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LE JUGEMENT PRIMITIF SUR L'EXTÉRIORITE

obtenue par lui, mais qu'elle est venue à la suite (Tune diminution qu'il n'avait pas voulue. C'est la comparaison entre les effets voulus et les mêmes effets non voulus qui lui donne l'idée de l'extérieur. Il arrive de cette façon à reconnaître qu'il y a en dehors de lui des choses qui sont causes comme lui-même est cause , mais qui , à certains égards , sont indépendantes de lui. C'est le premier jugement : il y a quelque chose en dehors de moi *. ,

Mais ce jugement lui-même, on le sent, est une conclusion raisonnée. Pour le porter, il faut, en effet , que l'être sensible ait compris que cette résistance , cet arrêt dans son mouvement n'était pas voulu, ce qui suppose qu'il sait ce que c'est qu'un mouvement voulu ; et , d'un autre côté , il ne peut comprendre ce que c'est que la volonté s'il n'a éprouvé des sensations involontaires. Pour être averti de son existence , il faut qu'il éprouve un changement d'état, et pour juger qu'il y a changement d'état, il faut que son état antérieur lui soit connu. Nous tournons donc dans un cercle vicieux ; c'est-à-dire que nous ne pouvons comprendre com-

* Dans un ouvrage de vulgarisation faisant partie de la Bibliothèque scientifique internationale , et intitulé : Les sens, Bernstein dit dans V Introduction que « c'est la simultanéité de la sensation optique et de la sensation tactile qui nous amène graduellement la conviction que l'objet perçu par lès deux sens se trouve dans le monde extérieur. » Cette doctrine , assez généralement admise, je ne puis la comprendre. Est-ce que les aveugles-nés n'ont pas la notion d*un monde extérieur? est-ce que l'animal doué d'un sens unique n'a pas cette notion ?

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ment se forme le premier jugement. Dès que nous avons ce premier jugement, nous nous rendons fort bien compte de la formation du second ; mais Torigine du premier nous échappe tout à fait.

Gomme le jugement primitif implique volonté , conscience, raisonnement, intelligence, nous voilà amené à dire de ces facultés ce que nous avons dit de la sensibilité : que nous ne pouvons les faire naître d'autre chose, qu'elles sont irréductibles, créées ou éternelles au même titre que la matière et le mouvement.

L*animal s*est donc reconnu comme force, en même temps qu*il admet qu'il y a en dehors de lui quelque chose capable de résister à sa force , de contre-carrer sa volonté. Cette chose , c'est , pour lui comme pour nous, la matière. La matière, c'est le nom commun que nous donnons à toutes les forces qui arrêtent la volonté; c'est ce qui est opposé au moi conscient , au moi esprit.

La notion du mouvement et les notions dérivées. — Poussons plus loin notre hypothèse. Imaginons que le corpuscule se meuve de lui-même, que ce soit comme une proie vivante , et que l'animal le poursuive. — Il est inutile , pensons-nous , de faire remarquer que , les termes de la supposition renversés , le raisonnement reste le même. — Pour le suivre, l'animal doit maintenir égale l'intensité de la pression , et pour cela il doit à chaque instant faire de nouveaux efforts. Ces efforts sont voulus , mais ils sont commandés par autre chose ; il sent qu'il se meut , mais il se dit que le corps se meut de même. Il acquiert de cette fôçon la notion

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du mouvement continu , et le mouvement n'est pour lui que la manifestation sensible du déploiement de sa force *.

La notion du mouvement résulte donc d'une .suite de cftmparaisons entre des sentiments d'efforts et des sensations de pressions voulus sous un certain rapport, non voulus sous un autre rapport. Et l'on remarquera à ce sujet que cette comparaison n'est possible que grâce à l'opposition toujours actuelle entre l'état sensible de l'organe adventice et l'état sensible du reste du corps , le premier état se rapportant au présent, le second au passé '. Tels sont les jugements subséquents.

Nous avons supposé que le corpuscule agissait par contact ; le raisonnement eût été identique , si nous avions supposé qu'il agissait à distance. Qu'il soit un point lumineux ou sonore , une substance odorante, un foyer de chaleur, du moment qu'il détermine la formation d'un organe adventice , l'animal pourra à son gré augmenter ou diminuer la sensation qu'il éprouve , ou se donner pour tâche de la maintenir égale , ou encore la faire changer de

* On voit qu'il ne faut pas définir la force par le mouvement, mais le mouvement par la force. C'est ce que nous avons essayé de montrer dans notre Essai de logiqice scientifique ^ p. 271 , en nous fondant sur d'autres raisons. Nous y avons défini le mouvement : la mesure de la force. Dans ce même ouvrage nous avons prouvé par d'autres voies la plupart des définitions et des propositions que nous ne ferons ici qu'indiquer.

■ Voir pages 199 et suivante.

siège ; et , le mouvement étant en son pouvoir , il peut renouveler l'augmentation ou la diminution , ou la rotation à son gré.

Cependant si le corpuscule est mobile lui-même, l'animal devra se régler sur lui , et ainsi son mouvement sera voulu dans son principe , mais non voulu quant à la direction.

Une fois que l'animal a la notion du mouvement , il a par là-méme , d'une façon plus ou moins obscure, les autres notions cinématiques. La durée est, en effet , le mouvement abstrait. Le temps est un mouvement uniforme pris pour unité ; la vitesse, le rapport du mouvement au temps. La distance est appréciée par la quantité d'effort nécessaire pour la parcourir ; la direction , grâce à la position du point affecté par le corpuscule relativement au corps de l'animal (voir plus bas). La notion de situation ou de lieu dans l'espace dérive de la combinaison des notions de distance et de direction. Pour se former, elle exige un grand nombre d'expériences ou la possession d'un organe très perfectionné comme l'œil. V espace y c'est la synthèse des situations ou des lieux possibles. Enfin de ces mêmes notions découle la notion plus compliquée encore de forme qui est une synthèse de distances et de directions. En effet , la forme d'un triangle , par exemple , est donnée avec la grandeur et la direction de ses côtés.

Savoir où est un objet , c'est savoir quel mouvement il faut faire pour en recevoir telle ou telle sensation. Il ne s'agit pas ici, bien entendu, de la position dans le sens mathématique du mot. On est

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