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Dépendance du sentiment à l'égard de l'état total de

la oonsolenoe.

L'influence» que l'état total de la conscience exerce sur le ton de sentiment de la sensation^ se manifeste pleinement dans les quatre relations suivantes : l"" la dépendance des sentiments à l'égard de la durée des sensations ; 2« l'influence, que la reproduction des représentations antérieures exerce sur de nombreux sentiments ; 3^ Faction des lois de la reproduction sur les relations mutuelles, que présentent entre elles les nuances des sentiments, qui appartiennent à des sensations hétérogènes ; 4« enfin, l'action, que le développement des représentations, qui se rapportent à notre conscience du moi, exerce sur l'énergie et la direction de nombreux sentiments sensoriels.

La durée des sensations décide essentiellement du ton du sentiment, qui les accompagne. Toute sensation, occasionnée par des irritants énergiques, perd de sa modalité intensive et qualitative, si ces irritants ont été longtemps appliqués. D*autrepart, des irritants modérés, appliqués durant un certain temps, sont capables de produire une accumulation, une addition de leurs effets. C'est pourquoi, le sentiment ne reste jamais longtemps à une hauteur constante, mais oscille entre ses deux oppositions ou contraires, quand les irritants se maintiennent égaux. Si une douleur persiste longuement, elle se rapproche du point d'indifférence, puisque la réceptivité à l'irritation s'émousse graduellement; et une sensation, liée à un sentiment de plaisir, peut se convertir finalement en sentiment de déplaisir, puisque la sensibilité aug-

mente avec la répétition deTirritation. A ces causes^'basées sur la dépendance générale de la sensation à l'égard de l'irritant» s'en ajoute une autre» qui réside dans Tessence du sentiment. Il n'y a pas de sentiment» auquel ne s'oppose un sentiment contraire. Tout sentiment a son énergie propre relevée par son sentiment opposé» et s'abaisse vers le point d'indifférence» quand la conscience de l'état contrastant devient moins nette. De là, le sentiment de plaisir» si plein de fraîcheur» que puise le convalescent dans ses sensations générales normales» surtout si on compare cet individu à l'homme» toujours bien portant» auquel toutes sortes de petites douleurs doivent rappeler le plaisir de vivre. De là, le sentiment de plaisir exquis» lié aux formes les plus diverses du jeu» depuis le simple jeu de hasard» de dés jusqu'aux formes de Tart dramatique (1). Car» dans le jeu se succèdent de la façon la plus rapide l'espoir et la joie» la douleur et la satisfaction.

En outre, le ton de sentiment» inhérent à la sensation simple par suite de la modalité intensive et qualitative de celle-ci» est influencé par son association avec des représentations familières, qui contiennent les mômes sensations ou des sensations analogues. Le ton de sentiment d'une sensation n'est jamais déterminé exclusivement par l'association. Très-souvent» l'association renforce la disposition inhérente à la sensation pure» et» parfois» elle la modifie. Il sera donc extrêmement difficile de décider» jusqu'à quel point un sentiment est primitif ou dérivé» c'est-à-dire engendré par l'association ; car» on doit toujours regarder comme dispositions dérivées» celles qui émanent de l'association. L'association repose sur la liaison des sensations données avec des sensations analogues» qui sont habituellement les éléments constituants de certaines représentations. Grâce à l'association» la couleur verte par exemple nous rappelle la verdure de la forêt et de la prairie ; ou bien» les sons de la cloche et ceux de l'orgue évoquent chez nous l'idée d'un cortège religieux» du service divin. Grâce à Tassociation» quelque chose du ton de sentiment» qui accompagne ces représentations complexes» est adhérent à la sensation pure. A cause de cette liaison avec la représentation» c'est spécialement pour les sens supérieurs» dont le développement a eu pour résultat une vie très-riche en représentations, que les associations exercent une action déterminante sur le ton de sentiment. Il n'est pas douteux» que de cette manière la plupart de nos

1. Consulter V Anthropologie de Kant. tome VU de ses œuvres complètes, p. 146.

sentiments sensoriels, surtout ceux qui constituent les éléments de l'effet esthétique, soient extraordinairement renforcés par les associa* tions. Si les sons de la cloche et de Torgue nous rappellent des fêtes religieuses, de même la trompette retentissante évoque le souvenir du fracas des armes et de la guerre ; le son du cor, le souvenir du tumulte de la chasse et de la fraîcheur de la forêt ; les sons graves et lents d'une marche triste éveillent l'idée d'un convoi funèbre. Presque chez tous les peuples, le noir est la couleur, dont se pare la puissance royale. Ces associations doivent donc éveiller d'elles-mêmes les dispositions de tristesse sérieuse, de dignité imposante; également, une lueur rougeàtre nous rappelle les flammes d'un incendie ; le jaune, les rayons d'un soleil resplendissant ; le vert saturé, le repos satisfait de la nature verte. Néanmoins, l'association n'est, probablement nulle part, l'élément fondamental proprement dit du sentiment ; elle est capable seulement de renforcer le sentiment, dans la direction qui lui a été une fois assignée par la nature primitive de la sensation, et, parfois même, de lui conférer une forme et une direction plus spéciales. C'est ce que l'on remarque très-nettement dans les cas, où l'association elle-même accuse une nuance primitive du sentiment attaché à la sensation. Le noir est justement la couleur de la tristesse, l'orgue sert à exprimer les fêtes sérieuses, parce que le caractère correspondant est inhérent aux sensations. La coutume, h laquelle se lie notre association, n'a été inspirée, que par le sentiment. Notre degré de développement, quelque peu appauvri sous le rapport de la spontanéité du sentiment, rencontre peut-être une occasion importante de se rafraîchir, de se renouveler dans ces sortes d'associations, qui redonnent après coup aux sensations une énergie de sentiment, que l'homme sauvage avait déjà trouvée dans la nature propre de la sensation. Dans d'autres cas, une relation intime de l'association avec le rôle primitif du sentiment n'est pas aussi manifeste, comme, par exemple, si la représentation de la nature, qui repose dans son vert saturé» renforce la disposition tranquille du vert, ou si le souvenir de la lumière vivifiante du soleil renforce le ton de sentiment excitant du jaune. Yeut-on néanmoins, comme l'exige déjà l'analogie avec les autres sensations, admettre (abstraction faite de Faction directe des couleurs) ici une accentuation primitive du ton de sentiment de la sensation, alors on pourrait reconnaître, dans ce renforcement produit par l'association, un exemple de l'harmonie merveilleuse existant entre nos sensations et la nature extérieure. Or, au fond, aucune objection ne se dresse contre cette manière de voir. Seu-

lement) on ne serait pas autorisé à attribuer une harmonie de ce genre à un ordre préétabli et sans cause plus profonde. Quenotre organe visuel soit adapté aux impressions lumineuses extérieures et que les couleurs, qui fatiguent notre œil par suite de leur durée d'application, comme le rouge et le violet, ne soient pas répandues partout dans la nature, ceci a évidemment ses causes incontestables. Si nous considérons l'organe visuel de Thomme comme le produit d'une évolution, où le principe de l'adaptation des organismes à leur entourage naturel a déployé son effet, on comprend en quelque sorte, que l'impressionnabilité de l'œil aux irritants soit devenue extrêmement grande, soit pour ces longueurs d'ondes mélangées de toute sorte d'autres longueurs, par conséquent pour la lumière blanche, soit pour ces longueurs d'ondes situées vers le milieu des couleurs visibles, surtout pour le vert. Il est donc vraisemblable, que le ton de sentiment présente une certaine relation avec l'irritabilité physiologique des organes sensoriels. Le vert et le blanc ou le gris forment tous deux, comme nous l'avons vu, des transitions. Le vert correspond à un sentiment de l'équilibre harmonique entre des dispositions opposées ; le blanc ou le gris, au point d'indifiérence du sentiment. D'une manière analogue, les hauteurs moyennes des tons, pour lesquelles l'impressionnabilité de l'oreille est la plus favorable, sont les plus éloignées des oppositions du sentiment. A part les associations, voici un autre renforcement des sentiments, qui est extrêmement important, à bien des égards: ce sont certaines relations existant entre les nuances de sentiment de sensations différentes, et que nommerons les analogies de la sensation. Les sensations des sens disparates semblent, d'après l'expérience, avoir des rapports déterminés de parenté ou d'affinité. Presque toujours, ce fait repose sur les relations, qu'ont entre eux les irritants sensoriels objectifs. Pour déterminer primitivement ces analogies de la sensation, une connaissance des irritants objectifs ne nous sert absolument de rien ; mais nous opérons directement et exclusivement cette fixation, en recourant aux sensations elles-mêmes. Ainsi, des tons graves nous semblent conformes aux couleurs sombres et au noir ; des tons élevés, aux couleurs claires et au blanc. Par exemple, le son aigu de la trompette, et le jaune ou le rouge-clair, ces couleurs de la série excitante, se correspondent ; de même, d'autre part, le timbre sourd, amorti, correspond au bleu calmant. Quand nous distinguons des. couleurs froides et des couleurs chaudes y quand nous parlons de c son aigu », de c couleur saturée » etc., nous faisons involontairement des comparaisons analogues entre

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les sens supérieurs et les sens inférieurs. Probablement, toutes ces analogies de la sensation reposent uniquement sur l'affinité des sentiments, qui lui servent de base. Le ton fprave, considéré comme sensation pure, ne présente aucune espèce de relation avec la couleur sombre; mais, puisque tous les deux expriment le même sérieux de sentiment, nous faisons cette application aux sensations, qui nous semblent être analogues. Ces relations, qui sont dues au sentiment, sont ici renforcées par les associations. Au son grave de Torgue^ qui en soi correspond à une disposition joyeuse, à une solennité, s'unit l'idée des vêtements foncés, que Ton met les jours de fête, etc. Toutes les fois que l'on pense trouver, entre les sons et les tons des couleurs, une affinité plus spéciale du sentiment, que celle qui a été précédemment esquissée d'après ses directions les plus générales, cette affinité pourrait bien être basée sur ces sortes d'associations, dont la direction varie naturellement, d'après les rapports du développement psychique de l'individu (i).

Les analogies de la sensation sont d'une extrême importance, comme fondement sensible de l'effet esthétique. Ce sont elles, qui permettent de peindre avec des tons et de parler avec des couleurs. Mais ces analogies nous offrent surtout, grâce à la réunion de plusieurs sensations, dont le ton de sentiment est correspondant, le moyen le plus efficace pour renforcer l'émotion.

Déjà, par suite de ces relations multiples avec la durée des impressions, avec la reproduction et Passociation des représentations, le ton de sentiment est un élément constituant de la sensation, mais bien autrement variable, que l'intensité et la qualité. Aux influences énumérées s'en ajoute une autre, qui, dans bien des cas, domine toutes les autres : c'est la réaction, que le développement de la conscience de soi-même exerce sur le sentiment. Nous n'avons aucun motif d'admettre que, quand la conscience est à son degré primitif, une différence quelconque existe entre les sensations des divers sens, en vertu de laquelle des sensations, déterminées en soi et pour soi, posséderaient un ton de sentiment plus vif, que d'autres. Après que le moi, avec le corps qui lui appartient, s'est distingué du monde extérieur, une valeur très-différente est attribuée aux sensations des divers domaines senso-

1 . Citons, par exemple, les analogies suivantes. Le son clair dn chalumeau doit rappeler le jaune frais, joveux d'une prairie tapissée de renoncules ; le ton de la flûte, le bleu céleste, plein de douceur des nuits tièdes de Tété, etc. Voir Nablo-wsky, Dot GefuMslehen^ p. 147. — C. Hermann, jEstheU$ehê Farbenlekre. Leipïig'4865, p. 54.

riels, selon qu'elles sont rapportées aux irritants, provenant des agents extérieurs ou à ces sortes d'excitations, qui prennent naissance à Vinlérieur du corps proprement dit. Chez les premières sensations, sensations yisuelles ou auditives, le ton de sentiment présente un caractère plus objectif, tant que ces sensations ont une énergie modérée : les dispositions du moi proprement dit sont transportées dans ces représentations extérieures, dont les sensations constituent les éléments, et, de cette manière, les sensations deviennent les éléments de Teifet esthétique. La vision est un sens objectif, mais à un degré supérieur à raudition, où la conscience peut rapporter les tons de sentiment aux représentations extérieures, comme les utiliser à exprimer ses états internes propres ou la réaction de l'intérieur contre les représentations extérieures.

A part ces sensations des sens objectifs, il en est d'autres qui, provenant des irritants internes, que des processus physiologiques ou pathologiques engendrent dans les organes du corps, indiquent constamment un état subjectif. Ce sont elles qui composent la sensihiUté générale. D'après leur qualité, elles sont plus uniformes, que les sensations des sens objectifs ; aussi, leur ton de sentiment ne se meut, qu'entre les oppositions ou contraires du plaisir et du déplaisir, qui dépendent de l'énergie des sensations. La relation directe avec le moi propre confère à ces sentiments une vivacité particulière. Notre sentiment de bien-être ou de malaise, la vivacité ou la lourdeur de notre disposition tiennent essentiellement à ces sensations subjectives, chez lesquelles le ton de sentiment joue un rôle si prépondérant, que nous sommes accoutumés à ne faire nullement attention à ce qui est, chez elles, sensation pure. C'est pourquoi, on a souvent adopté une différence spécifique entre ces sensations et les sensations des sens supérieurs, car on avait négligé de nouveau de voir, dans ces dernières, le ton de sentiment, et on avait opposé de cette manière aux^sensaticms pures les sensations de la sensibilité générale, comme sentiments sensoriels. Mais, chaque sentiment de la sensibilité générale a pour base une sensation, dans laquelle (si Ton fait abstraction delà relation avec la conscience), on doit également distinguer la qualité et l'intensité. En outre, il y a des sensations qui occupent une position moyenne : ce sont les sensations tactiles, olfactives et gustatives. Leur irritant est extérieur, vient du dehors; aussi, a-t-on généralement rapporté ces sensations aux représentations extérieures. Mais simultanément, Firritant occasionne une affection si immédiate du corps proprement dit, que

le ton de sentiment reste subjectif; par conséquent, les sensations tactiles, olfactives et gustatives contribuent essentiellement à la coloration de notre sentiment de la sensibilité générale. Quant aux organes internes, ce sont surtout les muscles, dont les sensations — lors de la contraction de ces derniers agents, comme de leur fatigue — interviennent dans la détermination du sentiment de la sensibilité générale. A ces sensations s'associent des sensations d'autres organes internes ; mais celles-ci, à cause de leur faiblesse extrême, échappent, très-souvent, à notre attention. Elles s'imposent à la conscience, quand, par suite de leur augmentation, elles se convertissent en douleur ou qu'elles se rapprochent de celle-ci. Alors, dans les diverses nuances de la douleur, douleur brûlante des muqueuses, pongitive des séreuses, térébrante des os, etc., on reconnaît les variétés de la qualité de sensation des organes ; mais ces variétés s'affaiblissent toutes en présence de la quantité élevée de déplaisir, que résume la douleur à ses plus hauts degrés, où elle est toujours de plus en plus égale à ellemême. Dès que la sensation augmente ainsi et devient douloureuse, chez les sens supérieurs la relation avec un objet extérieur s'efface, puisque la perturbation subjective occupe le premier plan. La douleur de tous les organes est donc un élément formateur du sentiment de la sensibilité générale (1).

Tous ces sentiments, qui, par leur réunion constituent le sentiment de la sensibilité générale et sont rapportés à notre propre état, forment, dans la conscience de soi-même, un fonds plus ou moins net à notre disposition. C'est particulièrement grâce à ces sentiments, que la force de tension, la certitude tranquille ou bien le relâchement, la mobilité inquiète prédominent dans notre être intellectuel ; et la détermination moyenne de ces sentiments est l'un des principaux facteurs de la disposition des tempéraments. A cause de cette relation intime des sentiments de la sensibilité générale avec notre être et notre état subjectif, on a généralement regardé les sentiments sensoriels comme étant le côté subjectif des sensations, et on les a alors opposés à l'intensité et à la qualité, qui sont les déterminations objectives des sensations (2). Or, il est impossible, que cette opposition soit primitive ; car, la conscience de soi-même, qui opère cette distinction, est, pour tout psychologue observateur, le résultat d'un développement, d'une évolution (ein

i . Voir à ce sujet chap. IX, p. 430.

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