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CHAPITRE IV

FAUSSETÉS D’ESPRIT

Sommaire. — La fausseté d’esprit. — Esprits faux très nombreux dans le monde.

Rapports étroits avec les fous et les autres déséquilibrés, surtout les débiles. la folie raisonneuse ou raisonnante. — Un exemple : le raisonneur persécuté — persécuteur. Presque à la limite normale. Rapports avec le vrai persécuté. Caractère spécial qui l’en différencie : il proclame son droit. Inconvénients de son internement.

lixposé général.

Un autre exemple : le raisonneur hypocondriaque.

Les pamphlétaires. — Grande ressemblance avec les esprits faux et les raisonneurs. Traitement général de ces déséquilibrés criminels, esprdts faux ou raisonneurs. — La prison est indiquée quand ils sont nuisibles. C’est le moins mauvais des expédients.

La débilité mentale, la sottise.

Exemple pris chez les gens en apparence normaux. Un exemple chez une arriérée épileptique ; chez une débile d’asile. C’est un genre spécial de fausseté du jugement, la sottise, à distinguer de la bêtise. Vanité. Prétentions. Crédulité. Aptitude à la contagion mentale. Le masque du débile. La débilité est un terrain semblant favorable à l’éclosion des folies. Influence sur la cohérence du délire. Exposé général.

Fausseté d’esprit proprement dite (1).

{Les esprits faux.)

On voit rarement les esprits faux dans les asiles. Mais ils pullulent dehors et chacun en a sûrement rencontré. Ce sont ces ^ens faiseurs de systèmes, obstinés dans leurs idées, car ils sont toujours convaincus, supportant mal la contradiction, car ils sont toujours imbus d’eux-mêmes et de leur supériorité intellectuelle, qui généralement aiment à discuter, à ergoter, et à soutenir leurs idées par des raisonnements souvent interminables.

J’ai connu autrefois un savant de cette tournure d’esprit, Ne.... qui, doué malgré cela d’une intelligence remarquable, s’était fait à juste titre un nom dans une science particulière. Il avait la fâcheuse propension à se croire universel, apte à Juger de tout, et il discutait sur tout avec âpreté, entêtement, difficile a saisir dans le détour de ses raisonnements spécieux. Cette tendance (1) Paulh.an, Les types intellectuels, esprits logiques et esprits faux . Paris, 1896.

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à raisonner était sous une forme atténuée, le vice fondamental crue je décrirai tout à l’heure chez les raisonneurs. Mais là où éclatait le plus la tournure anomalede son esprit, c’était dans la constitution d’un système scientifigue ou plutôtdansla defense dune théorie scientifique qu’il avait faite sienne par les additions qu’il y avait apportées. Très intelligent, il était pourtant incapable de comprendre les ob|ections les plus évidentes qu’on lui opposait et il ne s’aper cevait pas des contradictions énormes que -renfermait sa théorie même quand on les lui faisait toucher du doigt. Il était bien ébranlé un instant mais le système l’emportait bien vite, et il avait plus raison que jamais’ Il était incapable de nuances, incapable de rechercher et de trouver dans les théories adverses les bonnes idées qu’il pouvait y voir, car ses svmpathies intellectuelles étaient étroites. Ce mot étroit caractériserait assez bien sa tournure d’esprit, malgré l’étendue de son instruction. Il était, comme il arrive toujours en pareil cas, très infatué de ses lumières et je me rappelle un jour ou il se vantait d’avoir très bien choisi ses auteurs comme base de discussion a une de ses théories. Et précisément il avait montré d’une façon éclatante la fausseté de son jugement dans ce choix. Un psychologue qui le connaissait bien, bon juge en fait d’intelligences, et qui avait été frappé de cette intrépidité logique, logiquement fausse, avait remarqué aussi l’énorme assurance de Ne..., qui n’admettait pas qu’il pût se tromper : « un pape >, disait le psychologue de M. Ne... e r .

Ces esprits logiquijs, c’est-à-dire (|ui aiment la logique, mais fausse, et le système à outrance, et qui en dehors de cette étroite enceinte sont encore capables de jugement et d’intelligence réelle, peuvent être à diflférents niveaux de capacité intellectuelle D’où des variétés, que les degrés d’étendue et de profondeur concernant la fausseté du jugement viennent compliquer encore. Il est bien certain que cette fausseté ne porte que sur des sujets spéciaux ou plus ou moins élevés, parce que sans cela ils ne pourraient pas vivre du tout dans le monde. Pourtant, un certain nombre sont des déclassés ou des ratés par manque de jugement dans leur conduite. Il y a là toute une série d’esprits à étudier. On peut rappeler ces inventeurs méconnus, ces faux savants, ces réormateurs, etc., qui font imprimer des livres, des journaux ou des atliches étranges, et qui parfois finissent à l’asile, et à côté deux des savants véritables comme M. Ne..., des professeurs de ^acuité, des philosophes qui peuvent, malgré leur tare intellectuelle, rendre des services à la société.

Il faudrait développer minutieusement tous les détails de leur psychologie. Comme, médicalement, cela n’a pas une grande portée je passe à des anormaux très voisins, ces raisonneurs et nis\ ont assez souvent affaire au juge ou à l’alié-

Chaslin. — St'iniülogie.

FAUSSETÉS D’ESPRIT

Folie « raisonnante » ou raisonneuse.

[Les raisonneurs.)

Ce sont encore des esprits faux, raisonneurs avant tout, peu endurants, mais qui révèlent avec éclat ce caractèj’e et cette tournure d’esprit spéciale par crises, à l’occasion d un fait particulier ou de quelques faits, qui ont une grande importance à leurs yeux; et alors ils font preuve d’un jugement dévié avec un esprit critique éveillé, une faconde extrême, une combativité remarquable, susceptible d’aboutir à la violence, et une « égocentricité » pareille à celle du persécuté vrai. L’idée fausse est ordinairement très limitée, très voisine de l’erreur physiologique ; elle est suscitée par un événement réel et c’est à partir de cet événement que la fausseté d’esprit, dirigée par 1’ « égocentricité », se révèle manifeste. L’idée fausse passe quelquefois à l’idée délirante confirmée et dans ce cas on a affaire à des états qui se confondent insensiblement avec certaines folies systématiques (voyez plus loin), mais qui s’en distinguent par l’acharnement à ^^ouloir logiquement démontrer le bien fondé du point de départ par des raisonnements interminables, d’ailleurs peu variés. On en distingue plusieurs sortes .

Je ne donnerai que deux exemples :

Le raisonneur persécuté — persécuteur (raisonnant des auteurs). — C’est le type classique et le plus fréquent.

Mar... 1’., entré ii Bicêtre le 15 juillet 1904. à 1 âge de 42 ans, sorti le 28 juillet 1906.

Aucun renseignement sur ses antécédents. Je n’ai pas tenté d’en avoir du malade lui-même, qui s’y serait sûrement refusé. Je sais seulement qu il a été toujours un peu un excitateur et un agitatem- dans son milieu; faisant preuves d’activité d’esprit et de combativité, de tendances très révolutionnaires, et ombrageux, comme tous les raisonneurs. M... a écrit ses mémoires et il ma remis, quandj’aipris le service, uncahier contenant toute l’histoire de sesdémêlé avec la justice, ainsi que la copie textuelle de ses nombreuses lettres aux différentes autorités, aux journalistes et autres personnes auxquelles il a fait part de ses griefs ou qu’il accuse de complicité. M... parle très facilement, de même qu’il écrit très clairement et avec beaucoup de correction grammaticale. H s’excite en parlant, accentue ses paroles avec une conviction extrême, discute pied ù. pied avec son interlocuteur, quand celui-ci lui fait des objectiotis, raisonne, souvent sur des pointes d'aiguille, à propos de tel ou tel article du Code qu’il cite par son numéro (il a un Code avec lui), est souvent mordant et ironique, moqueur ou agressil', soutenu qu’il est par une haute idée de lui-

folie raisonneuse. 831

même, de ses droits, de ses connaissances juridiques. On scntqu’il s'honore de la lutte qu’il a entreprise à lui tout seul contre la magistrature et les médecins aliénistes. G est un raisonneur, une forte tête, un obstiné qui n’a jamais tort i.n combatif qui veut toujours aller jusqu’au bout de son di-oit, de ce qu’il croit être son droit.

Voici maintenant le thème de ses raisonnements :

Ayant ete insulte d’une façon particulière par ses camarades qui le traitaient de..... il note incontinent toutes les circonstances de l’insulte et, aulieu de la dédaigner, il poursuit ses diffamateurs devant le tribunal, malgré les instances pressantes de ses amis et de son patron. L’affaire vient devant la police correctionnelle; son premier avocat d’office repasse, 60 heures avant le jugement son dossier à un second avocat. M... se plaint fortement que celui-ci ne connaissait pas bien le dossier et a mal plaidé.

M... a gagne, mais n’a pas obtenu l’indemnité aussi forte qu’il la réclamait

I va en appel en déclarant dans une lettre au Procureur général qu’il plaidera bu-merne sa cause, n’ayant pas, dit-il, droit à un avocat d’office en appel; et SC plaignant d etre une victime du règlement de l’ordre des avocats. 11 comptait en ecinmit cette lettre que devant la gravité de ses griefs contre l’ordre des avocats, le Procureur généralcommuniquerait officieusement sa lettre au bâtonnier, lequel s;empresserait de faire réparer la gaffe involontaire d’un jeune confrère, commise grâce au réglement de l’ordre, « en m’adressant (c’est une phrase de M... meme) à k bonne volonté d’un avocat assez riche pour prendre ma cause a titre gracieux ». 11 écrit aussi au président de la Chambre de la Cour d appel pour lui signaler tout cela. Ce président aurait dû commimiquer sa lettre au bâtonnier ou enfin agir d’une façon quelconque pour lui faire obtenir réparation du premier préjudice causé.

II comparaît donc en appel devant ce môme président X..., qui refuse de renvoyer 1 atïaire à la demande des adversaires de M..., qui n’avaient pas d’avocat. Le président ne les interroge pas, refuse d’entendre les témoins (M. aurait voulu en faire entendre un nouveau), enfin confirme purement et simplement le jugement après audition du greffier et de la partie civile. Pour M..., cette açon de procéder constitue la violation sur sept points de l’article

90 du Code d Instruction criminelle (1). En n’interrogeant pas les prévenus, piesident a eu pour but de faire commettre par le greffier un faux en écri-

rr^vS fu' ? M sur le procès-verbal que les adversai-

avaient fait delaut. M... n a pas lu ce procès-verbal, mais ayant été si-ner son désistement de pourvoi, les employés ont eu l’air embarrassé; l’un (feux

art defaut. M ayant objecte qu’ils étaient là, et qu’on ne les avait pas ontend , lemploye dit (paraît-il) : « Ob! c’est un gâchis que cette affafre».

\ mi 1 ^ P°‘-f“iturc contre le président

ealL des avocats

tiœ îu ^ é id‘T'r r a" '^dnistre de la Jus-

Enfin, devant le silence des autorités, il écrit au président X. et au garde des que’.î’aprlTsVX ‘"’X plus

S32 FAUSSETÉS d’ESPRIT.

sceaux pour les prévenir qu’il essaiera de «tuer le président X... sous le ridicule, ce qui n’est pas une arme prohibée ». Elîectivement il attendra le magistrat à sa porte avec l’intention de l’enduire de matières fécalesquil portait dans un pot à lait. Arrêté, il est envoyé au Dépôt, puis à Sainte-Anne, puis àBicêtre. Là, il accuse les médecins aliénistes d’avoir pris le parti de la magistrature et de la police.

Parmi ses griefs contre eux, il relève qu’à Sainte-Anne le médecin a fait son certificat le lendemain de l’entrée seulement et qu’un autre certificat d’un autre médecin a été fait le 16 alors que lui est arrivé le 15. Il se vante dêtre assez intelligent pour avoir remarqué cela. Il met tout le monde en mouvement et écrit lettres sur lettres (1), en rédigeant un long mémoire qu’il envoie à, différentes personnes. 11 travaille dans les ateliers et pourrait facilement se sauver : il ne le fait pas, parce qu’il veut sortir de Bicêtre avec les honneurs de la guerre. Il s’occupe d’ailleurs à soutenir les griefs de quelques pensionnaires qui lui ressemblent plus ou moins par l’attitude intellectuelle.

Comme tous les raisonnants ou raisonneurs, M... prend très mal le séjour à l’asile et ne fait que s’exciter davantage. Aussi j’estime qu’il est préférable de de le faire sortir, M..., ayant d’ailleurs affirmé qu’il ne chercherait plus à se venger; il sort finalement le 28 juillet d906 (2). J’expliquerai plus bas comment je conçois qu’il faudi’ait agir avec cette sorte d’anormaux.

On saisit bien par cet exemple le caractère particulier do ce type anormal. C’est un individu qui a toujours été actif, remuant, probablement un agitateur convaincu, qui, un beau jour, insulté réellement et accusé à tort par ses camarades, cherche à se venger en les faisant punir par la justice. Le jugement n’étant pas rendu à son gré, il accuse le magistrat, par suite d’une fausse interprétation, de persécution à son égard et de forfaiture. Ici se montrent des prétentions à connaître à fond le Code, qui se rencontrent chez beaucoup de ces raisonneurs processifs. Il veutlaire punir le magistrat et, n’y arrivant pas, tente de provoquer un scandale pour passer en Cour d’assises alin do proclamer en public ses griefs et se faire rendre justice. On l’interne; alors il réclame incessamment, écrit lettres sur lettres, mémoires sur mémoires aux autorités; il était en train d’ameuter les journalistes, quand il a été remis en liberté. Sentiment énorme de soi-même, de son bon droit, ironie, agressivité, activité et même suractivité intellectuelle, touchant à l’excitation, mais toujours pour le même motif, verbiage incoercible; raisonnements sur des pointes d’aiguille, le Code à la main, n’acceptant pas de s’échapper parce qu’il veut sortir avec les honneurs de la guerre; — telles sont les carac-

(1) Il faut noter que toutes ces lettres sont envoyées recommandées.

(2) Je n’ai pas appris qu’il se soit fait encore reprendre par la police (décembre 1911).

FOLIE RAISONNEUSE

téristiques qu il a présentées. Il faut remarquer qu'une fois sorti il paraît s’être tenu tranquille, puisqu’on n’a plus entendu parler de ses projets de se faire rendre justice. Le paroxysme a passé probablement assez rapidement dès qu’il a été remis en liberté. Je crois effectivement que l’asile ne faisait que l’exciter davantage. La mise en liberté a amené une sédation. — M... reprendra-t-il un jour une attitude analogue vis-à-vis d’une autre idée fausse du même genre? Je ne sais, mais c’est possible. En tous cas il ne paraissait guère dangereux au point de vue des violences qu’il préméditait, car il n’a jamais voulu attenter aux jours du magistrat.

Exposé général. — Le raisonneur persécuté-persécuteur.

État permanent constitutionnel, mais qui se révèle surtout à certains moments de la vie de l’anormal par une exacerbation caractéristique.

Généralement le point de départ de la crise est un fait vrai ou à moitié, faussement compris, d’où idée de persécution, de préjudice, ordinairement d’ordre moral analogue à l’idée vraie de persécution, mais le plus souvent beaucoup moins extravagante et presque dans les limites de la normale, que l’on peut appeler une idée fausse, une interprétation fausse, plutôt qu’une idée délirante.

Cette erreur de jugement, qui est limitée à l’idée principale primitive et ensuite à quelques autres seulement, repose sur une fausse appréciation du droit de l’anormal en particulier (dans le cas le plus courant où il s’agit d’une injustice commise), au fond sur un sentiment personnel excessif, une confiance illimitée en soi et en sa cause. Gela s’accompagne de :

Raisonnements poursoutenir la thèse, l’idée fausse, même avec mauvaise foi ;

Loquacité intarissable, écrits interminables, minutieux, détaillés ;

Réclamations incessantes, procès, etc;

Recherche fréquente du scandale et de la violence pour attirer l’attention;

Tendance à se faire redresseur de torts;

Persécution acharnée dès le début contre les personnes réelles, supposées ennemies, par tous les moyens légaux et illégaux, d’où procès, menaces, violences, assassinats, qui peuvent rendre ce genre d’anormal très dangereux.

Il y a des Variétés nombreuses ; ce sont les persécuteurs :

FAUSSETÉS D'ESPRIT

Processifs (c’est la plus fréquente de beaucoup) ;

(interprétation fausse au début, par exemple : un médecin les a mal soignés, d’ou persécution contre le médecin) ;

Amoureux (se croient aimés de quelqu’un);

Familiaux (se croient le descendant de tel ou tel personnage);

Réformateurs politiques (régicides, etc.).

Si ces types d’anormaux doivent être distingués des vrais persécutés, des hypocondriaques, etc., il n’en est pas moins vrai qu’il y a des transitions insensibles entre eux, de même d’autre part avec les esprits faux, les maniaques intermittents, les instables et les fous moraux.

Mais pour le diagnostic avec le persécuté on doit se rappeler avant tout que celui-ci dissimule, tandis que le raisonneur -proclame ses idées fausses, même quand elles sont vraiment délirantes et est encore plutôt un persécuteur qu’un persécuté.

Quant au traitement, je le résumerai plus bas (voyez p. 538).

Le raisonneur hypocondriaque. — Voici maintenant une variété plus rare de raisonneur qui montrera bien le fond même de l’esprit de ces anormaux.

Dur... O., négociant, 39 ans.

Antécédents. — Les seuls renseignements que j’aie sur l’hérédité sont trop peu précis. Il est probable que la mère du malade a été obsédée ou mélancolique, et que le père a dû faire abus de boissons alcooliques.

Dur... a toujours été un nerveux, un émotif, faisant des démonstrations de tendresse féminine, manquant de bon sens pratique, dyspeptique et éprouvant depuis longtemps des sensations bizarres dans le thorax et l’abdomen. Vers 25 ans, il a eu, à la suite de déboires, une crise d’insomnie qui aurait duré une dizaine de jours. Étant pour quelques mois en pays étranger pour sa profession, il aurait eu, d’après les dires d’amis, un désespoir tel de n’être plus au milieu des siens qu’il aurait eu des idées de suicide. Il y a deux ans, sans cause connue, dit le malade, il a éprouvé pendant ses vacances un nouvel accès d’insomnie, qui a duré une dizaine de jours et s’est terminé brusquement.

Toute Tannée dernière, grandes inquiétudes à l’occasion de sa famille. Depuis deux mois environ le malade dit avoir une insomnie presque complète. Il s’endort, mais se réveille au bout d’une heure ou deux avec une sensation de bien-être qui est remplacée par des sensations bizarres dans l’estomac et l’intestin, et avec de l’excitation intellectuelle dont Dur. . . rend très mal compte. Dans la journée, grande lassitude nerveuse par moments, mal précisée. Le travail est continué ; l’appétit intact et les digestions de la journée bonnes. Peu à peu cet état s’accompagne de craintes de ne pas guérir, de devenir fou : « Ce n’est pas naturel de ne pas dormir un seul instant, je n’y résisterai pas, je deviendrai fou, et ce qu’il y a de pis c’est une sensation de légèreté qui ne devrait pas être. » Pourtant Dur... dit qu’il est fatigué, mais quand on insiste.

FOLIE RAISONNEUSE

il finit par expliquer que cette fatigue réside au creux de l’estomac. Ces craintes qu’il éprouve la nuit sont horribles. En racontant cela il finit par sangloter en s’écriant qu’il n’est pas possible qu’il guérisse, qu’il va devenir fou; il se livre à des démonstrations d’une sensibilité enfantine vis-à-vis du médecin.

L’aspect général est très bon: il n’y a rien d’objectivement appréciable ni à l’estomac, ni ailleurs.

Sui’ le conseil de rester couché. Dur... dit qu’il ne pourra digérer, car le poids des couvertures seul sur la région stomacale le gêne.

Pourtant il est resté à peu près couché une quinzaine il y a quelque temps sur l’ordre d’un médecin, mais a suivi fort inexactement les prescriptions. Il a pris des hypnotiques pour dormir et qui lui réussissaient, mais ce qui montre bien qu’il ne pourrait dormir sans cela, dit-il. On lui conseille d’entrer dans une maison d’hydrothérapie pour faire une cure de l’epos. Il accueille ce conseil par des jérémiades enfantines, disant qu’il en mourra, qu’il deviendra sûrement alors tout à fait fou, etc., etc. Il donne l’impression d’un grand enfant, gâté et élevé de travers.

Entré à la maison de santé, il refuse l’isolement complet, refuse de garder le lit. On le fait dormir par les hypnotiques, le massage, les bains, les douches. Au bout de quelques jours, il paraît moins préoccupé et semble amélioré; ce ne fut qu’un instant. Il est repris de sa crainte de ne pas guérir, crainte qu’il raisonne: s’il ne peut dormir qu’avec des drogues, ces drogues useront leurs effets, il ne sera pas guéri; sa famille ne pourra lui payer longtemps la maison de santé, chez lui il sera à charge aux siens, il ne lui reste plus qu’à se détruire.

11 écrit tous les jours à sa femme et refuse de ne pas lui écrire, de recevoir ses lettres, une femme pareille étant une héroïne, une femme exceptionnelle, dont les lettres ne peuvent être que bienfaisantes. Use remet aveuglément entre les mains des médecins, proclame-t-il, et en même temps discute, ergote à perte de vue et se refuse à observer ce qu’on lui prescrit. Il trouve hautement moral d’écrire à sa femme qu’il va se suicider, afin de la prévenir d’avance.

A son père il écrit aussi une lettre où il examine avec beaucoup de détails les façons de se suicider, ajoutant qu’il mettra son projet à exécution sous peu, s’il ne dort pas enfin sans drogues. Avec les médecins il revient sans cesse sur son cas incurable, disant qu’il y voit clair, qu’il ne guérira jamais ; il est aussi intarissable qu’un persécuté raisonneur.

C’est un esprit faux qui déraisonne sur son cas et l’aggrave, car cette insomnie névropathique n’est rien, c’est son obstination à en tirer un pronostic fâcheux qui l’entretiént. C’est une sorte de raisonneur de travers et entêté, tout à fait comparable aux persécutés raisonneurs. La lettre suivante achève de le démontrer.

« Monsieur le Docteur,

« .Te vous ai senti si humain, si bon ; vos q.q. paroles m’ont pendant q.q. heures tant fait de bien, que j’ose encore venir vous importuner pour que vous me tendiez la main encore une fois. Il y a des monrents (car les heures noires sont revenues; je n’ai pas dormi une hem-e la* nuit qui a suivi votre consultation, malgré les médicaments) où je cherche à me cramponner

FAUSSETÉS D’ESPRIT

à tout pour me retenir à la vie. J’ai tant de peur d’être acculé au désespoir. Or, je ne dois pas mourir encore, si du moins je puis être guéri dans un délai rapproché. Ma femme n’a pas de fortune; elle nourrit son bébé. J’étais seul à gagner notre pain. Si je puis guérir bientôt, je dois vivre; cela est indiscutable; mais si je dois guérir bientôt, pouvez-vous me donner une limite approximative? Il y a 3 mois passés que l’insomnie a commencé. Répondez-moi surtout à cette question : Avez-vous vu des insomniaques de plus de 3 mois revenir à l’état normal dans un délai de temps relativement rapproché? Avezvous vu des hommes dans mon cas ? En avez-vous soigné ? Beaucoup ont-ils guéri? Si mon état se prolongeait, combien de temps pourrais-je durer avec espoir de guérison? — Ce sont là. Monsieur le Docteur, autant de questions que j’aurais voulu vous poser durant la consultation, mais quand plusieurs

personnes sont pi’ésentes, on ne saurait penser à tout . Enfin, pour ce qui

est de ma réclusion dans cette maison pouvez-vous me permettre de vous en poser q.q. autres? On ne me laisse plus sortir du tout, et je ne reçois des visites que deux fois la semaine. En outre, souffrant de dyspepsie depuis des années, le régime de la maison m’est extrêmement pénible, et est cause luimême de plusieurs insomnies. Enfin je ne trouve pas le silence suffisant.

<c Monsieur le Docteur, je vous demande ces choses parce que je sais qu’en science il n’y a que des cas. Je crois que pour ma part l'isolement n’est qu’une torture de plus ajoutée aux autres et qu’une certaine distraction ne peut m’être qu’un bien. Une certaine fatigue physique modérée ne pourrait-elle aussi m’être permise? Si je pouvais être autorisé à une petite marche quotidienne de 2 ou 3 kilomètres ?

« Je suis malheureusement un être tout d'affection. Cet isolement loin des miens m’est le grand supplice. Croyez-vous qu’il faille m’y habituer pour guérir plus tôt? En outre ma vie a toujours été active et pleine de nobles efforts. Je suis rélégué ici dans un étroit espace parmi des malades dont la seule vue m’est une peine. Je crois vraiment que si je pouvais avec une aide extérieure échapper à la hantise de ma solitude et de mon malheur je serais amené à éprouver plus de calme. — Ma douleur constante consiste encore en ce que jusqu’à cet âge bientôt j’ai toujours vécu libre et maître de moi. Je souffre d’autant plus d’être rangé parmi les dégénérés. Je souffre surtout ensuite d’être exilé de toute la vie à laquelle je me suis tant mêlé.

« Eïilm j'ai peur, une peur atroce, et c’est là ma hantise, d’être la douleur de ma bien-aimée, de ma femme, pour qui je dois être et j’ai été une joie. J’ai peur que le désespoir me prenne de ne pas sortir de cette crise. J’ai peur du chagrin de la voir travailler, gagner la vie pour moi, impotent. Car le dévouement de tous les miens ne pourra m’entretenir longtemps dans cette maison. Si je sors de cette maison non guéri, que devenir? Avant d’y entrer, le spectacle de mon martyre d’insomnie a été un martyre pour ma femme. Gomment retourner près d’elle avec en plus la désespérance d’avoir reçu des miens un tel sacrifice inutile ?

a Voilà, Monsieurle Docteur, ce que j'aurais voulu pouvoir vous dire plus complètement l’autre jour. Me pardonnez-vous de l’ajouter maintenant (1) ? Songez (1) Le malade l’avait rabâché à satiété pendant la consultation.

FOLIE RAISONNEUSE

il ma vie, à ma femme, à mon bébé. Dites-moi ce qu’il faut faire pourles miens. Protégez-moi contre mon affreux désespoir de leur être une charge et une douleur. Dites s’il estunmoyenplusrapide, plus sûr de guérison ; quel est-il ?' L’effort que vous me demandez pour changer mon inconsciente « volonté » est chez moi constant, mes nuits et mes jours sont des batailles. Mais puis-je oublier la réalité^! Que ma femme souffre par moi, que son avenir, celui de mon fils sont on danger par moi. Me priver de recevoir la lettre de ma femme ne peut qu’augmenter mon inquiétude et ma souffrance, car il est impossible que je puisse oublier mon fils et ma femme. Sans nouvelles d’eux je m’inquiéterais plus, bien plus I Au contraire ces lettres qui sont d’un être radieux et héroïque sont toute ma joie. S’il faut que mon esprit se calme, je crois que la lettre de mafemme, que sa vue même me sontnécessaires. Mais, Monsieur le Docteur, je me garderai d’aller contre votre expérience et votre science éminentes. Si vous avez déjà soigné des insomniaques aussi profondément atteints, affectifs et douloureux que moi, par des méthodes plus dures, dites-le moi, j’aurai confiance, j’ai toute confiance en vous(l). Je vous jure que je n’ai pointd’autre mal, d’autre phobie que ne pas dormir, et aussi ne pouvoir vivre et gagner le pain de ma femme et de mon enfant, faire le malheur des miens, voilà tout ce dont je souffre horriblement. Dès que le sommeil naturel reviendra huit nuits de suite, je suis sûr de retrouver mon âme claire et heureuse d’autrefois.

« A vous.... Monsieur le Docteur. J’espère encore en vous de toutes mes forces.

« P. S. — Encore une question (2), Monsieur le Docteur, et veuillez me tout pardonner. ^

« Si, au bout de deux ou trois mois, temps extrême des sacrifices que les miens pourront faire pour me garder ici en traitement, ou même simplement si d ici q. q. temps les médicaments qu’on me donne pour dormir dans cette maison ne suffisaient plus à leur rôle, dites, je vous en supplie, comment /'mVe pour retourner chez les miens, subir l’horrible martyre de l’épuisement nerveux, et échapper à la hantise, à l’impulsion d’une catastrophe de désespoir ?

G est tout le sens de la lettre écrite à mon père, je sais que je ne puis vivre sans dormir ou sans un épuisement nerveux inouï qui sûrement me surexcitera et me poussera à un acte de folie. Dites, Monsieur le Docteur, pensez à cette hypothèse, je vous en supplie et protégez-moi contre ces faits menaçants...

« Songez-y, les miens ne pourront toujours faire l’immense sacrifice. Alors que devenir ? .

On pourrait citer bien d’autres variéte's de ce genre d'anormaux raisonneurs.

Lorsqu’on examine bien ces individus, on s’aperçoit qu’ils ont un esprit faux généralisé, mais pourtant assez vigoureux pour

(1) Malgré ces protestations perpétuelles de confiance, le malade n’a jamais voulu accepter le traitement prescrit.

f2) Question que D.. . n’a cessé de poser au médecin à chaque visite.

FAUSSETÉS D’ESPRIT

ne pas être classés dans les débiles (voyez plus loin), bien que la ligne de démarcation ne soit pas tranchée. De plus, à l’occasion d’un accident qui intéresse leur personnalité, la fausseté d’esprit se révèle plus accentuée dans l’interprétation de cet incident et de ses corollaires, accompagnée d’un grand déploiement d’effort logique et de la manifestation de l’importance énorme qu’ils attachent à eux-mêmes et à leurs idées. Ces anormaux, les raisonneurs, convaincus, luttent pour leur idée et contre le médecin et même au besoin contre tout le monde. Ils sont tout à fait l’opposé des obsédés, qui doutent de leurs idées fausses et luttent contre elles en recherchant l’appui du médecin.

Les pamphlétaires. — A côté de ces raisonneurs on peut ranger une classe d’esprits très voisins qui montrent autrement leur fausseté d’esprit. Ce sont les pamphlétaires : critique acérée, combativité, méchanceté, ironie, souvent mauvaise foi, tout comme chez les persécuteurs ; mais fausse appréciation de l’importance, de la valeur relative, de l’opportunité de leurs critiques qui sont parfois très exactes. L’étude approfondie de l’état mental de ces anormaux serait fort intéressante : on connaît assez de pamphlétaires célèbres vivants ou morts pour avoir un riche matériel d’étude.

Traitement de la « folie raisonneuse ». — Le traitement employé vis-à-vis de ces anormaux peut beaucoup pour aggraver leur état de surexcitation psychique et peu pour les calmer. Cependant, s’ilne peut être question de guérir de pareils anormaux, il faut pourtant se demander ce que l’on doit faire d’eux, pour eux et pour les autres. Leur intelligence est si rapprochée de la normale qu’il est bien difficile de les considérer comme de vrais fous, sauf dans quelques cas où les idées fausses sont vraiment délirantes. Mais l’asile ne leur réussit pas, ne les calme pas; au contraire, il ne fait que les exciter davantage et,qul pis est,ils y sont très nuisibles pour les autres malades. J’ai vu souvent ces anormaux se contenir une fois relâchés de l’asile, afin de ne pas y être ramenés, ce qui prouve qu’ils sont assez intelligents pour comprendi’e l’intérêt qu’ils ont à se taire. Aussi je crois qu’il serait préférable de les traiter comme des criminels ou délinquants, quand ils tombent sous le coup des lois; ils ne sont pas plus ni moins anormaux que ces derniers, et cela réussirait mieux à les calmer et à mettre à l’abri les gens qu’ils persécutent. — Tout en reconnaissant les criminels, les fous moraux, les persécuteurs raison-

FOLIE RAISONNEUSE

nants et autres déséquilibrés qui n’ont pas de troubles grossiers de l’intelligence comme des anormaux, je le répète, je crois meilleur de lesdéclarerjusticiablesdela thérapeutiquepénitentiaire. C’est à mes yeuxle moins mauvais des expédients. 11 va sans dire que je ne conseillerais jamais l’internement dans un asile d’aliénés (le malade tels que Dur... (p. S.34). D’abord parce qu’ils ne sont pas assez fous, ensuite parce que cela leur serait nuisible, ensuite parce que cela donnerait sûrement lieu à une histoire de séquestration arbitraire. 11 ne suffit pas d’être un anormal ou même un aliéné avéré pour être enfermable et enfermé. C’est une question d’espèce. Aussi vaut-il mieux, quand ces anormaux sont enfermés, les relâcher. C’est la conduite que j’ai tenue pour maints d’entre eux envoyés dans mon service à Bicêtre. Je pense que le médecin, tout en n’empiétant pas sur les attributions du légiste, peut indiquer discrètement à celui-ci que la fameuse distinction de responsable et irresponsable, suivant que les gens sont normaux ou anormaux, n’a pas de sens. 11 s’agit pratiquement de savoir ce qu’il y a de plus efficace ou de moins inefficace à employer pour eux : la crainte ou la médecine. Ne sait-on pas que, même chez lesfous, la première peut agir parfois favorablement pour les faire tenir tranquilles ? Je ne puis m’étendre sur ce sujet, qui comporterait de longs développements, sur la réforme des procédés de protection contre les extra et anti-sociaux. La prison est d’ailleurs un moyen de traitement bien imparfait, et il est sûr qu’il serait plus utile pour la société de prévenir la formation de tous ces anormaux. C’est encore une question médico-sociale.

Débilité mentale (la sottise;.

(Les Sots.)

Il est assez difficile de donner une définition précise de la débilité mentale, d’autant plus que ce genre de fausseté d’esprit se rencontre souvent avec l’arriération réelle, tout en étant distinct. Quelques exemples montreront tout au moins le genre de jugement faux qui est à la base de cette anomalie mentale si importante.

Dans un hôtel de province se trouvait un Français au milieu d’Anglais et d Anglaises avec qui il causait dans leur langue. Une autre Anglaise, Smi.,., s’approche etlui demande un renseignement auquel il fut répondu

FAUSSETÉS D’ESPRIT

correctement, mais avec un accent français énorme. La dame remercie et ajoute : Est-ce que vous êtes Anglais? Voilà un manque de jugement de débile ; non pas d’avoir pris le monsieur pour un Anglais, ce qui était impossible, mais de ne pas s’être aperçue qu’un pareil compliment (les débiles sont souvent des complimenteurs et des gens trop polis) ne pouvait être admis par celui auquel il s’adressait, conscient de son abominable accent. La dame portait sur sa figure le masque du débile avec cet air de satisfaction niaise qui le complète si souvent.

Etant à l’étranger il y a quelques années, j’ai pu observer de près un débile M. Bro...,dont je regrette fort de ne pas avoir noté textuellement les propos si typiques. Cet homme qui était financier et avait gagné une belle fortune, ce qui prouve que la débilité mentale, comme j’y insisterai tout à l’heure, n’est pas incompatible avec le succès social, cet homme, dis-je, avait fini, à cause de sa sottise, par se mettre à dos tout le monde , particulièrement unjeune homme assez tranchant de qui il avait essuyé maintes rebuffades sans les comprendre. Un jour, après avoir dit une nouvelle sottise à ce jeune homme, il

ajouta : « D’ailleurs, vous qui êtes si joli garçon . » C’était un manque de lact

qui mit le comble à la fureur du jeune homme.

Le manque de tact est une erreur qui peut tenir à plusieurs causes, mais ici il faisait partie du même cadre, la débilité, quiest un manque de tact perpétuel dans tous les jugements tins ou à peu près fins. Parmi les jugements, il faut bien tout de même qu’il y en ait suffisamment de normaux, ceux qui sont assez «gros», puisque beaucoup, la majorité des débiles vivent dans la société et même y réussissent par un certain côté.

Je viens de parler du manque de tact ; une erreur voisine est ce qu’on appelle familièrement la gaffe, mais la gaffe est perçue le plus souvent par son auteur, tandis que le manque de tact n’est pas reconnu par celui qui s’en rend coupable.

Le financier ci-dessus, qui avait le masque typique du débile, était enchanté de lui-même et ne s’expliquait pas certaines avanies qu’il avait reçues et à la fin senties. Sottise et vanité marchent de pair. Par un certain côté cette débilité est l’opposé de l’esprit de finesse. On s’explique alors en partie la réussite de ces esprits dans le monde, en comparant leur jugement à un crible qui permet le passage des plus grosses comparaisons, ressemblances ou dissemblances utilisables pour la vie pratique, mais qui ne retient pas les plus fines, conditions du travail intellectuel réellement supérieur.

Voici maintenant une débile d’asile avec complication d’arriération mentale et aussi d’épilepsie :

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