‹ Éléments de psychophysique générale & specialeChapitre 43 sur 88 · A MONSIEUR EMILE AL6LAVE · texte numérisé non relu

A MONSIEUR EMILE AL6LAVE

Unterstrass, près Zurich, 6 avril 1875.

Monsieur,

En vous adressant mes meilleurs remercîments pour renvoi du n* 37 de la Revue scientifique renfermant une critique de la loi psychophysique , je me conformerai volontiers à votre invitation de répondre à cette critique par quelques remarques. Vous me permettez de resteindre ma réponse à la question principale : Les sensations et les autres états psychiques peuvent-ils être considérés comme des grandeurs (Grôssen) et mesurés comme tels? Je laisserai au contraire entièrement de côté la question plus spéciale de savoir si la loi admise par Fechnerest la véritahleou non. En fait, cette dernière question me paraît de moindre importance. Si Ton a une fois accordé que les sensations sont des grandeurs mesurables , il doit élre reconnu par là même qu*une comparaison peut être établie entre ces grandeurs et les grandeurs physiologiques de Texcitation. Mais que le rapport entre ces grandeurs puisse être mieux exprimé par une autre fonction que par un logarithme, c*est une question en tout cas subordonnée à celle de savoir si une telle comparaison est possible; or c*est celle-ci que votre correspondant rejette en premier lieu, lorsqu'il prétend que la notion dé quantité n'est jamais applicable aux sensations. Je ne puis m'empêcher de regretter, en cette occasion , que votre correspondant traite la loi psychophysique comme une pure hypothèse et ignore complètement les expériences qui ont pour objet de mesurer les

grandeurs de sônsatioD. II néglige du moins de nous Êdre voir en quoi consiste Terreur fondamentale qui a conduit les expérimentateurs à trouver pour valeurs sensationnelles des séries de nombres ne reposant pas , comme les fantaisies du père Gratry , sur des « souvenirs polytechniciens '», mais sur de véritables mesurages dont la méthode est, dans les Éléments deFechneret dans d^autres ouvrages sur la psychophysique, exposée de manière â répondre complètement à la question proposée par le critique- anonyme : comment est-on parvenu à ces nombres et par quelle unité sont-ils exprimés? Si d'ailleurs votre correspondant veut consulter un mathématicien français qui ait développé d*une façon tout à fait claire la pensée d*une mesure psychophysique, ce n'est pas au père Gratry qu'il doit demander des informations ; il ne doit pas s'adresser à moins qu'à Laplace, qui, dans sa Théorie ancUytiqice des prohabilités y a donné sur le rapport de la fortune morale avec la fortune physique une formule tout à fait analogue à la loi psychophysique ; il l'a fait , il est vrai , sans les fondements d*une mesure rigoureuse que personne ne peut exiger pour un phénomène aussi compliqué que la fortune morale.

Le correspondant prétend aussi qu'une qualité, comme par exemple la beauté , peut être plus grande ou plus petite , mais qu'elle n'est pas pour cela une quantité. Nous pensions jusqu'à présent que ce qui pouvait être plus grand ou plus petit portait précisément pour cela le caractère de quantité , soit que cette quantité fût mesurable ou ne le fût pas. En fait, cette opinion qu'une chose estt3apable d'être plus grande ou moindre, sans être pour cela une grandeur, est à peu près digne de prendre place au nombre des sentences du père Gratry.

Si , toutefois , nous nous renfermons dans la question de la mesure des sensations, nous pouvons évidemment la décomposer en deux : I» La sensation a-t-elle le caractère d'une grandeur? %^ S'il en est ainsi, est-il possible d'obtenir une unité de mesure, par laquelle cette grandeur puisse être véritablement mesurée î

1 30 ÎPS VCHOPH YSIQUB .

I. — La sensation a. en elle le caractère éCune gran'* deur, car une sensation peut, comme chacun l'aperçoit dans sa conscience, être plus grande ou moindre qu'une autre. Nous distinguons continuellement des sensations de lumière fortes et faibles, des sensations de bruit fortes et faibles, etc. Ce fait appartient à raperception immédiate ; il est au-dessus de toute discussion.

II. ~ Za sensation porte ^ en outre, avec elle le caractère d'une grandeur mesurable , car, a, nous sommes capables de déterminer avec exactitude si deux sensations qualitativement égales, par exemple deux forces lumineuses, sont ou ne sont pas égales Tune à l'autre; nous avons, par conséquent, dans notre aperception immédiate une mesure pour l'égalité des sensations; — 6, nous avons aussi, dans certains cas déterminés, conscience si une sensation a augmenté ou diminué autant qu'une autre. C'est notamment ce qui arrive dans le cas où cette augmentation ou cette diminution atteint un minimum appréciable de grandeur (eine ehen merkliche Chrôsse), Ces changements d'un minimum appréciable dans les sensations sont nécessairement égaux les uns aux autres en grandeur. Si le changement de l'une ou de l'autre des deux sensations comparées était plus grand ou plus petit que celui de l'autre, il serait par cela même plus grand ou moindre que le minimum appréciable, ce qui serait contraire à la supposition.

La sensation a donc complètement le caractère de la grandeur mesurable; mais nous devons ajouter qu'elle n'est mesurable que dans des conditions déterminées, à savoir dans de très-petits changements de la valeur de la sensation. Je me suis borné ici à présenter comme un cas de ce genre le minimum appréciable. Il suffira de montrer, en outre , qu'au moyen d'une combinaison d'observations, des valeurs sensationnelles qui n'atteignent pas le minimum appréciable, peuvent être également mesurées. C'est à quoi peuvent servir les procédés donnés en psychophysique comme méthode

des erreurs moyennes et comme méthode dos cas yrftlg

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Il semble que le correspondant réclame comme une condition nécessaire de la mesure des sensations, que Ton mesure la sensation avec Texcitation. Il donne à entendre , d'autre part, qu'un procédé consistant à mesurer les mouvements de nos membres qui correspondraient à des excitations de sensations , pourrait servir à mesurer les sensations.

Il ressort de cette observation que notre critique se fait une idée très imparfaite de la nature de la mesure psychique. En fait, nous supposons que si Ton mettait à exécution de la manière la plus précise ce procédé de mesure que le correspondant propose, cela ne fournirait pas la moindre détermination sur la mesure des sensations. Cet essai de mesurer nos sensations par le rapport de deux grandeurs qui sont toutes deux différentes des sensations , rappelle Fessai du père Gratry d'expliquer le monde âni au moyen de la multiplication de llnfini par 0. Il est vrai qu'on pourra, après avoir démontré qu'en général les sensations sont des grandeurs mesurables, soulever la question de savoir si Ton peut établir, sous la forme d'une comparaison, une loi entre ces sensations et les excitations extérieures des sens, puisque ces dernières sont aussi des grandeurs mesurables. La loi des logarithmes est un essai tenté pour établir une comparaison de ce genre. Elle part de cette supposition suggérée par l'expérience, qu'il existe entre les excitations des sens et les sensations un rapport de causalité, et se fonde sur la mesure des changements d'excitation qui produisent des changements constants de la sensation. Mais , comme changements constants de sensation, on pourra prendre, comme il a été remarqué plus haut, soit les changements d'un minimum appréciable, soit les changements qui, dans un grand nombre d'observations , sont saisis par la conscience comme étant de valeur égale.

Agréez l'assurance de ma parfaite considération.

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