LOIS DE LA SENSATION ET LOIS PHYSIQUES
temps , de telle sorte cependant que la décroissance est d'autant plus rapide que la différence est plus grande. C'est ainsi que la vitesse avec laquelle se vide un bief est d'autant plus grande que la diflFérence de niveau entre le bief et le sas écluse est plus considérable ; par suite, la rapidité de chute va en diminuant *. Cette première loi montre donc que la sensation a pour cause une rupture d'équilibre.
La seconde loi, loi de progression, nous apprend que , pour produire des accroissements de sensation égaux,, il faut que les accroissements de l'intensité de la cause extérieure (lumière, chaleur, bruit) croissent suivant une progression géométrique.
Cette loi est analogue , tant dans son esprit que dans sa formule, à la loi qui exprime le travail nécessaire pour amener la compression d'un gaz {à température constante). En effet, soitj? la pression d'un gaz, le travail ^ nécessaire pour lui donner
la pressions', est exprimé par la formule ^ = log — ;
ou encore, soit v son volume, et v^ le volume qu'on veut lui donner, le travail aura pour expres-
sion^=:log— . Ainsi, plus un gaz est déjà com-
* Voici la mise en équation de la loi de Newton : Soit la différence de température, û le temps, k une cons-
tante, on a : ^r ==— A* ; c'est-à-dire que la vitesse de
reft*oidissement est proportionnelle à la différence de
température ; de là , en intégrant : ^ = ^ log -r», 6 étant
la différence initiale, et 9 la différence après le temps t.
primé, plus il est difficile de le comprimer davantage ; en d'autres termes > le travail nécessaire pour en diminuer le volume de quantités égales croît de plus en plus rapidement à mesure que ce volume se réduit. On peut donc conclure de là que Ito sensation est proportionnelle au travail nécessaire pour produire l'impression. La cause de la sensation est donc probablement ce travail même.
La loi de la tension peut se formuler de la manière suivante : La faculté d'accommodation ou la ftexibilité de l'organisme s'exerce entre deux limites extrêmes qui ne peuvent être dépassées sans que les forces organiques soient détruites.
Cette loi doit être au fond semblable , sinon identique, avec celle, encore inconnue i qui régit la résistance des forces moléculaires aux actions qui tendent à les détruire. Ces forces, comme on le sait, diminuent rapidement quand la distance des molécules augmente , et sont détruites quand cette distance atteint une certaine limite. On peut donc comparer l'organisme à un corps élastique dont les molécules' sont susceptibles, dans une certaine mesure, de se disposer autrement, mais, abandonnées à elles-mêmes , reviennent à leur position d'équilibre.
Mesure de la sensibilité et causes de rinsensibillté. — Jusqu'à présent on a admis qu'une sensation correspondait à tout changement d'état sensible ; nous savons qu'il n'en est pas ainsi. Toutes les modifications de l'état sensible n'arrivent pas à la conscience ; il faut que le changement ait une certaine importance pour que cela ait lieu. En
LES Causes de l'insensibilité. 195
d'autres termes, des causes très petites ne provoquent pas de sensations distinctes. Considérée à ce point de vue, la sensibilité, peut-on dire, est d'autant plus grande que le changement qui donne naissance à une sensation est petit. Ainsi la sensibilité pour la lumière est plus grande que la sensibilité pour le bruit. En effet, pour juger que deux éclats sont différents, il suffit que Tun remporte sur l'autre d'un centième; mais, pour énoncer un jugement semblable sur deux sons, l'écart doit être d'un tiers.
Mais ce n'est pas tout. Le milieu ambiant peut éprouver des variations dont J'être sensible est absolument incapable de s'apercevoir. Ainsi notre* sensibilité ne peut nous apprendre si un morceau d'acier est aimanté ou non.
Cette insensibilité peut tenir h quatre causes. 1*» Le peu d'amplitude des variations dans l'intensité de l'agent extérieur. Ainsi , la température restant à peu près constante , nous n'aurions certes pas des sensations de chaud ou de froid. C'est ce qui doit arriver, entre autres, aux êtres vivants qui habitent les grandes profondeurs des mers. 2® La lenteur de ces variations. Dans ce cas , l'être sensible s'accommode au changement pour ainsi dire à mesure qu'il
se produit , et ainsi le rapport — ne parvient jamais
à avoir une valeur suffisamment différente de l'unité. C'est pour cette raison que nous ne nous apercevons pas des changeififents qui se font dans les personnes de notre entourage, tandis que nous en serions frappés si nous les voyions à plusieurs années de
distance. C'est encore ce qui fait que nous ne remarquons pas que Fair se corrompt dans une société nombreuse ; que nous ne pouvons suivre pas à pas la croissance ou la décroissance de Téclat du jour. 3® La ti*op grande flexibilité de Tétre sensible, c'est-à-dire sa trop grande facilité d'accommodation. Cette cause agit au fond de la même manière que la précédente. Il est clair que si le «îorps s'accommode
instantanément au nouvel état , le même rapport —
P n'a pas le temps de différer de l'unité; c'est pour
cette raison que, pendant l'ascension d'une montagne , on ne sent pas le changement de la pression atmosphérique, i^ Le défaut de flexibilité. Cette cause est la plus importante , à raison du rôle que je lui fais jouer dans la suite. Voici en deux mots sa portée. L'excitation extérieure est le plus souvent un mouvement vibratoire; si elle rencontre des éléments sensibles dont le mouvement vibratoire naturel est peu en harmonie avec le sien, elle ne parvient pas à les mettre en mouvement continu ; il se produit des interférences, et au mouvement se substitue le repos. C'est ainsi qu'un sonneur maladroit ne parviendra pas à mettre une cloche en branle , parce qu'il tirera maintes fois à un instant inopportun de manière à arrêter le mouvement déjà imprimé. Pour qu'il y ait sensation distincte, il faut donc que le mouvement extérieur rencontre des éléments qui aient, par leur nature même, un mouvement harmonique, ou qui soient susceptibles de le prendre. Les organes des sens ne sont rien d'autre que des séries ou des faisceaux de pareils éléments. C'est
ORGANISME HOMOGENE. 197
pourquoi le son n*agit pas sur la main , ni la lumière sur l'oreille.
Pour que donc la sensation ait lieu , il faut que l'impression ait une certaine importance; mais il faut encore un organe de sens. Au changement physique, en effet, correspond bien un nouvel état sensible ; mais la sensation n'est pas identique avec cet état ; elle répond à la variation même, c'est-à-dire au changement en tant que se faisant y et non en tant que fait. Or, le changement comprend deux termes, le présent et le passé, et l'être sensible doit les saisir en même temps pour sentir. On va voir que l'organe des sens est la condition de la possibilité d'une pareille comparaison.