DEGRADATIONS DE LA CONSCIENCE
geons qui ont vécu , et que le tronc entier sert de support aux générations nouvelles. L'animalité est un grand arbre , mais présentant ceci de particulier que chaque bourgeon , en tant que poussant sur la tige qui lui a donné naissance » ajoute quelque chose de nouveau' au caractère maternel. Nous avons vu que c'est dans l'organe que gît la raison de ce progrès pour ainsi dire fatal , progrès vers le développement ou aussi parfois vers la dégénérescence. Ce passage de la conscience' à l'inconscience on peut l'observer tous les jours. En voici un exemple, à notre avis , concluant. J'avais donné à ma petite fille de sept ans la table de multiplication à apprendre. Pour faciliter la chose, je lui avais d'abord montré les propriétés des produits du facteur 9 , à savoir que le premier chiffre du produit est égal à l'autre facteur diminué d'une unité, et que le second chiffre est tel qu'ajouté au premier il donne 9. Ainsi 7 fois 9 font 63, où 6 est égal à 7 moins 1 , et 3 égal à 9 moins 6. Je lui avais ensuite donné la règle des produits où entre le facteur 5, à savoir que le premier chiffre du produit est égal à la moitié de l'autre facteur , et qu'il faut après ce chiffre mettre un ou 8 suivant que cette moitié est exacte ou non. Cela dit , comme la multiplication par 2 et par 3 est facile, il ne lui restait à apprendre que les produits formés par les facteurs 4, 6, 7 et 8 combinés entre eux, produits dont quelques-uns se forment en outre facilement au moyen des précédents supposés connus. Immédiatement donc ma petite fille connaissait à peu près toute la table. Gomme on le devine» la réponse à chaque question > exigeant d'elle
un petit calcul 9 demandait un temps de réflexion assez notable.
J'étais très satisfait de ce résultat. A trois ou quatre jours de là , un ami vint me voir, et , voulant lui montrer les avantages de mon procédé, je le priai d'interroger l'enfant. Elle répondit imperturbablement sans commettre une seule erreur; toutetefois , avant de répondre, elle réfléchissait pendant un temps encore assez long. Pour parfaire la démonstration , mon ami lui demanda de nous expliquer tout haut ce qu'elle pensait tout bas. « Je cherche à me souvenir , » répondit-elle. Je dois dire que je n'avais plus songé depuis le premier jour à lui faire •répéter de vive voix le procédé de raisonnement. J'insistai à mon tour. « Que fais-tu pour te souvenir? » lui dis-je. Je ne pus obtenir d'autre réponse. La petite ne savait déjà plus ce qu'elle faisait : l'effort qu'exigeait le raisonnement avait sans doute perdu le degré d'énergie requis pour être l'objet d'un acte manifeste de conscience.
Cet exemple me parait frappant , parce qu'il permet de saisir, pour ainsi dire, ce moment de transition où le raisonnement lui-même devient inconscient.
Quand l'enfant 8*essaie à marcher, tous ses mouvements sont voulus ; plus tard ils sont habituels ; ils pourraient être instinctifs ; et ils le deviendront sans doute à la longue , si notre espèce se perpétue longtemps sur cette terre , comme ils le sont devenus chez les jeunes veaux et les jeunes chèvres qui sautent et se conduisent dès leur naissance.
Le toucher. 24 1
L'intelligence progresse donc, elle aussi, vers rinstinct et Tautomatisme. L'intelligence consciente est l'ébauche embryonnaire d'une faculté dont l'instinct constitue une forme plus élevée, et l'automatisme l'expression parfaite. Cette proposition peut paraître paradoxale. Mais en fait, l'ouvrier obligé de réfléchir continuellement à la manière dont il doit manier son outil et au but de chacun de ses mouvements , n'est-il pas au-dessous de celui qui , maître de sa main et de son art, exécute son travail machinalement, el peut, tout en travaillant, chanter, causer ou penser à son aise ?
L'intelligence aboutit ainsi à sa négation , à l'automatisme qui n'en est, pour ainsi dire, que la cristallisation. N'oublions pas toutefois que l'instinct et l'automatisme sont imperfectibles par cela même qu'ils sont parfaits ou à peu près, tandis que l'intelligence est l'instrument indispensable du progrès tant de l'individu que de l'espèce.