SENSIBILITÉ
si VOUS n*avez pas de trop bonne heure occupé son jeune esprit d'idées savantes, vous serez bien souvent surpris de voir jusqu'à quel âge îl conserve de pareilles illusions.
On avait donné à une petite fille de plus de cinq ans et douée de Fintelligence de son âge, une souris de chocolat. Elle s'en amusa comme d'un jouet, et l'oublia parterre dans le Jardin. Le père l'aperçut et l'alla miettre sous une trappe' à campagnols. Vers le soir la petite rentra dans les appartements. Et ta souris ? lui dit le père. — Jfe l'ai oubliée dans le jardin près du banc. — Va la reèhercher : il ne faut pas prendre des habitudes de négligence! — Elle s'en va, et, après avoir bien cherché, elle revient d'un air désapjpointé. — Je ne l'ai paà trouvée, ditelle, et pourtant je suis ^re de l'avoir laissée où je disaiâ. — Elle ée sera probabiemerît sauvée, insinua . le père. — Se Sauver? une souris de chocolat! — Pourquoi pas? pourvu' qu'elle ne soit pas allée se faire prendre sous une trailpe! — Sous une trappe? — Qui sait ? va tou|ôurs voir. — La petite sort , puis rentre bientôt, essoufflée., Foeil en feu, et avec là plus grande animation : Mais vraiment, père, ditelle; elle était sous une trappe , la gourmande; elle a même mangé presque tout le pain. 'Qui l'aurait cru? — Le lendemain la souris s'égara encore , et elle la retrouva de nouveau sous une trappe. Mais cette fois-ci le doxrte s'ihtroduisit dans son esprit. Elle vint raconter la chose à son père, et le voyant sourire :* c'est toi qui m'as fait une farce, conclutelle un peu honteuse; '
Si'tel est l'enfant quand il commence déjà à rai-
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sonner, il est facile de deviner ce quil est à un âge encore plus tendre. C'est peu à peu que le chaos de ses idées enfantines se débrouille , que les différences s'accentuent, que les semblables se groupent. II en vient à distinguer les chiens, les chevaux , les bœufs, les poules, les canards, les poissons, les insectes, les fleurs, les arbres , les pierres ; puis à concevoir que, de ces êtres, les uns ne comprennent ni ne sentent, que les autres vivent mais ne comprennent pas.
Il est clair, par conséquent , que toute définition de la sensibilité, en ne supposant connu que Tinsensible, renfermerait une pétition de principe, puisqu'on aurait, pour l'obtenir , sgouté à l'insensible un élément qu'on a précisément abstrait du sensible pour en former l'insensible.
C'est donc par abstraction que l'honune arrive à ridée d'êtres corporels et vivants , mais non infelligents. C'est une abstraction subséquente qui lui donne celle d'êtres simplement corporels ou insensibles. De même , plus tard , par un procédé semblable, il concevra des êtres sensibles et intelligents, mais incorporels , puis enfin un être , pure intelligence.
En réalité , nous ne pouvons nous rendre compte de l'existence d'un être insensible, et nous en sommes réduits à ne pas chercher à définir la sensibilité. Heureusement, les êtres à qui cet écrit s'adresse sont sensibles, et, possédant cette faculté , ils comprennent parfaitement en quoi elle consiste.
Spécificité des sensations. — Nous devons donc partir d'une sensibilité primitive , élémentaire ,