impression a été considérable, se rapprocher graduellement du pôle du noir. Sous le rapport de la quaJité de la sensation, la fatigue donne donc lieu au même résultat, qu'occasionnerait l'adjonction d'une certaine quantité de lumière complémentaire. Si l'œil ne s'arrête pas à l'impression du rouge et si, après que cette impression a perdu sensiblement de sa saturation, cet organe passe à un nouvel irritant qui correspond à la lumière blanche ordinaire, la sensation est, ici, évidemment modifiée. Or, quant aux rayons diversement colorés composant le blanc, la rétine sent les rayons rouges avec une saturation relativement diminuée ; en d'autres termes, comme s'ils étaient mélangés à la couleur complémentaire : elle voit donc le blanc avec une coloration complémentaire du rouge, par conséquent verdàtre (1). De cette manière, chaque impression colorée, si elle a duré un certain temps et si alors de la lumière blanche ou blanchâtre atteint la rétine, engendre une image consécthtive complémentaire. Pour les impressions rouges, cette image consécutive est bleu verdàtre; pour les violettes, jaune verdâlre; pour les vertes, pourpre, etc. (2) ; pour la lumière blanche, elle est noire,