PRELIMINAIRES
ment du corps et la fatigue ; mais quelle est cette relation? Pour la trouver, il n'y a qu'un seul moyen : c'est d'inscrire en face de l'éclielle des hauteurs l'intensité respective de la fatigue aux différents points de la montagne. Pour cela il faudrait mesurer la fatigue, pouvoir la rapporter à une unité de fatigue et l'exprimer en nombres :. fatigue = 1 , fatigue = 2, fatigue = 8, etc. Or c'est là une très grande difficulté. Et pourtant il faut la surmonter si Ton veut jeter du jour sur la question et rechercher la cause de la fatigue.
' Prenons d'autres exemples. On sait par expérience aiijoard'hui que ces grands concerts vocaux et instrumentaux où les exécutants se comptent par centaines ne produisent pas à beaucoup près l'effet qu'on en attendrait ; c'est-à dire qu'un nombre double de chanteurs ne donne pas à notre oreille une sensation d'une intensité double. On sait aussi que, dans les éclipses de soleil, cet astre peut être offusqué dans une portion notable de son disque sans que la clarté du jour nous paraisse notablement diminuée. L'intensité de la sensation ne croît donc pas proportionnellement à l'intensité de la cause extérieure qui la provoque. Il en est de même de la chaleur. Et en général, quand l'action extérieure est trop énergique, elle est perçue non plus dans sa Qualité distinctive, mais comme douleur. La très grande chaleur, ainsi que le très grand froid, ne sont plus sentis comme chaleur ou comme froid , mais comme souffrance.
Ici encore , il serait nécessaire , pour trouver la loi d'accroissement du phénomène psychique de la
sensation, de lui appliquer une mesure et de le traduire en nombre. Cette façon de procéder nous paraît la seule susceptible de nous éclairer sur la nature de la cause qui fait que nous sentons et comparons nos sensations. Il faut, en un mot, arriver à dire combien de fois une sensation en vaut une autre de la même qualité.
Historique et terminologie. — Cette question avait été comme entrevue par Euler, Herbart , Bernouilli , Laplace , Buffon , et certains travaux furent faits dans cette direction par Arago, Pogson, et surtout Masson * pour les sensations visuelles. Mais le premier qui élargit le cercle des investigations et prépara un travail d'ensemble , fut Weber * qui formula une loi à laquelle Fechner a donné le nom de son inventeur. Enfin , c'est à Fechner luimême que revient la gloire d'avoir coordonné tous les travaux de ses contemporains et de les avoir complétés par ses propres recherches. Les Éléments de Psychophysique (Leipzig, 1860) sont désormais un ouvrage classique.
Avant d'entrer directement dans la question, résumons-nous et précisons le sens que nous accordons aux termes dont nous nous servons. Tout agent extérieur produit en nous une modification organique que nous nommons impression. La modification, l'impression constitue proprement le fait externe.
* Annales de chimie et de physique , t. XIV, p. 150 ;
• Wagner's. Eandwôrterbuch der Physiologie^ Tastsinn.
LES MÉTHODES. t
On peut admettre que cette modification est proportionnelle à l'intensité de la cause extérieure agissante; nous pouvons donc, sans erreur sensible, substituer la mesure de celle-ci à la mesure de celle-là. Ainsi pour le cas qui nous occupe spécialement , nous pouvons admettre que les modifications subies par notre appareil visuel sous Faction de la lumière sont proportionnelles à l'intensité de cette lumière, et mesurer celle-ci au lieu de celle-là. Cette cause agissante nous l'appelons excitation. Au fait externe de l'impression correspond presque toujours dans l'âme un fait interne qui nous est révélé par le sens intime , et est , par suite, incommunicable. Ce fait interne c'est une sensation ou un sentiment. Dans le langage philosophique on réserve proprement le mot sensation pour les faits internes correspondants aux modifications des organes des sens , et le mot sentiment pour les faits internes dont nous ne localisons pas dans un appareil spécial le fait externe corrélatif. On dit : une sensation lumineuse, auditive; un sentiment de fatigue, de douleur, de plaisir. Cependant, pour rendre notre langage plus uniforme, nous disons parfois : une sensation de fatigue. Dans le titre même de cette étude nous avons déjà usé de cette licence.
Les trois méthodes généralement usitées pour mesurer les sensations. — Exposons successivement les trois méthodes actuellement connues qui permettent de mesurer les sensations. A proprement parler, ces méthodes conduisent seulement à une loi formulant les rapports de l'excitation ^t de la sensation , et par suite elles ne pourraient
fournir que la mesure relative des sensations. Mais , comme les inventeurs de cette loi prennent pour unité de sensation la sensation différentielle, c'est-à-dire la plus petite sensation perceptible, on peut dire de cette loi, et, par conséquent, de ces méthodes, qu'elles conduisent à la mesure des sensations *.
La première peut être appelée la méthode des plus petits accroissements perceptibles; la seconde, celle des cas vrais et faux; la troisième celle des erreurs moyennes (Méthode der eben merklichen Unterchiede — der richtigen und falschen Falle — der mittleren Fehler).
Le principe de la première est bien simple. Soient, par exemple, A et B deux poids à soulever et à comparer. Si la différence de ces deux poids est très faible , il peut arriver qu'on ne la perçoive pas et qu'on les juge égaux. Par contre, si cette différence est considérable, elle n'échappera pas à l'observation. Si donc on fait croître la diflTérence d des poids A et B , il arrivera un moment où , d'imperceptible qu'elle était, elle deviendra appréciable. Il va de soi que la sensibilité du sujet pour juger de cette différence est d'autant plus grande que cette différence d est plus petite. En conséquence on pose que la sensibilité est, pour deux poids donnés, inversement proportionnelle à d, c'est-à-dire à leur plus petite différence perceptible.
Quand on use de cette méthode, il est bon de procéder alternativement de deux façons opposées.
* Voir plus loin la correspondance échangée avec M. J. Tannery.