DES SENSATIONS DE LUMIÈRE ET DE FATIGDE
INTRODUCTIOK.
Le problème de la psychophysique. —
L'un des problèmes les plus difficiles de la psychologie et de la physique est celui du rapport des faits externes aux faits internes. Nous entendons ici par faits internes les phénomènes qui ne peuvent
* Le travail original a paru dans les Mémoires in-S^ de r Académie Royale de Belgique (1873) et a été tiré à part (Liège, Desoer). Nous en donnons ici un abrégé d'où r.oa a élagué une bonne partie des discussions mathématiques et retranché la plupart des tableaux des expériences faites,
g PSYCHÔPÏtYSlQtJË.
être connus quô du sujet chez qui ils se produisent. La parole peut seule en donner aux autres une connaissance bien pâle et bien imparfaite. Grâce à ce signe admirable, nous pénétrons. jusqu'à un certain point dans Tâme de nos semblables. À défaut de celui-là ou de signes artificiels calqués sur lui , nous n'aurions avec eux d'autres moyens de communication que le jeu de la physionomie et les mouvements du corps correspondant aux différents états de l'âme. Nous serions à leur égard ce que nous sommes vis-à-vis des animaux dont l'âme nous reste à peu près fermée , et dont nous ne pouvons deviner approximativement les désirs , les joies et les douleurs qu'en vertu d'un raisonnement par analogie bien imparfait.
Le fait externe , au contraire , est essentiellement communicable , en ce sens que tout le monde ou à peu près peut être appelé à le voir et à l'étudier. C'est ainsi qu'une lésion organique peut être mise sous les yeux de tous ; mais le malade seul a conscience de l'existence , de l'intensité et de la qualité de sa douleur.
L'incommunicabilité du phénomène interne , du phénomène perçu immédiatement parle sens intime, c'est là un fait caractéristique important , et il faut y chercher la source de toutes les difficultés qui entourent la science des rapports de l'âme et du corps.
On sait , par exemple , qu'il existe des personnes chez qui le sens des couleurs est plus ou moins obtus, qui confondent le rouge et le vert , le bleu et le Violet. Si vous leur demandez le nom d'une couleur
Qtielcôttquè, du violet par exemple , elles vous répondront que c'est du bleu. Cette réponse vous surprend : elle vous paraît erronée. Elle ne Test pourtant pas : ces personnes voient ce qu'elles voient ; mais elles sont obligées de se servir d'une langue qui n'a pas été faite pour elles , d'une langue dont les mots qui désignent les couleurs ont une signification qu'elles ne peuvent saisir. Voilà pourquoi , par leurs réponses , elles éveillent chez vous l'idée d'une sensation peut être bien différente de la leur. Il est possible que Tes daltoniens — ainsi s'appellent ces personnes — ne voient aucune couleur comme le commun des mortels *. Leurs sensations restent donc, en dépit de leur langage et des mots, a bleu , rouge, vert, » dont ils usent, dans le fond impénétrable de leur conscience.
Conditions de la mesure des faits internes. — Voilà , au point de vue qualitatif, entre l'expérimentateur et le sujet de ses expériences, une barrière qui paraît difficile à franchir. Il en existe une autre , presque aussi considérable , au point de vue quantitatif. En effet , les phénomènes internes , sensation , douleur , fatigue , bien-être , sont susceptibles d'avoir des intensités bien différentes ; mais le sens intime ne parvient jamais à comparer ces intensités que d'une façon grossière , et son appréciation ne va pas au delà de l'égalité , de la supériorité ou de l'infériorité.
* Voir notre Étude snvle Daltonisme , faîte en collaboration avec M. le professeur W. Spring; elle a paru dans la Revue scientifique du 23 mars 1878,
4 PSYCHOt>HYSIQÙte.
Ma douleur est forte, assez forte , légère , grande, moins grande, aussi grande que celle de la veille — voilà comment s'expriment tous les patients ; ils ne peuvent faire usage d'aucun autre terme de mesure.
Or, pour trouver les rapports du physique et du moral, il faudrait pouvoir dresser une double échelle : d'un côté on inscrirait un phénomène physique avec ses degrés divers d'intensité, et de l'autre les intensités respectives du phénomène psychique provoqué. De la comparaison de ces deux séries de nombres, on pourrait tirer une loi, puis de là essayer de remonter à la cause. En dehors de ces conditions, nulle comparaison possible.
Quelques exemples feront mieux saisir notre pensée.
Un homme gravit une montagne. Par son ascension , il effectue un certain travail qui s'évalue par le poids de son corps et la hauteur à laquelle il s'est élevé. Pour chaque mètre franchi , il y a une même quantité de force dépensée. L'épuisement du corps est ici le phénomène objectif, tout h fait assimilable à la dépense du combustible dans une locomotive. Mais à ce phénomène corporel correspond un phénomène subjectif, incommunicable, intraduisible par la parole, c'est la fatigue. La fatigue, elle aussi , croît avec la hauteur à laquelle ou parvient , mais elle croît beaucoup plus vite que la dépense de force. Le millième mètre ne demande pas plus de travail que le premier, et cependant il produit plus de fatigue. D'après quelle loi crolt-elIe? Il y a sans douté une étroite relation entre Tépuise-