CHAPITRE VIII
MANIE (I
Sommaire. — Y a-t-il une manie idiopathique ? II y a en tout cas une manie inlermittenle. Un exemple. Caractère essentiel de l’accès de manie : augmentation del’amplitude, de l’excitabilité et de l’instabilité des émotions, excitation intellectuelle et agitation motrice. Modifications du caractère. Deux degrés dans la manie ; la manie et l’excitation maniaque. La dipsomanie est probablement liée à la manie intermittente. Un exemple d’excitation maniaque où la piodification du caractère est frappante parce qu’elle est presque isolée. Érotisme fréquent. Grande ressemblance en général des différents accès.
La manie ehronique existe-t-elle? Turbulence chez les enfants épileptiques.
Exposé général.
La manie idiopathique est une affection rare. Autrefois elle paraissait fréquente, mais au fur et à mesure on a reconnu sous son masque d’autres types cliniques, délires infectieux, épilepsie, confusion avec agitation, paralysie générale, etc. Si bien que, en fait, je n’en ai pas vu depuis des années et je conserve un doute sur ceux que j’ai vus autrefois. Je serais porté à croire que la manie n’était dans ces cas qu’une forme de confusion par e.xemple, où la confusion était au minimum et l’excitation au maximum, à moins qu’il ne se soit agi de manies intermittentes ou de la folie maniaque-mélancolique.
Au contraire, la manie intermittente existe certainement, si bien que je ne décrirai que celle-là, en rappelant d’ailleurs que pour les auteurs la description de l’accès peut s’appliquer à la manie aiguë unique comme à la manie intermittente (ou à la manie de la folie maniaque-mélancolique).
AÏS/Hie intsrinittents. — Suivant l’intensité de l’excitation et de 1 agitation, on distingue deux degrés de l’accès qui peuvent chacun se présenter seul durant tout l’accès ou se mélanger dans un même accès au courant ou à la fin ou passagèrement : ce sont la manie et )l excitation ou exaltation maniaque (hypomanie de
(1) Marge, Tr. prat. des mal. ment., Paris, 1862, p. 277. - Krafft-Ebing, Tr. clin, de Psychidtrie, trad. par Émile L.aurent, Paris, 1897, p. 381. — Mendel, Dfe Manie, 1881. Voyez aussi les indications au cliap. Folie maniaque-mélancolique.
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certains auteurs). II va sans dire que cette distinction n’est pas absolument tranchée. On a aussi décrit la manie grave extrêmement intense : j’ai tendance à croire qu’il s’agit vraiment là d’autres formes.
Manie intermittente (1). — Met..., garçon marchand de vins, entré à Bicétre le 12 mai 1899, à l’àge de 41 ans.
D’après les renseignements fournis antérieurement à ma prise de service, M... aurait été toujours un paresseux et un alcoolique ; il a plusieurs entrées dans les asiles. Lui-même avoue qu’il a déjà été plàcé à Sàinte-Anne en 1883 pendant huit mois et en 1892 pendant quatre mois. « J’avais bu les deux fois. J’ai bu des absinthes de 35 à 41 ans, trois ou quatre, quelquefois sixpar jour. » Il a fait différents métiers. 11 a été considéré par mon prédécesseur comme un débile pai-esseux alcoolique; il avait présenté à son entrée des préoccupalions hypocondriaques. Rapidement amélioré, il avait été signalé comme devant plutôt être placé dans un dépôt de mendicité que dans un asile. Pourtant on l’occupe à la buanderie et voici que de temps en temps il est pris d’accès d’agitation et d’excitation qui le font placer aux colonnes (service des agités). Quand je prends le service en janvier 1906, M... est agité, excité, extravagant; aspect physique spécial, amaigrissement, artério-sclérose.
10 avril 1906. — M... est extravagant; il s’affuble de morceaux de chiffons, ramassés aux ordures; il a déchiré un chapeau de feutre mou et s’en est fait une coiffure bizarre. Verbiage incessant et un peu incohérent; agitation désordonnée : saute sur les bancs, grimpe à la grille, fait des cabrioles. Met son paletot la doublure à l’endroit, ses chaussettes par-dessus son pantalon; se passe des bandes de papier de couleur à la boutonnière et les laisse pendre comme des rubans. Colle avec sa salive des morceaux de journaux dans sa cellule. Dans un petit sac qu’il se met sur la poitrine, il aune foule d’objets ramassés aux ordures. Il s’est introduit une baleine métallique de parapluie de dix centimètres environ dans Purèthre sous prétexte de se sonder.
21 mai. — Même état. Aspect joyeux, rit, salue avec exagération; couvert de rubans de papier passés aux boutonnières, d’épingles de cravate au col de son paletot, etc., il bavarde sans trêve : « Je suis ici pour ma mère, ma sœur, mon frère; j’ai eu une affectation en 1883 pour un mariage... J’ai été placé à l’amiable par M. Blanche. J’ai été sorti le jour de la Saint-Joseph. On m’a fait un certificat militaire : atteint de manie aiguë au singulier... qui n’a pas ses manies ?j’en ai beaucoup... J’ai été chez M. Blanche à Auteuil. Je suis épris de M"* Blanche B... et amoureux d’une demoiselle Marie... Tout le monde lésait à peu près, vous et M. Nageotte... Je voudrais avoir ma liberté. Je suis le premier étuviste de l’ancienne, je suis fils et petit-fils d’employés de l’Assistance... J’ai 49 ans (sait la date et le lieu où il est quand on le questionne)... J’aurais dû sortir à Pâques... je connais presque toutes les maisons (de tolérance), je suis cocher de fiacre de grande maison, ancien garçon marchand de vins, ancien infirmier... Je voudrais entrer à la Sûreté. .. J’ai été en prison à Fresnes, Sainte-Pélagie, Étampes, Sainte-Pélagie, Mont-
(1) C’est par moment seulement que M. . . atteint le degré appelé manie; il y a des cas plus intenses.
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targis, mon père a bu quinze absinthes et n’est pas mort, moi j’en ai bu douze... », etc. Tout son passé i-emonte à la surface de son esprit et est raconté au fur et ti mesure. Il se mêle de tout et se fourre partout.
Fin de 1906. — Continuation de cet état avec des alternatives de calme relatif et d’agitation (1).
Janvier et février 4907. — Disparition graduelle des symptômes d’excitation et d’agitation. M... demande à travailler à la buanderie. En outre, on apprend par une enquête et aveu de M..., qu’il réussissait à se procurer à la buanderie du vin et des alcools dont il abusait, au début de ses périodes d’excitation. Des mesures énergiques ayant été prises contre ces abus, on autorise M... à retourner travailler à la buanderie où la surveillante apprécie d’ailleurs ses services. IL promet solennellement de ne plus essayer de se faire apporter à boire.
Il est très calme, régulier ; il travaille fort bien, si bien qu’étant donnéson êge, il est proposé pour être hospitalisé aux vieillards de l’hospice. 11 donne l’Impression d’un individu qui a mal su mener sa barque et qui, après avoir fait beaucoup de bêtises, se range sur le tard et devient ermite. En attendant, des sorties assez fréquentes lui sont accordées pour qu’il puisse aller voir sa mère infirme et faire les démarches pour son admission.
16 novembre 1909. — M. est sorti en permission dans la journée du 4 novembre; il est rentré en retard un peu gai. Et depuis il présente un certain degre d’excitation intellectuelle avec agitation. On le fait descendre dans le cabinet du médecin. Il entre rapidement, s’assied de même, avec entrain, pourrait-on dire, et regarde tout autour de lui, comme s’il n’avait jamais vula pièce qu il connaît pourtant bien. 11 a l’air content et il répond en plaisantant et en faisant des calembours quand on lui demande son nom. Il prétend qu’il a été enfermé a Bicidro sur un certificat de complaisance parce que sa mère a voulu se débarrasser de lui. 11 raconte qu’il a déjà été placé ailleurs, qu’il s’etait sauvé et qu’il a pris le chemin de fer où il a dépensé plus de 100 Irancs. 11 a été soldat, mais il a été réformé pour manie aiguë. — «Tout le monde a ses manies, moij’ai la manie, de cequi est bien, de ce qui est propre», et il trouve qu’il n’est pas à sa place avec les saligauds de la 4» (les idiotsadultes passés dans la section venant de celle des enfants). « En ce moment, ajoute-t-il, je suis un peu énervé... Il continue à parler; il s’excite au fur et à mesure. Il a eu des cauchemars ces nuits-cl, dit-11, il a vu un perroquet vert, puis un aigle gris, puis un ballon ou un aéroplane qui avait descendu une corde avec une ancre pour enlever la chaise placée à côté de son lit, tandis que lui, couché à plat ventre, ne pouvait se tirer de cette position. M... continue à bavarder avec forces gesticulations, Tair animé et joyeux, riant, se levant, setournant sur sa chaise. Il n’y a pas incohérence ni associations trop inférieures, mais seulement bavardage. Un peu de tremblement des mains.
17 novembre. — Le lendemain même état; la nuit est suffisamment bonne comme les précédentes. Il avoue avec complaisance que le jom- de sa sortie il a bu à table chez un ami, « comme on boit bourgeoisement », il a bu du café, du cognac, deux mominettes. II rit longuement quand on lui fait remarquer que c’est peut-être cela qui Ta fait dérailler, et il ajoute que la veille il a pris
(1) Je dois dire qu’au début, trompé par les renseignements insuffisants que je possédais, j’avais pris M. pour un débil,e alcoolique marchant vers la démence alcoolique et artério-scléreuse.
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ua bitter curaçao, puis avant de rentrer ici il a offert un litre à des vieillards. Le surveillant lui disant qu’il est rentré à 7 heures, M... rétorque qu’il est rentré à 6 heures 35 minutes. — Comme on lui demande s’il se sent excité en ce moment, il répond : « Non, mais je suis content, parce que je crois que les affaires vont s’arranger. » 11 demande une sortie pour demain, mais il accepte assez bien le refus péremptoire qui lui est donné. Le tremblement des mains est net, mais ne se fait presque pas voir sur l’écriture; il écrit sur demande spontanément : «Je suis un alcoolograve et pas un soulografe. » — Hier, dans un calcul par écrit, il s’est trompé en multipliant deux fois par le même chiffre. Langue bonne.
L’accès d’excitation s’est prolongé jusqu’au 15 novembre 1910. On avait dû passer M... aux agi tés, M... se mêlant de tout, et étant devenu extrêmement querelleur, violent, et colère. 11 a présenté les mûmes symptômes qu’en 1906, l’excitation s’étant accrue progressivement jusqu’au même degré qu’à la période précédente.
J’ai eu l’occasion de le voir rétabli en décembre 1910 ; il se rappelait fort bien que le rêve bizarre noté plus haut lui venait d’une image de journal illusiré.
M... présentait donc des accès plus ou moins réguliers de manie durant de plusieurs mois à un an et plus; c’était un ensemble composé d’excitation intellectuelle, avec bavardage par associations inférieures, instabilité de l’attention, agitation motrice, enfin excitabilité et suractivité de l’état émotionnel, gaieté, colère, etc., qui amenaient des querelles faciles et incessantes, d’autant plus que, sous l’influence de cet état fondamental, M... allait et venait, se fourrait partout, se mêlait de tout, se moquait de tout, et était devenu parfaitement insupportable. En outre, ce qui est fréquemment signalé dans ces cas-là, et ce qu’il ne faut pas prendre pour un signe de démence, il chiffonnait et s’habillait étrangement. Le second accès auquel j’ai assisté a débuté par une excitation et une agitation modérées, état qui peut persister et que l’on appelle souvent exaltation maniaque ou excitation maniaque, pour le différencier du degré supérieur atteint dans la suite de l’accès deM... et qualifié alors de manie. On voit dans cet état de manie les caractéristiques de Y excitation intellectuelle, jointe à Y amplitude du ton émotionnel qui est souvent la gaieté, la joie, mais qui se transforme si rapidement en leurs contraires, ou en colère sous l’influence de la moindre opposition. Lorsque lamanie est très intense, c’est alors que Y instabilité émotionnelle esi à son comble, que le malade passe du rire aux larmes, de l’extase à la fureur, du tapage au silence momentané, reflétant dans sa mimique et ses gestes tous ces changements divers, au gré du vent qui souffle Chaslin. — Sémiologie. 41
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OU de la mouche qui vole. Plaisanteries, calembours, associations; par assonances, émaillent le bavardage, qui se déroulé à la merci d’un incident, d’une remarque, et qui est rempli en même tempsdes. souvenirs remontant en foule et sans ordre logique des profondeurs, de l’inconscient. \J agitation est l’accompagnement de cet état. 11 va sans dire que tout travail intellectuel ou manuel véritable est impossible, l’attention étant éparpillée et l’esprit incapable d’être concentré ou de suivre une direction. Pourtant, lorsqu’on interpelle le malade et qu’on pose une question, on obtient une réponse, souvent sensée, tant que ï excitation n’est pas trop grande. Il y ai « aboulie », en ce sens que la volonté réllécbie a disparu: les actes, sont entraînés automatiquement et immédiatement par les idéeset les émotions, de même que le langage traduit immédiatement la pensée; l’on peut même dire que la pensée est presque réduite à la parole : le malade ne pense plus, il parle; il n’agit plus, ils’agito..
Lorsque l’agitation est plus grande encore que chez M. . . , la fatigue arrive rapidement; il y a des intermittences par épuisement, avec confusion, et même après l’accès il peut y avoir une périodede confusion tout comme à la suite d’accès épileptique. Ce sont ces cas-là qui ont donné une ■ base à la formation théorique de l’accès dit mi.Kte (voir plus bas, p. 658).
Notons que chez M... le début de l’excitation a été accom- , pagné d’excès alcooliques, qui ne sont pas sans avoir eu uneinfluence en retour sur l’accès lui-même. Il est probable que bien des cas signalés comme dipsomanie ne sont que des manies, intermittentes avec tendance à la boisson. Quant au début del’affection, il parait remonter très loin, puisque M... dit lui-même qu’il a été réformé du service militaire pour manie aiguë. Effectivement, la manie intermittente commence tôt, contrairement à la mélancolie, qui « aime » plutôt l’âge avancé.
Le cas suivant est caractérisé par une excitation maniaque à accès très courts, de quelques jours, mais qui laisse reconnaître mieux encore que le premier le caractère fréquent de la manie intermittente (comme de la folie circulaire), à savoir une humeur au fond, malveillante (1) ; si la malade rit et est gaie, elle est surtout moqueuse et ironique, voire malveillante en paroles, disant des gros mots facilement; elle joue une comédie pour se moquer des médecins ; elle pleure aussi, si on lui dit quelque chose de désagréable, ce qui révèle bien \ instabilité émotion- (1) Il n’y a guère que le paralytique général qui soit bienveillant .... en paroles..
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mile, puisque à l’état ordinaire elle est d’une humeur unie, elle est modeste, convenable, un peu triste seulement quand elle pense à sa maladie, ce qui est bien naturel.
Excitation maniaque intermittente. — Mol..., entrée à la Salpêtrière (servicedu docteur Jules Voisin), le 3 juin 1892, àl’âge de27 ans.
Renseignements fournis par la malade elle-même (20 janvier 1911).
Antécédents familiaux. — Pas d’alcoolisme. Plusieurs frères et sœurs morts ;; la malade les a peu connus et ignore la cause de leur décès. — Seule de sa famille aujourd’hui, elle est aussi la seule ayant une maladie mentale. — Pas. de maladies nerveuses chez ses parents.
Accouchement. — Grossesse de la mère normale. Accouchement normal. Mol... née à terme, était normale à la naissance.
Antécédents personnels. — Scarlatine à 11 ans. Pneumonie en 1893 ; bronchite en 1892. Coxalgie en 1887.
Étatmental. — Depuis l’âge de 9 â lOans, la malade était plusgaie àcertains jours qu’à d’autres : elle éprouvait le besoin de sauter ; quelquefois en bataillant avec ses camarades, elle avait envie d’être la plus forte. — A 17 ans, couturière, elle travaillait ces jours-là avec plus d’ardeur, et chantait avec plus^ de gaieté. — Elle a été toujours gaie et n’a jamais eu de période de tristesse, quoiqu’elle ait été élevée sévèrement par sa mère.
A 20 ans, elle entre comme infirmière à l’Assistance publique : ses journées de gaieté s’espacent et disparaissent ; à 26 ans elle passe comme infirmière à la Salpêtrière. C’est pendant qu’elle était employée au service de l’Infirmeriede l’hospice qu’à la suite d’une très grande peur que lui cause une amie, pendant la menstruation, ses règles s’arrêtent et ne se montrent plus pendant vingt mois. Quinze jours après cette peur, elle a tout à coup la sensation de s’en aller, de « s’éteindre comme une chandelle », comme quelqu’un qui se trouve mal elle s’asseoit et dit à une surveillante: « Ne vous en allez pas, je vaismourir » ; puis elle appelle son père et sa mère, pousse un cri, pleure, appelle au secours ; cette crise dure une demi-heure et se représente trois fois dans la journée. Dans les huit jours qui suivent, la malade présente deux crises semblables par jour.
Pendant la crise elle ne se rend compte de rien ; maisaprès elle se souvient de ses faits et gestes. — Pas de mouvements convulsifs. — Puis elle entre dans une période de grande gaieté, qui dure quinze jours : c’est la première de la nouvelle phase de folie intermittente qui se développe à parlir de ce moment. Mais jamais elle n’a eu de nouveau des crises d’angoisse analogues à celles qui ont précédé cette première période.
Voici d’abordles notes quim’ontété transmises par M. Jules Voisin et qui commencent en 1900 :
État actuel (20 avril).
«Est entrée depuis trois jours dans une période d’excitation gaie que ne semble avoir précédée aucune dépi’ession.
La malade est très loquace, se môle aux conversations qu’elle entend pour en relever quelques mots et les tourner en ridicule ; on fixe facilement son attention, mais elle répond ironiquement.
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Aux questions qu’on lui pose sur elle-même, répond : « Cela ne vous regarde pas ; qu’est-ce que cela peut vous faire ? »
Elle parle d’elle à la troisième personne, disant: « Mol... a été à Laënnec, la mère de Mol... est dans le service à côté « (sa mère est chez le docteur Déjerine) ou encore elle s’appelle elle-même « sa payse ».
« Sa payse a 34 ans : ou plutôt Sa payse a le numéro 34. Les gens n’ont pas tel ôge, ils ont tel numéro. » — La malade indique, comme âge de ses parents, le numéro 1 ou tel autre encore, et rit de vous taquiner ainsi.
Pendant que je l’interroge, dit le rédacteur de l’observation, elle s’amuse à faire tomber mon lorgnon.
Ce matin elle se promenait les yeux fermés, refusant obstinément de les ouvrir et reconnaissant les gens en palpant leurs habits. Elle s’accrochait à la grille de la cour, et se livrait à des mouvements de gymnase, en riant et en adressant des appels aux gens, et notamment au docteur Voisin (qu’elle tutoie).
Comme on la conduisait en cellule, elle s’est laissée traîner, tout en continuant de rire et de plaisanter. Enfermée, elle rit et chante à tue-tête .
Elle demande â une infirmière de lui donner le sein et me dit : « Dites-lui de me donner à téter ; justement voilà une chaise. » Elle dit : « Madame Sarrasin, restez ici avec nous ; je ne veux pas être seule avec ce monsieur. »
Elle n’a aucune colère, ne frappe pas, ne se plaint pas d’être enfermée. Quand on lui demande pourquoi elle est internée, pourquoi elle ne chei’che pas à sortir, elle ne récrimine pas, n’accuse qu’en passant M. Voisin de la retenir ici, et passe à un autre sujet. Pendant qu’on la maintient, elle rit et dit ; « Tiens, vous me donnez le bras. »
Pas d’hallucinations. Pas d’illusions quant aux objets et aux personnes.
Dans ses phrases elle ne recherche pas l’assonance.
Le lendemain, à la visite, elle refuse encore d’ouvrir les yeux et répond au docteur Voisin qu’elle ne tient pas à voir quelqu’un de grotesque. Se moque de l’accent des gens, demande de quelle province ils sont originaires, et relève toutes les intonations qui lui paraissent drôles.
Un médecin étranger qui accompagne la visite devient pour elle M. X...,' qu’elle a connu autrefois à Lariboisière. Toutes ses associations d’idées la reportent à Lariboisière, ou du moins à l’époque ou elle y vivait. La malade semble revivre une époque antérieure de sa vie.
Le 27 avril, à la visite, la malade se présente confuse et demande à sortir de l’hospice, non que quelqu’un lui déplaise ici, dit-elle, mais saris doute quelle a houte de ce qu’on a vu son délire.
Quand on lui parle des mots et des faits de son délire, elle rit, et baisse les yeux; comme on parle de Lariboisière, ellei-épond : « c’est malheureux tout de même ». On lui demande : « Qu’est-ce qui est malheureux ?■ ce qui est arrivé à Lariboisière à vous, à tel ou tel ? «Elle répond ; « Non; c’est malheureux d’être comme ça. » Et elle pleure. — Elle se rappelle ce qu’elle a dit, et pense qu’elle est guérie maintenant. Toutefois elle a encore le rire facile, et les réflexions ironiques.
26 août. ■ — Nouvelle période d’excitation; mêmes idées que précédemment, l'agitation semble moindre cependant et ne dure que six jours.'
2 octobre. — Nouvelle phase d’excitation.
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22-29 novembre 1900. — Période d’agitation qui se termine le 30.
n-2i février 1901. — Période d’agitation.