‹ Éléments de sémiologie et clinique mentalesChapitre 130 sur 159 · FOLIES D’AUTO-ACCUSATION · texte numérisé non relu

FOLIES D’AUTO-ACCUSATION

se guérissent pas, des idées de suicide réapparaissent, et T... est ramené à la Pitié.

De lii, il écrit à son neveu qu’il trouve drôle qu’on ait inscrit sur sa feuille d’hospitalisation : « mis en observation » ; le personnel regardait cela en disant ; « Hum ! en observation. » 11 se plaignait d’étre surveillé, même « quand il allait aux cabinets, » disant «ne rien comprendre à tout ce qui se déroulait ». Il reste à l’hôpital une quinzaine de jours, au bout desquels sa femme, sur le conseil du médecin, le conduit, accompagné d’un infirmier de la Pitié, à la Salpêtrière, à la consultation de M. le docteur Charpentier, qui conclut à l’internement.

Sa femme le gai-de néanmoins avec elle, mais dix jours après elle le conduit à Sainte-Anne. Deux jours après, il arrive àBicêtre.

2 février 1907. — T... pleure en entrant dans le cabinet du médecin.

« Ma pauvre femme et ma pauvre fille, que je vais mettre dans la misère!

c’est affreux !... Mais je ne sais pas où ça va me conduire, tout ça! . Mon

administration m’a laissé mes appointements, mais ces bulletins de décompte

que j’ai signés en blanc, il me semble que c’est des faux . Qu’est-ce que vous

voulez, à l’aide de ça il est probable que je vais être poursuivi . Trente et

des années de service, des compliments, et tout ce qui m’arrive maintenant ! »

D. — Vous exagérez.

R. — Je le souhaiterais. ... ; d’abord enfermé à Sainte-Anne, puis ici, puis après

je ne sais où . Je suis bien noté, et voyez donc, on a eu l’air de se plaindre

de moi, on m’a arrêté, puisque je suis ici.

D. — Avez-vous dormi ?

R. — C’est pas la peine d’adoucir mon sort, il faut m’habituer à souffrir encore, je n’espère rien, allez.

Toutefois T... mange de bon appétit et dort bien. Il reste à l’écai-t des autres malades, ne causant à personne, mais répondant avec prolixité quand on l’interroge; chaque fois qu’on lui adresse la parole il se met à pleurer et ne cesse pas pendant la conversation.

T... n’a pas manifesté d’idées de suicide depuis son entrée dans le service, mais son délire s’est enrichi d’interprétations sur les faits actuels et passés.

Fin février. — Mars. — C’est ainsi qu’à la fin de février 1907, T... s’explique pourquoi on l’a amené ici : « pour le préparer au bagne », et le dit à sa femme. Le 1" mars il raconte en pleurant : « Ma femme a cherché de l’argent pour restituer à la ville de Paris ce que j’ai volé; il y a une qunzaine de jours que je me suis aperçu de ça.... Quand je vais aux cabinets il en vient cinq ou six pour

m’empêcher d’y aller, parce que je suis au ban de la société . On me traite

de voleur...»

-/S mai. — « Au bureau de l’octroi où j’étais, il y avait une veuve, marchande de journaux, qui venait souvent se chauffer. Je lui ai défendu l’accès du bureau parce qu’elle venait avec d’autres commères. Je lui ai dit que je ne voulais pas être révoqué et je crois que la lettre écrite par les enfants de cette veuve a causé tous mes ennuis ; ils me noient. «.(Il éclate en sanglots).

30 mai. — Le malade sanglote en racontant qu’un de ses parents, un gardien de la paix, est « mort au champ d’honneur », alors que lui il va aller au bagne parce qu’il a signé des bulletins en blanc. « Il pomuait y pvoir un enfer, je ne serais pas plus malheureux qu’ici. Personne ne me dit rien et on ne me

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répond que par des insultes, lâche, canaille, fumier, etc.. Ma femme perd la raison, ma fille devient idiote. Je ne sais pas ce qu’il y a eu, mais j’étais pom’ être heureux quand on a cherché à me monter le cou ; on a mis des garçons pour me tuer, « pour me noyer ».

3 septembre 1907. — « J’entends des voix qui me disent: A mort, au bagne, le voleur. Si encore il n’y avait que moi, mais j’ai une enfant et c’est elle qui a été chercher les appointements que j’ai eus d’une façon illégale et qui me conduisent au bagne. Tout ce qui se passe autour de moi me fait prévoir ce qui arrivera. Ici c’est le bagne moral; plus tard ce sera le bagne physique. »

23 décembre /907.— Le malade entre dans le cabinet en pleurant. « Je subi» le traitement de forçat et on m’a photographié en forçat, avec un numéro. » En effet le photographe a, suivant l’habitude, mis une règle portant un numéro d’ordre auprès du malade.

7 février 1908. — On sait.que j e mettais plus volontiei-s les pieds dans l’église que dans le cabaret et on me nargue avec ça, avec des «Ave Maria », des « nom de Dieu » ; tout cela c’est ridiculisé pour me larder davantage ; le mot d’ordre est donné ; il n’y manque rien. 11 faudrait des journées pour dire tout ce que je vois, tout ce que j’entends. 11 n’y a plus rien chez moi, aucun espoir sur terre ni ailleurs ; je me laisse aller complètement; je suis perdu, on m’a roulé tout simplement. J’ai toujours été un honnête homme. Tous ces voleurs, je dirais, leur nom s’il le fallait.: aujourd’hui on les porte aux nues et ils me jettent la pierre. J’ai remonté tout mon service et j'ai retrouvé tous les pièges. »

19 février 1908. — Et de fait ce jour-là, T. dit : « Tout cela c’est la vengeance de X. >»

Mars 1908. — Dans les premiers jours du mois nous avons fait raconter son histoire à T..., qui garde toujours le même aspect. Sa physionomie est triste, son front plissé, ses yeux larmoyants. 11 sanglote toujours quand on lui adresse la parole. Dans le service il vit en dehors des autres malades, ne causant jamais, mangeant et dormant bien, se tenant très propre . D’ailleurs son état général est excellent, les différents appareils fonctionnent normalement et on ne constate aucun phénomène nerveux, si ce n’est une exagération très nette de tous les réflexes tendineux.

T. raconte tout ce qui suit en pleurant, mais il parle avec beaucoup de détails et de précision, à tel point qn’on est obligé à plusieurs reprises de lui demander d’abréger.

« Quand j’étais à la Pitié, je n’y comprenais rien. Tout ce qui se déroulait m’enfonçait toujours. Cette feuille d’observation, c’était quelque chose de pas ordinaire queje ne m’expliquais pas. Cen’étaitpas clair .Quand j’ai demandé à M. Dalché à sortir, il m’a dit : « Dites à votre femme de venir me voir. » Et je ne suis pas sorti naturellement. On m’a conduit au docteur Charpentier qui a parlé d’hallucination; j’ai été revoir mon inspecteur qui n’a pas voulu que je reprenne mon travail ; je n’étais toujours pas rassuré et je songeais aux bulletins de décompte. Un jour le brigadier de l’inspecteur vient me voir et me parle de congé de convalescence : « Comme ça, vous serez tranquille avec vos bulletins de décompte. » 11 me rappelle toujours ça ; c’est mauvais ça, avec ça ils vont me tuer. Et c’est ce brigadier qui, avec ma femme, m’a conduit à Sainte-Anne. J’en conclus que ces bulletins, dont je m’étais servi, on m’a monté le cou avec; on m’a fait croire que c’était légal, qu’on opérait comme

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çapour tous les malades, on m’en a même cité un tout de suite : j’étais au lit, on me donne une plume et on me fait signer. Quand j'ai vu la tournure que ça prenait ici, surveillé, maltraité, torturé, je me suis dit : c’estbien plus grave encore que j’avais supposé. Je vais aller au bagne pour ces bulletins-là, je l’ai dit à ma femme. Depuis, cette idée n’a plus fait que s’accroître.

D. — Où êtes-vous ici ?

R. — A l’hôpital de Bicêtre.

D. — Ce n’est pas un bagne.

R. — Mais on m’j" prépare.

D. — Ici, ce sont des malades.

R. — Il y en a, mais il n’y a pas que des malades.

D. — Qu’y a-t-il encore?

R. — Pour moi, je ne peux pas le définir exactement, mais il y a autre chose. Il y en a qui simulent la folie.

D. — Pourquoi ?

R. — A l’aide de ça, ils peuvent aller le plus loin possible dans les paroles, dans les actes. Ils exercent tout ça contre moi nuit et jour, sans relâche. Tenez, vous entendez bien, en voilà un qui me dit des cochonneries (un malade présentant un délii’e érotique crie dans la cour).

D. — C’est pour vous qu’il dit cela?

R. Pour qui voulez-vous que ce soit ? Et les autres c’est pareil.

R. Il y a combien de temps que vous vous êtes aperçu de cela ?

R. — Ce n’était pas aussi visible au début. 11 a fallu la moitié de février pour que je m’en aperçoive.

D. — Pourquoi vous fait-on tout ça?

R. — Pour me torturer le plus possible.

D. — Qui le fait faire?

R. — Je ne le sais pas.

D. — Pourquoi à vous plus qu’à d’autres ?

R. — Les autres sont des hommes de connivence avec ceux qui me font ça.

D. — Qui sont ceux qui vous le font ?

R. Je ne sais pas d’où ça part. Plus ça va, pire c’est. La nuit ça s’accroît.

D. — Qu’entendez-vous, par exemple ?

R. — « Grosse putain, grosse vache. 11 ne peut pas se faire bourrer le c... ; avec ses demi-setiers de cognac il se saoulait la gueule. »

D. — Qui dit ces injures?

R. — Celui qui se tient près des cabinets.

D. — Vous le voyez ?

R. — Quand il le dit dans la cour, je le vois bien. La nuit, j’entends des voix. Lui, son rôle, c’est d’insulter grossièrement :« Putain, va te faire emmancher. »

D. — 11 n’y a que lui ?

R. — Les autres ont un autre rôle. Us font du bruit ; il y a un arrangement là-dedans : il ne faut pas qu’il dorme, qu’il ait une minute de tranquillité. Il y a des ordres dans ce sens-là, mais je ne sais pas d’où ils viennent.

D. — On ne vous touche pas ?

R. — Non, pour me toucher, jusqu’alors, on ne m’a pas touché.

D. — On ne vous fait pas respirer de mauvaises odeurs ?

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R. — Le linge est étalé au pied de mon lit, et je respire ça : c’est de la m... et de la pisse.

D. — Pas d’autres odeurs ?

R.— Non.

D. — Les aliments n’ont pas de mauvais goût ?

R. — Je ne m’occupe pas de la nourriture.

D. — On ne veut pas vous empoisonner ?

R. — Je ne pense pas. On me rendrait service.

D. — La nuit vous ne voyez pas des choses bizarres ?

R. — Ça suffit, je vous dis, tapage continuel.

D. — Vous avez toujours bien fait voti-e service ?

R. — Je ne me reprochais rien. Ç’a été comme un coup de foudre. Si j’avais été comme j’en connais beaucoup..., des contrôleurs qui ont chapeau haut de foi’me et qui sont des voleurs I D. — Le point de départ de ce qui vous arrive ?

R. — Il est comme je l’ai replacé, au deuxième semestre de 1904 ; je ne le sais que depuis quelque temps. Pour qu’on ait mal pris ma demande de mise à la retraite, pour qu’on m’ait fait signer des bulletins en blanc, c’est X...

(T... raconte alors qu’une discussion s’était élevée entre X..., employé du bureau voisin, et un contribuable, qu’il avait pris la défense de celui-ci et que X... a voulu se venger. Et T... passe en revue une série de faits qui ont eu lieu depuis cette date et qu’il relie à cette affaire X).

Quelques jours après ( la discussion ), un contrôleur est venu dans le poste et a appelé l’employé qui travaillait avec moi : à la fin de l’année on me change de poste. C’est ici que j’ai ruminé ça; ça m’est revenu. C’est commencé depuis le contrôleur, mais à ce moment-là je ne me doutais de rien. Au bout de quelques jours, dans mon nouveau poste, l’inspecteur vient et me cause pendant vingt minutes. J’ai pris ça pour de la sympathie ; depuis, ici, je me suis dit que c’était la suite ; j’ai édifié tout ça. — Ça en fait partie, toujours. Quelques jours après une femme passe avec plusieurs litres de vin: elle veut m’en donner, je l’ai refusé. Piège évité. Mais, à ce moment-là, c’est le hasard qui me l’a fait éviter.. X... adénaturé la chose qui s’était passée. Onne m’a jamaisrien demandé. C’est parti de là. A partir de ce jour-là on a dit : « Ce gaillard, il fautle perdre, il faut (ju’il n’ait pas sa retraite. »

D. — A quel moment vous êtes-vous aperçu qu’on vous poursuivait?

R. — Lorsque j’ai demandé ma retraite. Jusque-là je voyais du tirage, mais je n’y compi’enais rien. Je n’ai vu lagravité qu’en février 1907. Toutaété échafaudé, préparé : le billet de 50 francs, un billet qu’il avait retrouvé (1), c’était un piège; la marchande de journaux, piège; les litres de vin, piège.

Fin i90S. — Toujours même état.

2 mars 1909. — Le délire paraît actuellement complètement systématisé: « On l’a fait tomber dans le piège, il sait d’où cela vient, mais malgré tout, le moment venu, on ne Tempêchei’a pas de parler. »

Après l’affaire X.-Y., le contrôleur Z... fait appeler l’employé R..., soi-disant au sujet d’une demande de cet employé pour entrer au contrôle général, mais le véritable but de sa visite était de se renseigner sur T..., afin de le perdre.

(I) Et dont le propriétaire avait envoyé un cadeau à M”>' T.

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