FOLIES DE GRANDEUR
Lorsqu’il (T...,) pourra parler, il dénoncera les vols que contrôleui-s, inspecteurs, commis et employés commettaient journellement. On volait des vins fins dans les caves de l’Entrepôt, et le vin ordinaire à pleines cruches. On obligeait les charretiers à verser dix sous en plus des droits pour la « buvette » des employés. Et c’était lui, T..., que l’on chargeait d’aller chercher le rhum et autres spiritueux chez le marchand de vins. X..., jaugeur à la porte de..., volait pour l’inspecteur et le contrôleur des produits chimiques à la maison X.
Ü’autres voulaient se servir de son intermédiaire pour obtenir des billets d’entrée au Jardin d’acclimatation. Le contrôleur X... lui avait enjoint de faire en sorte de se mettre en rapport avec le directeur du Jardin d’acclimatation pourobtenir ces billets. (11 était alors chef de poste à la porte de....).
Il a vu des employés favoriser la fraude en laissant passer des quantités de paille, dont une partie seulement avait été déclarée, etc.
Le malade pleure moins, estmoins triste ; il discute avec animation « l’affaire » dont il a été victime. Il a été « roulé », dit-il, mais il lui sera sans doute permis un jour de dévoiler tout ce qui passe d’illicite à l’Octroi, et ce jour-là, tant pis pour les gras et les autres, il n’épargnera personne, alors on verra de quel côté sont les honnêtes gens !
Décembre ■/ 909. — Même état.
Décembre 19i0. — D’après les renseignements qu’a bien voulu me donner mon successeur dans le service, le docteur André Riche, T... devient de plus en plus soupçonneux et iri’itable. Il n’est pas éloigné de croire le précédent chef de service complice de ses persécuteurs, etc.... En un mot, la systématisation du délire et l’évolution des sentiments de T... s’accentuent de plus en plus.
C. — Folie systématisée de grandeur et de persécution consécutive.
Je donnerai maintenant un cas de folie de grandeur avec persécution limitée à quelques idées délirantes peu nombreuses, la persécution paraissant la conséquence de l’idée de grandeur. Dans ces formes il y a peu ou pas d’hallucinations.
Folie des grandeurs {invention absurde) avec idées de persécution. — 01... Rie., sans profession, entré à Bicêtre le ii octobre 1909, à l’âge de 3S ans.
Renseignements fournis par la sœur. — Le malade aurait dès son jeune âge beaucoup étudié la philosophie et la métaphysique.
Le père est parti avec une femme qu’il disait être son âme sœur; il faisait du spiriritisme ; il s’est ensuite suicidé, vraisemblablement à la suite d’un cancer de la langue.
Le malade a toujours eu des idées bizarres. Il a d’abord cru qu’il ne pouvait pas travailler à cause d'une maladie d’yeux. Les idées d’invention pour jouer à la roulette datent de quatre ou cinq ans. Depuis plusieurs mois il a des idées d’empoisonnement.
Pas d’excès alcooliques. Beaucoup de thé et de café.
Chaslin. — Sémiologie. ^7
FOLIES SYSTÉMATISÉES CHRONIQUES
L’idée d’invention aurait été antérieure à l’idée de persécution.
Le père avait des désirs de gloire. 11 faisait du diagnostic médical par le spiritisme.
13 octobre 1909 :
D. — Votre nom ?
R. — 01. Richard, Ricardo en espagnol.
D. — Qu’est-ce qui vous amène ici?
R. — Je n’en sais rien du tout, et je commence par protester contre mon internement illégal à tous points de vue. Je ne suis pas fou, donc ici ce n’est pas ma place. C’est la vanité de ma sœur qui a fait tous ces coups de théâtre. J’accuse ma famille de m’avoir drogué. J’ai des douleurs sur la poitrine et le dos et des somnolences.
C’est un scénario inventé depuis huit jours. On me souffle les choses les plus extravagantes ; que j’ai une femme, des enfants, etc.
J’ai porté plainte au Procureur de la République il y a \m mois ou ün mois et demi; brusquement, il y a sept ou huit jours, on m’amène chez le commissaire de police qui se met à jouer une comédie extraordinaire, m’interroge à peine et reste une grande heure avec ma sœur. Ceci est arrivé après le grand coup de vanité de ma sœur à la suite de ses expériences publiques sur la l'oulette, que n’ai pas vues, mais que la foule m’a soufflées.
Après cela je m’en vais avec ma sœur et nous arrivons à la Conciergerie où on me met en cellule.
D. — Quel jour?
R. — Je n’ai pas un souvenir exact. Ensuite j’ai été à Sainte-Anne où j’ai passé sept ou huit jours au milieu de gens qui simulaient la folie; ils étaient raisonnables, mais en continuant comme ils font, ils deviendront bientôt fous pour de vrai.
D. — Votre sœur a voulu vous dépouiller de votre invention à propos de la roulette ?
R. — Oui.
D. — Où a-t-elle fait ses expériences?
R. — Je n’en sais rien. C’est dans la rue que j’ai entendu des personnes qui passaient et qui parlaient de cela. Elles disaient : « Oh 1 elle perd; elle gagne; elle gagne encore; elle a encore perdu. «Alors j’ai demandé à diverses personnes où se passaient ces expériences, et aucune n’a pu me répondre. D’ailleurs ma sœur m’a avoué tout cela.
D. — Votre sœur est riche?
R. — Naturellement ; elle a des millions et elle se sert de la toute-puissance de l’or. Elle tient par exemple les concierges par le syndicat.
D. — Quel métier faites-vous ?
R. — J’étais employé de commerce dans la commission. 11 y a deux ou trois ans j’étais employé de commerce dans les Pilules Pink. Mais je me suis toujours occupé de mathématiques; et il est maintenant bien certain qu’à la roulette on peut toujom’s gagner sans jamais perdre.
D. — Avez-vous joué vous-même?
R. — Non; j’ai passé huit jours à Monte-Carlo, mais on s’est toujours arrangé pour m’empêcher de jouer ; c’est mon père qui s’est chargé de jouer pour moi et il m’a joué la comédie.