CHAPITRE PREMIER
La Sensibilité simple.
État de la question. — Nous désignerons parpP le terme unique de la formule de la sensibilité simple, pour le distinguer d'un des termes, tel que a A , de la formule de la sensibilité composée. Il y a , en effet , à remarquer que le symbole A n'a de signification qu'en tant qu'il est coordonné aux symboles B, G...., mais du moment où la cause est unique , on ne peut parler de sa qualité. Si un être était constitué de manière à n'avoir que des sensations auditives, on ne pourrait pas dire qu'elles sont auditives , elles seraient des sensations et pas autre chose. Donc les états sensibles d'un être doué de sensibilité simple sont donnés par les variations de p; la nature P de ses sensations nous est indifférente, nous n'avons pas à en parler.
A la rigueur, il y a un état sensible différent pour chaque valeur de p , mais il n'y a pas pour cela sensation. Comme on le verra, la sensation ne se produit qu'au moment où p subit une variation et elle ne dure qu'un temps limité. De plus , une sensa-
ETAT ACTUEL DE LA QUESTION. lôS
tion n'a pas toujours lieu à chaque variation ; il faut pour cela que la variation ait une certaine impor-tance. Mais, |?0Mr le moment, il n'est pas nécessaire d'entrer dans ces considérations ; en conséquence , on admettra qu'une sensation s correspond à toute variation de p.
Les variations iep sont dues aux variations de la force extérieure que nous désignerons par p\ L'être est impressionné du moment qu'il y a inégalité entre p et p'. L'impression dure tant que celte inégalité subsiste. L'inégalité de p et de |?' , voilà Yexcitation d'où dépend Yimpression ; enfin la sensation s, correspond à cette . impression , et par conséquent à cette excitation ; elle est donc fonction dejp et de p'.
Quelle est la relation qui lie les quantités s, p e^ p'? C'est là ce que nous devons trouver si nous voulons posséder des éléments positifs pour arriver à comprendre comment l'excitation est reliée à l'impression et celle-ci à la sensation. C'est ainsi que les lois de Kepler ont mis Newton sur la voie de la théorie de l'attraction.
Weber, le premier, et, après lui, Fechner, ont cherché la relation qui unit la sensation à l'excitation. Notons seulement qu'ils entendent par excitation la cause extérieure agissante, c'est-à-dire la différence;)' — p. Représentons-la par E. L'expérience a mis en lumière une loi remarquable : pour que la sensation reçoive un accroissement perceptible, il faut que l'excitation reçoive un accroissement toujours proportionnel à l'excitation primitive. For-
inulée mathématiquement, la loi s*énoncé comme
166 t>SYCHO!>ttYSIQUÊ.
suit : la sensation croit comme le logarithme de Texcitation , ou , en caractères algébriques :
s = logE. (a)
On a vu, dans le travail précédent, que cette loi et cette formule sont sujettes à différents reproches , et que Texpérience et la théorie conduisent à accepter plutôt la formule suivante : '
s = log l^ f (b)
où e représente l'excitation physiologique , et S l'excitation extérieure entendue dans le sens de Fechner.
En voici la traduction en langage vulgaire : pour que les accroissements dans la sensation soient égaux , les accroissements dans l'excitation doivent suivre une progression géométrique aspendante.
Gette correction a fait disparaître les difficultés mathématiques, et des expériences délicates se rapportant , il est vrai , uniquement aux sensations lumineuses , l'ont confirmée.
Restait une difficulté physiologique , concernant l'état de l'organe ; je l'ai levée au moyen d'une hypothèse. J'ai admis que l'organe avait à sa disposition une certaine masse m de sensibilité, masse que l'excitation vient épuiser ( bien entendu quand la quantité soustraite dépasse le pouvoir réparateur de l'organe). Représentant par f le sentiment de fatigue qui accompagne l'épuisement» j'ai posé, à priori , la formule :
dont voici la signiâcation en langage ordinaire:
3ETAt ACÎtEL Î)Ë LÀ QtiÊSTioN. l6?
pour que la fatigue reçoive des accroissements égaux , les accroissements d'excitation doivent suivre une progression géométrique descendante.
J'ai fait des expériences nombreuses pour vérifier cette formule. Bien que la méthode que j'ai suivie ne m'ait pas fourni des résultats concluants, on peut dire cependant qu'ils la confirment plutôt qu'ils ne l'infirment.
Une conséquence importante découle de la combinaison de ces deux formules : c'est quand l'exci-
Hfl "^ c
tation a une intensité égale à — 5 — que h sensation est à son maximum de pureté ; ce résultat est dû à ce que , en deçà de cette valeur ,. l'importance de l'excitation physiologique c croît de plus en plus rapidement, et que, au delà, la fatigue vient corrompre la sensation et finit par la masquer complètement, au point que là sensation est remplacée par la douleur.
J'ai ensuite cherché à déterminer c. J'ai cru, dès le principe, que c était une constante; puis je me suis aperçu que c'était une variable. J'ai ensuite pensé que ses variations étaient renfermées dans des limites assez resserrées , puis l'expérience m'a forcé d'admettre qu'il n'en était pas ainsi *. Cependant j'ai terminé mon travail avec la conviction que, pour l'œil , c était assez petit et comparable à l'éclat d'un carton blanc qu'éclaire une bougie placée entre 8 et 25 mètres de distance.
Quant à la quantité m , j'ai essayé d*en expliquer
i Voir op, ciU PP» 31 et 92 , et p. 91,
168 PSYCkoPHYSIQUE.
le rôle , et , malgré tous mes efforts , mon exposé n'a pas eu toute la clarté désirable, parce que sans doute il restait quelque obscurité dans mon esprit *. En méditant de nouveau ce sujet , j'ai été conduit à faire subir à Finterprétation des quantités c, m,
et — - — de profondes modifications , qui m'ont
permis de présenter la loi du rapport de l'excitation à la sensation sous une forme nouvelle, tout en laissant intacts les résultats expérimentaux aujourd'hui acquis ; de rattacher les phénomènes sensibles à une classe de phénomènes physiques très-nombreux; et de préciser la notion de sensation, en mettant à part et en classant sous une autre rubrique des phénomènes connexes qu'on range à tort parmi les sensations proprement dites.
Examen nouveau de la question. — Discussion des sensations de température. —
Cependant toutes les difficultés théoriques et expérimentales étaient loin d'être résolues. En soumettant le problème à un examen plus attentif, je me suis aperçu que les formules s'appliquent assez bien aux sensations de lumière, de son , de pression , etc*, mais qu'elles ne se prêtent pas aux sensations de température.
J'avais d'abord raisonné dans l'hypothèâe que l'excitation physiologique c était constante ; mais je n'avais pas tardé à voir qu'elle était variable ; je crus ensuite que ses variations se renfermaient dans des limites restreintes, puis je dus reconnaître qu'elles
* Voir pp, 50, sqtj.