SPÉCIFICITÉ DES SENSATIONS
dont les transformations constituent les divers modes de la sensibilité , c'est-à-dire les sensations de toutes natures , telles que celles de chaleur , de lumière, de son, etc. Ces modes sont certainement susceptibles de déflnition , car l'observation nous montre que , sur notre terre , à des êtres dont les sens étaient rares ou imparfaits , en ont succédé d'autres dont les sens sont plus nombreux et plus perfectionnés ; et les découvertes de la paléontologie invitent à son tour la raison à conclure que le progrès qui se manifeste dans le passé des espèces aujourd'hui en partie détruites , n'a pas dit son dernier mot , et que d'autres peuvent surgir un jour douées de sens dont nous n'avons actuellement aucune idée.
Le problème psychique de la spécificité des sensations est donc parallèle au problème physique de la variété des causes naturelles.
Aujourd'hui la science tend à ramener tous les phénomènes de la nature matérielle à des mouvements, soit de transport dans l'espace, soit moléculaires. Le mouvement est l'expression de la force ; quand la force n'engendre pas de transport visible , elle ' produit un mouvement moléculaire. Ainsi lorsqu'un obstacle maintient une corde de violon écartée par une force de sa position de repos , cette force se traduit en mouvements moléculaires vibratoires tant de la corde que de l'obstacle. Celui-ci levé, ces mouvements moléculaires se transforment en mouvement de transport, puis, la position de repos dépassée , ce mouvement de transport se convertit à son tour graduellement en mouvements
moléculaires. Le mouvement de va-et-vient se continue jusqu'à ce qu'il soit amorti par la résistance de l'air et des points d'attache , et par la raideur de la corde.
Quant aux qualités des corps , on les attribue au mouvement soit des molécules , soit des atomes qui les constituent. C'est la nature particulière du mouvement moléculaire qui fait qu'un corps est solide , liquide ou gazeux , sonore ou lumineux , et c*est du mbiivement atomique que dérivent ses propriétés chitniques *. Sans doute on ne peut guère actuellement soupçonnera quelles espèces de mouvements constitutifs est due, par exemple, la différence de l'or et de l'argent, mais l'idée que c'est dans ces mouvements qu'elle réside, n'en est pas moins universellement admise.
Si cette conception moderne est vraie, il en résulte que l'univers matériel apparaîtrait à notre intelligence» supposée parfaite, comme composé de groupes différents d'atomes , groupes mobiles dans l'espace , pendant que tous les atomes oscillent autour d'un centre d'équilibre. Elle n'y verrait pas d'autre variété que celle dépendant de la vitesse et de la direction des groupes, de l'amplitude, de la rapidité et du sens de là vibration des atomes.
Mais il y a plus. La science actuelle , depuis la découverte de l'équivalent mécanique de la chaleur
* Nous ne parlerons pas du groupement des atomes , parce qa*on peut le ramener à une modiâcation du mouvement atomique, qui est analogue au mouvement moléculaire.
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et du principe de la conservation de la force, regarde avec raison le mouvement de transport et tous les mouvements moléculaires comme pouvant se transformer l'un dans l'autre , et nos muscles , ainsi que nos machines à vapeur, ne sont pas autre chose que des appareils destinés à opérer cette transformation.
De cette conception de l'univers résulte une conséquence importante : c'est que, idéalement, les phénomènes les plus divers en apparence , le son , , la chaleur, la lumière, le magnétisme, sont dus à des causes réductibles l'une à l'autre , et par conséquent, au fond, identiques, puisqu'elles se ramènent toutes au mouvement , et qu'en partant d'un mouvement primordial, on peut refaire par la pensée l'histoire du monde.
Une pareille simplification est-elle possible pour les phénomènes si variés de la pensée ? Se laissentils ramener à. quelques phénomènes plus simples ? la réduction peut-elle être poussée plus loin encore de façon à nous permettre de les tirer d'une sensibilité unique primordiale? Le présent travail est un essai de réponse à ces questions.
Déoompositioii d'un phénomène complexe en ses éléments simples. — Pour étudier avec fruit un phénomène complexe , il faut le décomposer en ses phénomènes simples. Si l'on représente la nature de ceux-ci par A, B, C...., et
si a, ft, c désignent les quantités respectives
de A, B, C... qui composent le phénomène complexe, la formule aA + iB + cC... peut servir à exprimer un phénomène quelconque.
Il n'est pas nécessaire d'accorder ici aux signes
leur portée mathématique rigoureuse. Ce n'est pas que la formule ne puisse se justifier même à cet égard, car toute fonction se ramène en dernière analyse à une addition ; mais une pareille démonstration serait, dans le cas présent, parfaitement oiseuse. Une comparaison familière fera comprendre le sens de la formule. Tout phénomène complexe est assimilé à un panier rempli de fruits de différentes espèces, des poires, des noix, des raisins, et dont le contenu peut s'exprimer comme suit : />P + wN + rR -|- ... ou p, n, r ... désignent respectivement le nombre des poires, des noix , des raisins et autres fruits qui le composent.
S'agit-il , par exemple, du mouvement d'un corps, on recherchera les forces diverses qui le produisent, et l'on en déterminera la grandeur. Si un homme marche sur le pont d'un bateau, son mouvement par rapport au rivage se décompose en deux mouvements simples , celui du bateau et celui de l'homme, mouvements dont on détermine la direction et la vitesse ; et , en les combinant , on a le mouvement cherché. En dernier résultat, il sera représenté par une expression de la forme aA -j- &B, où A et B désignent les deux espèces de mouvements , c'està-dire leurs directions respectives, et a et & leur vitesse.
Analyser , c'est faire ce travail de décomposition. L'analyse chimique, physique, physiologique, n'est pas autre chose: seulement, suivant l'état de nos connaissances , elle peut être plus ou moins imparfeite. Si difficile qu'on la ju^e , si impossible qu'on la déclare , l'analyse préalable est indispensable.
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Tout phénomène, si complexe qu'il soit, peut donc s'exprimer dans une formule telle que aA + ftB + cC + ... et le problème qui le concerne consiste à déterminer les inconnues A, B, C, ... désignant les phénomènes simples qui le constituent , et les quantités a, fr, c, ... énonçant les quantités respectives de ces phénomènes simples.
Les formules des phénomènes de la sensibilité ne sont que des cas particuliers de cette formule générale.
Position du problème. — A la première vue, il semble téméraire de vouloir décomposer les faits qui se passent au fond de la conscience et qui ne se révèlent qu'à l'être même chez qui ils se passent.
Cependant cette chose téméraire a été entreprise et menée à bonne fin pour les sensations auditives. Depuis longtemps on a analysé la sensation que produit un accord ; d'un autre côté , les oreilles exercées savent décomposer aussi plus ou moins complètement la sensation que fait naître une symphonie. Le timbre, c'est-à-dire cette qualité propre du son qui fait qu'on reconnaît la nature de la source sonore dont il émane , resta longtemps indécomposé. Helmhoitz en a pénétré la nature, et il a démontré que cette qualité réside dans l'adjonction à la note fondamentale de notes harmoniques accessoires d'intensités variées. Par conséquent le timbre d'un ton fourni par un instrument quelconque, est exprimable aussi par la formule aA -f &B + cC + ... où A représente le ton principal, B, C, ... les tons accessoires, et a, &, c ... les nombres de leurs intensités respectives. Le timbre résulte en somme
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d'un accord latent. On est arrivé à des résultats satisfaisants, quoique imparfaits encore, pour la sensation de couleur.
L'on conçoit dès lors sans peine qu'on puisse parvenir à décomposer d'une manière analogue toute autre sensation. S'agit-il, par exemple, des impressions gustativés , on voudra bien admettre , pour nous servir d'un exemple vulgaire mais qui rend exactement iiotre pensée, qu'on puisse représenter le goût d'une salade par une formule où A, B, C , D désigneraient les sensations simples d'acide , de salé , de doux , d'amer, et a, fr, c, d les quantités de ces divers éléments — exactement comme un livre de cuisine donne la recette d'une sauce.
Si l'on réfléchit au caractère de cette analyse, on voit bientôt qu'il consiste essentiellement à éliminer de plus en plus l'élément qualitatif et à le remplacer par l'élément quantitatif. A la rigueur, cette élimination n'est pas toujours absolue, bien que ce soit là l'idéal à poursuivre. L'immense variété des timbres, leur complexité infinie est exprimée dans des formules qui ne contiennent plus comme éléments qualitatifs que les notes simples ; de même les couleurs composées se résolvent en combinaisons de quelques couleurs ifondamentales ; de même la saveur d'un aliment doit pouvoir se ramener au mélange de saveurs élémentaires. Le dernier pas est fait si l'on parvient à réduire en nombre ces qualités simples , comme on l'a fait pour les notes de la gamme , comme on l'a fait pour les couleurs ; si , par conséquent , pour les saveurs , on pouvait exprimer les sensations de doux, d'amer, d'acide, de