DÉBILITÉ MENTALE
Débilité mentale. — Arriération. — Epilepsie.- — Marthe Vig..., âgée de 37 ans, entrée à la Salpêtrière le 14 mai 1910.
C’est une épileptique depuis l’âge de 12 ans. Elle est arriérée, en ce sens qu’elle n’a pu acquérir une instruction suffisante; elle lit et comprend peu ce qu’elle lit, elle écrit, mais avec beaucoup de fautes d’orthographe, elle calcule un peu. Son instruction générale est très restreinte. — Dans le service elle aide au ménage et fait de la dentelle au crochet. Elle est parfaitement adaptée à l’asile. — C’est non seulement une épileptique et une arriérée, mais aussi une débile. Sa physionomie est typique ; toujours proprement mise, bien coiffée (ce n’est pas elle qui se coiffe, mais elle demande à se faire coiffer de telle ou telle façon), avec des bijoux innombrables le jeudi et le dimanche (jours de visite), elle a un air niais de satisfaction d’elle-même bien caractéristique. Elle se rengorge quand elle parle à quelqu’un. Sa mimique intellectuelle est par contre extrêmement pauvre. Les muscles frontal et pyramidal du nez ne fonctionnent presque jamais, n’ont pas une ride, et l’orbiculaire, partie inférieure des paupières, ne bouge pas souvent non plus, car ce sont les muscles intellectuels ; cette immobilité donne à la physionomie du débile un aspect spécial que j’appelle le masque du débile. — Cette satisfaction que des débiles plus élevés dans l’échelle ressentent, mais montrent moins naïvement, se marque par ses propos et même ses écrits. Ainsi, priée d’écrire ce quelle voudra, elle écrit spontanément : « je me plait Bien ici je fait ce qui faut et je suis contente de Moi >>; généralement quand on lui demande comment elle va, elle répond qu’elle va très bien et qu’elle est contente d’elle-même. Elle est [d’ailleurs fort polie et ne manque jamais à la visite, eût-elle lieu à 9 heures du matin, de vous souhaiter un « bon appétit, messieurs ! >> qu’elle profère avec la satisfaction évidente d’être si bien élevée. Si on lui fait remarquer que c’est un peu tôt pour ce souhait, elle répond :
« Oh ! ça ne fait rien. » Un matin elle entre dans mon cabinet pendant qu’on était en train de parler de l’enseignement de la médecine mentale à Bordeaux et je lui demande : « Savez-vous ce que c’est que Bordeaux? d Elle répond:
« Oh ! je ne sais pas.... c’est bien ennuyeux. » — « C’est une ville. » Alors elle répond: « Ah bienl ah! tant mieux 1 »
On lui fait lire dans un livre de classe do petites histoires pour les enfanis. On prend d’abord celle appelée les Saisons, où chaque saison est personnifiée par un personnage. Elle lit: « M. L’Hiver .
B. — Qu’est-ce que M. L’Hiver
R. — Un monsieur qui se promène toujours en hiver.
D. — Pourquoi l’appelle-t-on M. L’Hiver?
R. — Parce qu’on ne sait pas son nom.
On lui fait lire « Le Facteur » . Et on lui pose des questions dites d’intelligence :
D. — Pourquoi le facteur n’est-il pas un vieillard?
R. — Parce qu’il est un peu jeune.
B. — Qui habille le facteur?
R. — Le coupeur-tailleur.
On lui fait lire une auü-e histoire où il est question de fourmis; elle les confond avec des souris. Mais elle n’est presque jamais à court de réponses.
Débilité mentale. — Arriération. — Epilepsie. — Une autre malade de la Salpêtrière, Rac..., est aussi satisfaite d’elle-même queMarthe V...; elle est prodigieusement contente de son savoir-vivre. Elle a beaucoup plus d’instruction que Marthe : elle lit couramment des livres au-dessus de sa portée, et elle écrit correctement sans une faute d’orthographe, ce qui lui permet à chaque l'”' janvier d’écrire au médecin un compliment ampoulé pour l’assurer de son « profond dévouement ». Elle ne manque jamais d’ailleurs de saisir toutes les occasions de vous affirmer avec emphase et une expression de vanité satisfaite des plus risibles toute la considéi’ation qu’elle a pour son interlocuteur ; « Daignez agréer. Monsieur le Docteur, l’hommage de mon pi-ofond respect 1 » Pendant toutes ces démonstrations sa mimique intellectuelle est nulle : elle porte le masque du débile aussi marqué que chez Marthe V... Malgré ses prétentions à l’instruction, elle n’en a qu’une assez restreinte ; elle lit un livre qu’on lui a prêté sur la fabrication du gaz (!), mais si elle n’ycomprend rien, ce qui est peu étonnant, en revanche elle se vante de son savoir sur ce sujet, et ce savoir est nul. Mais cela ne la démonte pas. Je l’interrogeais sur l’histoire et la géographie, à propos desquelles elle m’avait dit que je pouvais la questionner comme je voudrais, et comme ses réponses révélaient une ignorance presque totale, je terminais l’entretien en lui disant ; (c Je vous remercie, mademoiselle ». Elle me répondit avec satisfaction et afféterie : « Vous pouvez m’interroger sur tout ce que vous voudrez. Monsieur le Docteur ! » Cependant elle avait manifesté au début un peu de mécontentement d’être dérangée de son travail à l’atelier, de crainte de perdre ainsi quelques sous qu’elle se réserve étroitement.
La débilité mentale est donc essentiellement constituée par un certain genre de fausseté de jugement (1), s’exerçant quel que soit le degré des acquisitions intellectuelles^ puisqu’on peut la rencontrer dans toutes les couches, fonctions et dignités sociales. Elle est souvent associée à une bonne mémoire chez ceux qui atteignent une situation dans le monde, et à une facilité d’élocution qui, me'inoire et faconde, peuvent, pour des gens non avertis, masquer le déficit intellectuel. Littré, dans son dictionnaire, fait une distinction très nette entre bêtise et sottise. On lit en effet à la lin de l’article Bêtise :
« Syn... bêtise et sottise. La bête est dans bêtise, tandis qu’elle n’est pas dans sottise, c’est ce qui distingue ces deux mots. La bête est bornée, a peu d’idées ; la bêtise est dans tout ce qui provient de l’ignorance, d’un esprit sans portée, d’une intelligence sans lu-
(1) Bérillon a fléci’it sous le nom « cl’aphronic » quelque chose de différent au Congrès des aliénistes et neurologistes de 1910 (Voy. Bérillon, Les aphronies elles aphroniques, essai de psycho-pathologie du jugement, Revue de Psychothérapie, 1" septembre 1910, p. 67). Il s’agit de gens qui ne savent pas se conduire dans la vie, qui manquent de jugement pratique. C’est encore une variété de fausseté d’esprit.