‹ Eléments de psychologie physiologiqueChapitre 3 sur 204 · TOME 8BG0ND · texte numérisé non relu

TOME 8BG0ND

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Le livre dont nons présentons la traduction an pnblic n'est pas l'œuvre d'un inconnu. Depuis plusieurs années déjà, le nom de Fauteur est familier aux philosophes de notre pays. La Psychologie allemande de M. Ribot, la Revue philosophique, les leçons de H. Soury à l'École des hautes études ont contribué à le faire connaître. Wnndt est, de tous les philosophes allemands, sans en excepter Fechner, celui qui représente le mieux la psychologie nouvelle.

U s'est préparé de longue date à ce rôle. Ses premières études le portèrent vers les problèmes de physiologie. La Physiologie humaine, traduite par Bouchard en 1872, et qui en est à la quatrième édition allemande ; son Traité de physiologie médicale, traduit par Monoyer, et qui vient d'avoir les honneurs d'une seconde édition française, montrent assez combien il était versé dans les sciences qui touchent de plus près à la psychologie.

Son premier livre de philosophie fut un Essai sur la théorie de la perception (Beilrâge zur Théorie der Sinneswahrnehmung. — Heidelberg. Winter,1862). Il y examine les questions relatives à la physiologie des sens, à la vision en particulier. Ses Leçons sur Vâme de Vhomme et des bêtes (Vorlesungen uber die Menschen und Thierseele 1863) sont consacrées à des recherches sur la sensation.

la meiiiuiru, rintelligence, et particulièrement, sur le développement esthétique, moral, social, sur le langage enfin de l'homme et des animaux. C'est la doctrine, ébauchée dans ces deux ouvrages, qu'il reprend, après dix années d'observations et d'études de tout genre, dans les Éléments de psychologie physiologique (Grundzùge der physiologischen Psychologie. Leipzig. Engelmann, 1874).

Il ne se borne pas à exposer le résultat de ses propres découvertes : il résume et corrige sur certains points les travaux de ses prédécesseurs. Lotze, dans sa Medicinische Psychologie oder Phy~ siologieder Seele, 1852, dans d'importants articles du dictionnaire de Wagner, comme dans son Microcosme, 1856-64, combattait la vieille doctrine de la force vitale, démontrait les principes de son mécanisme et développait la théorie des signes locaux. Weber et Volkmann avaient, dans le dictionnaire de Wagner, publié leurs ingénieuses analyses des divers sens. Fechner, dès 1860, donnant enfin son nom à la science nouvelle et en déterminant la méthode, faisait paraître ses Éléments de psychophysique. Il les enrichissait d'un nouveau chapitre dans s^ Préparation à V Esthétique {\orschu\e der Aesthetik, 1876), et répondait à de récentes attaques dans : Au sujet de la psychophysique (In Sachen der Psychophysik, 1877). Les beaux travaux d'IIelmholtz, sur la théorie des perceptions visuelles et auditives, parurent de 1856 à 1866. Enfin les expériences originales de Panum, de Donders, de Hering sont à peu près du même temps.

Tous ces efforts allaient trouver leur appréciateur et leur juge dans le nouvel auteur.

Une seconde édition des Éléments de psychologie physiologique, parue en 1880, vint attester le succès de l'œuvre.

Ce que veut Wundt, c'est une psychologie résolument engagée dans les voies de la science, qui laisse de côté les abstractions pour les faits, et applique aux faits intérieurs dans la mesure du possible Texpérimentalion et la mesure.

Tout d'abord, il commence par une élude minutieuse du système nerveux, de ses éléments, de ses formes, de ses voies conductrices, de ses fonctions physiologiques, de l'action nerveuse enfin. 11 résume avec précision les récentes découvertes, faisant la part du certain et de l'incertain, et insistant surtout sur ce point, que les éléments nerveux n'ont point d'activité spécifique, que leurs relations et l'exercice rendent sufiîsamment compte de leurs fonctions diverses: il réfute, en un mot, la théorie des énergies spécifiques.

La loi de Weber est ensuite l'objet de son analyse : il montre bien ce qu'elle peut; et, sans en exagérer la valeur, ni prêter le flanc aux critiques d'Hering et de Delbœuf, il y voit une mesure relative, applicable aux sensations, mais dans certains cas seulement.

Le chapitre sur la qualité des sensations est une élude très développée des nuances infinies qui différencient les sensations diverses. L'étude des sensations lumineuses est surtout approfondie, et prête à de curieuses remarques, notamment en ce qui concerne l'hypothèse de Young-Helmhollz.

La discussion sur les signes locaux, Texamen des théories nativistes et génétiques sont tout à fait dignes d'attention.

L'auteur arrive à la conscience et se demande jusqu'où elle s'étend. Il n'admet pas l'existence d'idées inconscientes. Il consacre une courte mais substantielle étude à la conscience de soimême.

Puis nous voyons se succéder de très curieuses pages sur le temps que met une impression pour être aperçue, suivant qu'elle est simple ou complexe, ou qu'il s'agit d'une série de représentations. Et, à ce propos, l'auteur ouvre une très intéressante discussion sur l'équation personnelle des astronomes.

Le chapitre sur les liaisons associatives et les liaisons aperceptives mérite une étude particulière.

Le rôle attribué à l'aperception marque bien la distance qui sépare la doctrine de Wundt du pur empirisme.

INTRODDCTÏOW.

Nous ne trouvons que peu de chose sur la mémoire, Timagination, le talent, les émotions : Wundt s^occupe surtout des faits élémentaires et non des manifestations élevées de rintelligence.

Il fait du sommeil une analyse assez curieuse dans sa brièveté, et croit pouvoir en conclure que Torgane de Taperception est le siège du sommeil.

Le chapitre sur la volonté est capital. Wundt montre que Taperception active et la volonté ne font qu'un; que la volonté est une faculté primordiale; que l'activité externe de la volonté n'est qu'une forme de l'activité interne; que les mouvements automatiques et réflexes ont été d'abord voulus ; que le mouvement instinctif est la forme primitive du mouvement volontaire, et que de l'instinct dérivent toutes les autres manifestations de l'activité.

A propos des mouvements d'expression et des trois lois qui les gouvernent, à propos du langage du geste et du langage articulé, il met bien en lumière le rôle et la force de Tinstinct.

Il termine en disant son mot sur les hypothèses métaphysiques. Le matérialisme est jugé de main de maître, le spiritualisme est finement réfuté, et l'animisme jugé avec une certaine faveur.

Non content d'avoir mis dans cet ouvrage les résultats de ses propres recherches, comme de celles de ses devanciers Lotze, Weber, Wolkmann, Donders, Fechner, Helmholtz, à la portée du public, Wundt a entrepris d'initier les esprits curieux aux procédés de la psychologie nouvelle. Il a organisé à Leipzig un laboratoire qu'il enrichit chaque jour des appareils les plus ingénieux, et commencé, avec le concours de ses élèves, une série d'expériences, Hnnt nne rovuo pubHo les résultats sous le nom d'Études philoso- . « On n'y trouve, dit-il, aucun de ces travaux qui sont les courants objets de la presse philosophique, tels que l'immce et la transcendance, le concept de l'être, une faute pression chez Kant; et pourtant ils s'appellent études phi- )hiques : cela a étonné les uns ou provoqué chez les autres observations malveillantes et non déguisées. » Deux vo-

lûmes ont déjà paru. Il y répond aux objections, reprend et développe ses idées. C'est ainsi que, dans deux articles, il défend la loi psychophysique contre les objections de Zeller, et repousse l'accusation d'inventer des sensations, que lui adresse Volkelt ; ou revient sur les méthodes psychologiques, sur le concept d'âme, sur la théorie des concepts abstraits. De nombreux articles sont dus à la plume de ses collaborateurs. Ce sont pour la plupart des essais sur la mesure des faits psychologiques, tentés en commun ou poursuivis isolément dans le laboratoire.

On aurait tort néanmoins de croire que Wundt ramène toute psychologie à la psychologie physiologique. Il sait très bien que les faits élémentaires, que les facultés inférieures se prêtent seuls aux recherches expérimentales.

Mais pour la vie plus complexe, plus haute de l'âme, il faut d'autres moyens d'investigation. Il revient à maintes reprises sur ce sujet dans sa logique surtout, dans un article à'Unsere Zeit, intitulé : le problème de la philosophie expérimentale, dans ses études philosophiques (!«" fascicule « les méthodes psychologiques »).

Dans sdi Logique (2* vol., 482 à 502) « les moyens et méthodes de la psychologie, » il parle d'abord de la méthode psychophysique, puis recommande la méthode de la psychologie comparée, l'étude des enfants, des malades, l'ethnographie, et la méthode philologique et historique. C'est surtout dans ses Essais sur Vâme de Vhomme et des bétes qu'il faut voir le parti qu'il sait tirer de la psychologie comparée. Sur le développement du sens moral et religieux, il abonde en fines observations. Cette année même, il fait son cours sur le profit qu'on peut tirer du langage pour la psychologie. Ce qu'il veut avant tout, c'est ramener la psychologie dans les voies de la science. Cette psychologie nouvelle s'inspire donc à toutes les sources: elle ne rejette que ce qui n'est pas fondé sur les faits, sur Texpérience.

En regard de cette psychologie et de ses méthodes, mettons,

INTRODUCTÏOÎN.

pour en mieux faire ressortir le caractère original, plusieurs traités qui ont paru chez nous dans ces derniers temps, trois œuvres assurément distinguées à des litres divers : la Psychologie de M. Janet, celle de M.Rabier, celle de M. Charles. Ce sont, il est vrai, des livres inspirés par des préoccupations pédagogiques : ils sont dominés par un programme, et, dans une certaine mesure, par une doctrine générale. Mais bien que faits pour des écoliers, ils ne s'adressent pas moins à des hommes. Quels que soient leurs mérites différents, ils ont tous celui de nous exercer à penser, de nous habituer à ne nous point payer de mots, à aller au fond des choses; ils nous délivrent enfin de ce qui les a précédés : et c'est un précieux service. Mais, au fond, la psychologie des trois auteurs est surtout une théorie de la connaissance et une métaphysique de l'âme, une étude des lois de la connaissance et du principe pensant. C'est à démontrer l'unité et la liberté du moi, et la valeur des vérités à priori qu'une grande partie de ces ouvrages est consacrée. Or ce sont là des objets métaphysiques au premier chef, dont la psychologie n'a pas à s'occuper. On ne peut se résoudre à admettre qu'on ne parle pas de la nature de l'âme dans une psychologie. Pourtant on fait bien de la physique, sans se prononcer sur la nature de la matière : pourquoi n'en serait-il pas de même en psychologie?

Ce n'est pas que Wundt soit étranger à la curiosité métaphysique.

Métaphysicien, il l'est à ses heures : et pour dissiper sur ce point tout malentendu, il a, dans deux circonstances solennelles, protesté de son respect pour la recherche métaphysique. En 1874, le 31 octobre, il prononçait à Zurich « sur le rôle de la philosophie de notre temps » un important discours. La philosophie de notre temps, disait-il, parait s'inspirer de Kant. « Mais la marque de « notre développement scientifique paraît être, en général, une « philosophie unitaire, monistique. Personne ne méconnaît que « notre science a des bornes, et qu'elle en aura toujours. Mais si « loin qu'elle s'étende, elle veut former un tout intimement uni.

« et proteste contre la tentative de la diviser en deux parts tout à c foit distinctes. Ces idées flottantes entre le rationalisme et le « mysticisme sont aujourd'hui pour la science un point de vue « dépassé. » (P. 14).

Et en effet, c toute expérience est tout d'abord expérience c interne. C'est ainsi qu'une philosophie monistique est le but de € la science, et elle ne peut être qu'une doctrine qui reconnaît « absolument la priorité de l'expérience interne, par conséquent € l'idéalisme. » (P. 14). Ce but ne peut pas être atteint, sans doute, par la même méthode que celle des successeurs immédiats de Kant. Mais il ne faut pas mépriser pour cela leur œuvre, c L'effort puis- € sant qu'ont tenté les successeurs de Kant ne doit pas être sté- « rile pour nous. De la définition de l'histoire de Hegel, nous

< devons au moins retenir ceci, qu'un développement spéculatif, « qui a dominé une génération, ne peut avoir été une pure erreur. « Une philosophie moniste a été pour la première fois développée • avec une conséquence philosophique par le nouvel idéalisme « allemand. En outre, cette doctrine a cet autre mérite, qu'elle « a ramené tous les domaines de la vie spirituelle, l'État et la t société, l'histoire et l'art, à l'idée d'un développement de peu- « sées intérieurement nécessaire, idée qui, même dans le cercle « étroit de la méthode dialectique, n'a pas perdu la force d'une « vérité évidente. La science de la nature elle-même n'a pas « échappé à son action, comme le démontrent plusieurs doctrines « qui, dans la théorie du développement de la biologie actuelle, « rappellent, comme un écho, la philosophie de la nature de « Schelling. Pendant que cette direction de l'idéalisme, qui com-

< raence à Fichte, veut être jugée d'après ses principes les plus « généraux, si on ne veut pas en méconnaître la valeur, Herbart

■ < excelle à l'analyse pénétrante des concepts de détail. Le mérite . « de son système sera peut-être apprécié à sa juste valeur, lors-

■ « qu'il n'y aura plus d'école qui porte les entraves de son système. ;;u La philosophie ne doit donc pas marcher de l'avant, parce que

XIV INTRODUCTÎOIV.

« tout son passé n'est que faute, qu'erreur, mais parce que la « science a marché pendant qu'elle restait stationnaire. » (P. 20). « Le rôle de la philosophie est de vivre en bons rapports avec « les sciences particulières; elle leur emprunte ce qui lui est « nécessaire, la base de l'expérience, et leur communique ce dont « elles ont besoin, l'accord général des connaissances. » (P. 21.) Il reprenait les mêmes idées dans son discours inaugural à l'université de Leipzig, en 1875 : « De Vinfluence de la philosophie sur les sciences expérimentales. » Tandis que rien n'était plus commun autrefois, que l'éloignement des savants pour la philosophie, rien n'est plus fréquent aujourd'hui que d^entendre proclamer parmi eux « que Kant est le philosophe dont le point de vue se rapproche le plus de celui des sciences expérimentales. » Ce n'est pas que les savants soient plus familiers qu'autrefois avec les subtilités de la doctrine de Kant: mais ils sont frappés de l'idée générale « que Kant se fait de l'essence de notre connaissance. Elle est, « d'après lui, la résultante d'un côté de l'expérience, de l'autre « d'éléments tels qu'ils existent dans notre conscience avant l'ex- « périence, et servent à lui donner la forme, à l'ordonner. Or « c'est à une pareille conception, que de différents côtés, et de « leur propre mouvement, les sciences expérimentales sont ame- « nées aujourd'hui. • (P. 47).

C'est ainsi que la théorie de la connaissance et la métaphysique sont pleines de ces influences. Il faut donc que la philosophie d'aujourd'hui se fasse l'interprète de ce besoin du siècle.

)nisme idéaliste, inspiré par Kant, qui paraît être le secret Wundt, cherchons à en dégager les traits principaux, rt l'auteur ne nous a livré toute sa pensée : nous pouvons le la deviner. Nous en rechercherons les éléments dans la publiée en 1880 et en 1883, et dans la deuxième édition fchologie physiologique, 1874-1880. Il semble bien que, C ogique, l'auteur se soit préoccupé de bien déflnir et de ifier les concepts dont il a fait usage en psychologie. Il

noos expose la théorie de la connaissance à laquelle obéit sa psychophysique. Écoutons-le.

€ L'antique scepticisme n*a pas seulement raison en ce qu'il c considère les sensations ou plus généralement les faits élémenc taires de notre conscience comme la seule chose qui nous soit c immédiatement certaine, mais encore en ceci qu'il n'accorde à c ces faits qu'une certitude subjective. Mais il aurait dû en conc dure que toute certitude objective est de nature médiate, et est « toujours le résultat du travail auquel la pensée soumet les faits « immédiatement donnés par la conscience. » (P. 379, 1*' vol. de la Logique.)

< Quels sont les critères logiques d'après lesquels nous décic dons qu'un objet est donné à notre pensée t Nous avons beau € chercher, nous n'en trouvons pas d'autre que le suivant : une •f multiplicité déterminée de propriétés et d'états se rencontre avec < une certaine constance. » (P. 410, 1. 1, ibidem.)

Mais nous aurions tort de croire que l'expérience nous garantisse cette constance. La question de savoir si un objet nous est donné ou non est finalement toujours décidée par un acte souverain de notre pensée, qui ne trouve jamais dans les conditions extérieures de la perception de motifs suffisants pour une telle décision.

Et cette capacité, la pensée ne la possède que grâce à la nature une de notre conscience de nous-mêmes. (Selbstbewusstsein). L'autonomie de notre moi et la corrélation continue de nos représentations jettent leur reflet sur les choses qui nous entourent.

C'est ainsi que se forme en nous le concept de matière. 11 ne peut donc s'appliquer au sujet pensant, c Le concept qui sort ainsi « de l'action réciproque de la pensée et de ses objets ne peut être t transporté au sujet pensant lui-même. Ce dernier est immédia- ' < tement sur de lui-même, et les motifs qui nous portent à supc poser derrière l'être sensible un être différent, quoique toujours « seulement hypothétique, font absolument défaut. Car jamais le

« sujet ne peut avoir une raison de se considérer lui-même et son « activité pensante comme une apparence. Que les objets de la « perception puissent être ainsi traités par la pensée, cela se com- « prend parfaitement puisqu'ils sont justement des objets de la « pensée; mais comment la pensée se prendrait-elle elle-même « pour objet, de telle sorte qu'à la place de la certitude immédiate « de son état actif propre, elle plaçât un objet hypothétique? C'est « une pensée tout à fait insoutenable. » (P. 486, 1. 1, ibidem.)

« Le concept de substance n'a pour l'expérience interne une « application légitime que dans le domaine des processus psycho- « physiques, c'est-à-dire que pour tout le contenu matériel de « notre expérience interne, qui est toujours accompagnée de phé- « nomènes physiques.

« Encore ici ne s'agit-il pas de développer un concept de subs- « tance sur l'unique fondement de l'expérience interne; mais, « puisque le substrat de nos représentations doit être considéré « comme le substrat des phénomènes physiques concomitants, « toute la tâche consiste seulement à compléter le concept de subs- « tance matérielle de manière à le rendre capable de servir de fon- « dément aux phénomènes psychiques. » (P. 481, t. I, ibidem.)

Mais, qu'on ne l'oublie pas, on n'a toujours ainsi qu'un concept hypothétique.

En résumé, nous nous plaçons d'abord au point de vue du sujet pensant, qui regarde le monde comme la somme des représentations objectives élaborées par lui ; en second lieu, nous nous considérons nous-mêmes comme un objet donné dans l'ensemble général du monde, qui est soumis aux mêmes lois que tous les autres objets. Aussi longtemps que nous laissons séparées ces deux manières différentes de voir, aucune contradiction ne s'élève entre elles. « Mais on peut toujours demander si l'une ff de ces manières de voir n'a pas sur l'autre des avantages qui lui « assureraient pour l'usage métaphysique une certaine primauté. <i C'est en fait ce qui arrive évidemment dans la doctrine qui se

UITRODUCTÏON. XVII

c préoccupe dayantage de la prodactioD des objets par la pensée, c Car elle a sur l'autre, qui considère le snjet pensant Ini-méme c comme nn objet en mouvement, cet avantage incomparable, que c le sujet est donné à lui-même comme un objet de réalité imméc diate. Que ce même sujet ait d'ailleurs toute raison de croire c qu'il ne possède pas seul la réalité, puisqu'il n'est conscient de t sa propre existence que par son rapport continuel avec cette c réalité médiate, qui lui fournit les objets de sa représentation

< et de sa pensée : en tout cas rien ne vient contredire l'idée métac physique, que le monde objet, dans son être immédiat, doit être c conçu d'après l'analogie du sujet pensant, tandis que la vue t opposée, que notre sujet ne possède en lui-même que les pro-

• priétés des objets de nos représentations, est réfutée immédia-

• tement par l'expérience interne. » (P. 548, 1. 1, ibidem.)

Quoi qu'il en soit, les problèmes métaphysiques ne peuvent se résoudre par l'expérience. « D^où l'expérience tirerait-elle les res- « sources pour résoudre des problèmes comme celui de la généra-

• lité, de la causalité, de la liberté de la volonté, ou le rapport de 4 la réalité immédiate à la réalité médiate? Le seul conseil que t l'empirisme puisse donner en face de ces problèmes est de ne

< pas s'occuper de ces questions, conseil qu'il est facile de donner, f mais difQcile de suivre, alors que les plus hauts intérêts de la

< vie théorique et pratique de l'homme exigent impérieusement c une réponse. Il n'y a du moins ici qu'une exigence justifiée, t c'est que l'on cherche une réponse, autorisée par le travail de la t pensée sur l'expérience, et sous la forme d'une idée, qui ne soit

< pas tant un objet de la science que d'une croyance, destinée à « compléter notre science dans la direction que lui trace la réflexion

• de la pensée sur l'expérience. » (P. 567, 1. 1, ibidem.)

Voilà donc ce que doit être la vérité métaphysique : une vérité qui n'aura que le caractère d'une croyance, et ne servira qu'à compléter la science.

Voyons si dans les deux derniers chapitres de la psychologie

WUNOT. T. I. -

physiologique, Wnndt réussit à nous livrer le secret de cette métaphysique, dont il vient de déterminer les conditions.

Nous ne connaissons pas la substance du moi : mais nous savons quMl est libre. La conscience du moi n'est pas la conscience de la permanence de notre être intérieur. « C'est sur la continuité de < ses changements que repose la connexion de notre conscience • de nous-mêmes que nous désignons comme l'unité du moi. Celte « continuité nous est psychologiquement garantie surtout par un « élément qui revient dans tout changement des processus inté- « rieurs comme un élément uniforme, par l'activité de l'apercep- « tion. » (P. 506, 2« vol. de la Logique.)

La liberté du moi n'est pas difficile à établir. Les lois de la connaissance sont de deux sortes : lois associatives et lois aperceptives. Ces dernières sont l'expression de l'activité libre, ou de l'aperception. € L'activilé primitive de la volonté consiste dans l'apercepc tion. La conscience de la liberté dans la conduite interne et « externe provient de l'aperception active. L'aperceplion active a unit les représentations d'après des lois déterminées. Cps lois « sont les lois de la pensée... Par conséquent, nous nous sentons « libres, surtout dans notre propre fonctionnement de la pensée, « qui utilise les impressions extérieures en qualité de matériaux u disponibles. Mais notre pïnsée nous apparaît libre, non pas « parce qu'elle ne suit aucune loi, mais parce qu'elle est détermi- « née par ces sortes de lois, qui résident au dedans de nous-* « mêmes. Toutefois ces lois sont précisément les plus obligatoires a qu'il y ait pour nous ; et de ces lois est issue cette idée de causa- « lité, d'après laquelle nous considérons comme pleinement déter- « miné, le cours de la nature extérieure. » (P. 453, 2^ vol.)

Donc l'âme est libre, et avoir conscience, c'est avoir le sentiment de cette activité initiale de l'aperception.

Veut-on aller plus loin et scruter plus avant le problème métaphysique de l'être, Wundt ne s'interdit pas absolument de pareilles spéculations.

Les deax derniers chapitres de sa psychologie physiologique semblent les aborder.

L'hypothèse matérialiste ne le satisfait pas. La théorie de la connaissance y est tout à fait défectueuse. Le matérialisme méconnaît trois vérités essentielles. « L'expérience interne a la priorité « sur toute expérience externe; les objets du monde extérieur

< sont des représentations qui se sont développées en nous suivant t des lois psychologiques ; principalement le concept de matière « est un concept absolument hypothétique, que nous mettons sous • les phénomènes du monde extérieur, afin de nous expliquer leur « jeu alternatif. » (P. 504, 2« vol. de la Psychologie physiologique, traduction française.)

Le spiritualisme n'a pas meilleure fortune. « Si nous reconnais- € sons que seulement l'expérience interne est pour nous immédia- « tement certaine, ceci implique en même temps que toutes les € substances auxquelles le spiritualisme attache, lie l'expérience « interne et externe, sont extrêmement incertaines, car elles ne « nous sont données dans aucune expérience. Ce sont des fictions « volontaires, à l'aide desquelles on essaie de s'expliquer la conc nexion des expériences : mais elles ne remplissent pas cette « tâche. »

Reste une troisième explication, celle de l'animisme, qui n'a jamais été développée sérieusement, mais pourrait bien avoir pour elle l'avenir, c H ne faudra pas méconnaître que, quand il s'agit de

< rattacher les phénomènes de conscience aux phénomènes bio-> <r logiques en général, l'animisme est plus conforme aux faits « d'expérience, que négligent les autres conceptions. Qu'un déve- « loppcment psychique se présente uniquement sur la base fondaa mentale des phénomènes de la vie physique, c'est aussi certain « que la connexion des processus psychiques et physiques, trouvée € par la psychologie dans toutes ses recherches. Si, par consé*. « quent, l'animisme ne nous a pas encore donné une théorie sou-

< tenable des phénomènes de la vie, ceci ne veut pas dire qu'il

< n'y arrivera jamais. Cependant nous exigerons d'une; pareille « théorie non-seulement de concorder avec l'expérience, mais « d'éviter les fautes de la théorie de la connaissance qui sont cause

< que le matérialisme» comme le spiritualisme, du moins sous « leurs formes actuelles, ne résistent pas à la critique. »

Wundt essaie à son tour de résoudre le problème. Les derniers éléments dont une théorie psychologique indépendante doit déduire les événements complexes de l'expérience interne, ne sont pas quelques suppositions métaphysiques sur l'essence de l'âme, mais les faits les plus simples, immédiatement donnés de l'expérience interne. »

« Ainsi qu'il résulte surtout des recherches de la section précé- € dente, l'activité psychologique la plus primitive est l'instinct. » (P. 817, 1. 11.)

« Le développement physique n'est pas la cause, mais plutôt « l'effet du développement psychique. L'organisation corporelle « apporte des dispositions acquises par le développement € psychique des parenls antérieurs, et, pour une petite partie, « par le développement do la conscience individuelle. Cette c antique conception animiste, qu'Aristote résuma le premier dans « sa célèbre définition de l'âme t la première entéléchie du corps « vivant » est évidemment, sous une forme sans doute modifiée, « la seule qui promette d'éclairer le problème du développement € inlellecluel et corporel. »

On pourrait opposer à cette vue que rien ne prouve que l'instinct agisse sur le développement des plantes. « Mais l'impossibi- « lité de démontrer l'existence du psychique n'exclut pas l'exis- « tence de ce dernier... En effet, bien des phénomènes de la vie a des plantes seoiblent indiquer qu'une base fondamentale psyf chique ne leur fait pas entièrement défaut. »

a Rien ne se passe dans notre conscience, qui ne trouve sa base

*« fondamentale sensorielle dans des processus physiques déter-

t minés. La psycho-physique s'occupera donc d'élargir le concept

iriTRODUCTÏOn. XXI

< de substance physique de façon qae celui-ci embrasse eo même t ternie les manifestaiions de la vie psychique des complexus de

< substance dépourvus de simplicité. Mais il est évident que le t concept de substance ainsi élargi n'est pas moins hypothétique « que le concept primitif, et qu'il ne peut d'ailleurs en être fait, « pour ainsi dire, qu'un usage purement transitoire. (P. 521 du t. II; de la Psychologie physiologique.)

€ Par conséquent le point de vue psycho-physique a son domaine nettement limité : il ne peut vouloir s'aviser de se rapprocher même du problême de l'être ; sa tâche se borne donc à donner plus d'extension aux concepts hypothétiques, que la science naturelle a commencé de former. » (P. 522, ibidem.) « Le point de vue psycho-physique exige que la substance en mouvement soit en même temps le facteur, le support du phénomène élémentaire psychique de l'instinct. «... Comme nous devons supposer que les conditions préalables des manifestations de la vie, que développent les substances complexes de la nature organique, résident toujours dans les configurations plus simples de la nature inanimée, on sera contraint d'admettre que les formes d'instinct les plus élémentaires sont déjà constituées d'avance dans l'élément le plus simple de substancQ, dans l'atome... Ce qui manque à ces étals des éléments de substance, pour pouvoir être des instincts au sens psychologique, c'est leur connexion interne, la continuité et la liaison des états, qui sont à nos yeux la condition de la conscience...

« Parmi les nombreuses idées heureuses qui se trouvent çà et là dispersées dans les écrits de Leibniz, il n'en est pas probablement de plus juste que celle-ci : les corps sont des esprits momentanés. » P. 523, ibidem.)

c Si donc nous sommes contraints d'admettre qu'aux éléments isolés de substance la durée de leurs états internes fait défaut d'autre part ou se trouvera en face de la supposition que cette

IXII INTRODUCTION.

« durée et Pétendue des liaisons psychiques augmentent ayec la « composition complexe des liaisons physiques de substance. » « P. 525, ibidem.)

« Par son côté physique comme par son côté psychique, le corps « yivant est une unité. Cette unité n'est pas fondée sur la simpli-

< cité^ mais, au contraire, sur la composition très complexe de sa « substance. La conscience avec ses états multiples et cependant « unis étroitement est, pour notre conception interne, une unité « analogue à celle qu'est l'organisme corporel pour notre concepts tion externe ; et la corrélation absolue entre le physique et le 0 psychique suggère l'hypothèse suivante : ce que nous appelons

< l'âme est l'être interne de la même unité, que nous envisageons « extérieurement comme étant le corps qui lui appartient. Cette « manière de concevoir le problème de la corrélation pousse iné- « vitablement à supposer que l'être intellectuel est la réalité des « choses, et que la propriété la plus essentielle de l'être est le « développement. La conscience humaine est pour nous le sommet «.de ce développement : elle constitue le point uodal dans le cours « de la nature, où le monde réfléchit sur soi-même. Ce n'est pas « comme être simple, mais comme le produit développé d'innoma brables éléments que l'âme humaine est, selon l'expression de « Leibniz, un « miroir du monde. » ^

Telle est la métaphysique de Wundt : elle fuit les grandes visées et se tient le plus possible près des faits. C'est une sorte de monisme animiste, idéaliste : où l'instinct, c'est-à-dire la volonté de vivre, est partout présent à la matière, et en constitue la vie intime; où chez l'homme se montre l'aperception, c'est-à-dire la volonté ou la pensée, comme chez Kant. Mais souvenons-nous que la matière n'est qu'une conception hypothétique, tandis que I — i^^*x ^., 1-. ^gng^g gQQj leg piyg claires des réalités.

r que la matière et la volonté se lient assez mal as ce système. Ce qu^a voulu surtout maintenir ;olue vérité de l'aperception ou de la pensée pure.

iNTRODucnoif. xxni

Bien qu'il n'ait pas développé sa pensée, et que sa métaphysique demeure encore bien obscure, cela sufSt pour empêcher qu'on ne la confonde ayec l'empirisme ou le matérialisme.

D'ailleurs le cas de M. Wundt n'est pas unique. Pour n'en citer que quelques exemples, Fecbner et Lotze sont là pour témoigner . de Tunion de l'esprit scientifique et de l'esprit métaphysique, et montrer que leurs exigences diverses peuvent très bien se concilier.

Le même homme auquel nous devons le livre sur la théorie physique et philosophique des atomes, 1855, les éléments de psychophysique, 1860, à propos de la psycho-physique, 1877, Préparation à resthétique, 1876, si nourris de savoir positif, est aussi celjii qui a écrit Nanna ou sur la vie spirituelle des plantes, Zendavesta ou sur les choses du Ciel et de rau-delà. Sur la question des âmes, etc. Il y développe un panthéisme idéaliste où Dieu dort dans la pierre, sommeille dans la plante, rêve dans Tanimal, connaît dans l'homme, pense éternellement avec les anges, et ne peut pas plas se passer du monde que les autres âmes d'un corps.

De son côté, Lotze se montre ardent défenseur du mécanisme dont il proclame et fait triompher la cause dans ses premiers écrits: Nombreux articles du dictionnaire de Wagner, Pathologie et thérapeutique générale comme sciences mécaniques, 1842. Physiologie générale de la vie corporelle, 1851, Psychologie médicale ou Physiologie de Vâme; tandis que dans son Microcosme et sa Métaphysique, il développe un idéalisme Leiboizien, qui s'écarte du maître surtout en ce qu'il admet l'action réciproque des monades.

Tout cela montre assurément que la psychologie nouvelle ne saurait prêter aux reproches, trop facilement prodigués, de matérialisme ou d'empirisme.

M. Lachelier ne reconnaît-il pas lui-même que c'est pour avoir indiscrètement mêlé les problèmes et les méthodes de la psychologie et de la métaphysique que la philosophie française du siècle, celle de M. Cousin, n'a réussi ni à démontrer et à garantir l'exis-

tence de Tesprit, ni à constiluer une véritable psychologie.

P. 502. € Nous ne nods faisons pas îTliisioh sur la portée des € résultats auxquels nous sommes parvenus : nous 'savons très < bien que la puissance aveugle 'que nous avons décrite sous le ff nom de Conscience n'est pas un esprit, et que la spontanéité f que nous lui attribuons n'a rien de commun avec la liberté « morale. Nous n'avons pas cessé d'accorder à la nouvelle psychoa logie sa thèse fondamentale, qui est Tidentité de la conscience t avec la réalité physique : nous n'avons fait qu'élargir son point « de vue sans le déplacer, et transformer le matérialisme qu'elle t professe implicitement en une sorte de naturalisme. Mais il « reste toujours à prendre les choses en gros, que c'est elle qui a « maison et le spiritualisme qui a tort. »

A part ce qu'il y a d'excessif dans l'accusation de matérialisme lancée à tort contre la nouvelle psychologie, nous n^avons rien à ajouter à cette déclaration.

Qu'il nous suffise de bien marquer que M. Lachelier n'abandonne pas pour cela la cause dB l'esprit; mais qu'il croit mieux la défendre, en la confiant à la métaphysique, c La pensée est un fait, si € l'on veut, mais elle n'est pas un fait empirique et donné, puis- « qu'elle consiste précisément à affirmer la valeur objective des « données de l'expérience. Nous en avons conscience en même « temps que de ses objets, mais nous ne pouvons l'en dégager « qu'en reproduisant, par un travail de spéculation et de synthèse, « le mouvement dialectique dont elle est le terme. C'est donc à « tort que l'on a voulu appliquer à l'étude de la pensée des pro- « cédés qui ne conviennent qu'à celle de la conscience sensible ; « et une tentative de ce genre ne pouvait aboutir qu'à la négation « de la pensée. La vraie science de l'esprit n'est pas la psycholo- € gie; mais la métaphysique. » (Revue philosophique, mai 1885, p. 516.

Nous n'hésitons pas à nous inspirer de l'esprit de ce remarquable travail. La psychologie nouvelle veut faire usage de tous

les instraments de la science expérimentale. Pas plus qu'elle, elle ne s*occnpe de rechercher les facultés ou la substance ; elle ne parle de facultés que dans le sens où Ton parle des propriétés en physique : et s'il lui faut une substance, elle la choisit, comme Wundt, uniquement pour faciliter sa lâche. La mesure et Texpérimentation sont ses méthodes. Elle laisse à la métaphysique le soin d'aborder et de discuter les problèmes qu'elle s'interdit, la recherche des vérités premières et du dernier fonds de l'être.

Que si ces recherches ne les intéressent pas, ou si la psychologie suffit à leur activité, laissons les esprits se livrer à la tâche de leur choix, et sachons profiter de leurs découvertes.

C'est ainsi que M. Ribot nous a donné son beau livre sur l'hérédité et ses trois savants opuscules sur les maladies de la mémoire, de la volonté et de la personnalité; et que M. Espinas, dans son livre sur les sociétés animales, a développé une attachante et instructive étude de psychologie comparée.

Que d'autres libres esprits suivent les voies nouvelles hardiment, et qu'ils se persuadent bien qu'ils ne font que marcher sur les traces du grand Leibniz, de celui qui disait que c'est se prostituer que de nier que la science ne relève que du mécanisme, mais en ajoutant que les principes du mécanisme doivent être puisés à une source plus haute (185-432. Leibniz, Ed. Erdmann.)

Douai, 5 juillet 1885.

D. NOLEN.

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